LIVRE TROISIEME. CHAPITRE VU
vous regardent et qui sont scandalisés de votre délicatesse.- Ainsi raisonne saint Bernard.
Le murmurateur est surtout injurieux et insupportable aux Supérieurs de la maison, qu'il accuse tantôt de trop grande sévérité à son égard, tantôt d'une trop molle indulgence envers les autres ; quelquefois il reprend en eux le manquement de vigilance, de charité et de pareilles vertus. Les offices se distribuent mal à sa fantaisie, et tout va à rebours selon son jugement, qu'il déclare à chacun sans réserve ni modération. Qu'on se tourne de quelque façon que l'on voudra, jamais on ne satisfera à ses pensées et à ses projets.
Saint Apollinaire dépeint naïvement ces naturels importuns et critiques : a Si, dit-il, nous choisissons un prélat humble, il est estimé méprisable. Si nous en donnons un qui ait une grande force de cœur, il est censé superbe. S'il est moins docte, il est la risée de ces messieurs en qualité d'ignorant. S'il est savant, son arrogance est blâmable. S'il a de la sévérité, elle est jugée cruauté. S'il est débonnaire et indulgent, on l'accuse d'être trop facile. S'il est simple, on le rejette comme dépourvu d'intelligence. S'il est d'un esprit vif et éveillé, il est réputé fin et rusé. S'il est exact et diligent, il est redouté comme scrupuleux et superstitieux. S'il est lent et tardif, on l'accuse de négligence. S'il est prompt et actif, il est appelé convoiteux. S'il est d'un esprit pacifique, oh le tient pour un fainéant. S'il s'abstient de vin, il est jugé avare. S'il donne des festins à ses amis, on crie qu'il est homme de bonne chère. Si au milieu des festins il jeûne, il est estimé rempli et possédé de vanité. » Sidoine ajoute encore plusieurs autres sinistres jugements des murmurateurs. Mais ceci suffit pour montrer le tort qu'ils font aux Supérieurs, qui ne peuvent user d'une telle circonspection, qu'ils ne tombent entre leurs griffes, et ne soient déchirés parleurs dents.
Troisièmement, le murmurateur attaque Dieu luimême. Il l'attaque en la personne de ses lieutenants, qui le T. I. 29
45o LE SAINT TRAVAIL DES MAINS
représentent et qui tiennent sa place. Cette malignité se montra souvent dans les Israélites, qui murmurèrent contre Moïse et contre Aaron dans le désert l'espace de quarante ans. Et Moïse, pour leur faire appréhender l'énormité de ce vice, leur dit : Nec cotitra nos est murmur vestrum, sed contra Dominum; A quel propos vous élevez-vous contre nous pour avoir des viandes? Ce murmure n'est point contre nous; mais contre Dieu, qui nous a donné la puissance et l'obligation de votre conduite.
Celui qui s'accoutume à ce malheureux vice, s'aveugle de telle sorte qu'il se révolte directement contre Dieu. AiiTsi les mêmes Israélites, au retour des espions qui avaient visité la terre promise, levèrent l'étendard de la rébellion, et s'insurgèrent directement contre la volonté de Dieu, pour s'en retourner en Egypte. Ils avaient déjà auparavant adoré un veau d'or, et rejeté leur Créateur, dans l'impatience de voir Moïse absent si longtemps.
Saint Bernard détourne ses Religieux de ce péché, de crainte qu'ils ne soient les frères de Judas, lequel murmura contre notre Sauveur, qui permettait à la Madeleine une inutile profusion d'un onguent très précieux. Ainsi le jugeait-il ; et abandonnant son bon Maître et ses Apôtres, il alla de ce pas trouver les princes des prêtres, pour convenir du prix de sa trahison, et du lieu où il le leur livrerait. De sorte que le murmure fut comme le comble des péchés visibles qui précédèrent le plus énorme de tous les crimes.
2. Tous ces motifs sont plus que suffisants pour donner de l'horreur de ce vice infâme à des âmes qui se conduisent par la raison et par les impulsions de l'Esprit Saint. Mais parce que l'obstination endurcit facilement les murmurateurs, et leur fait un cœur difficile aux impressions du Ciel, il les soumet à diverses peines.
En premier lieu, le murmurateur se punit lui-même, convertissant toutes les plus aimables douceurs en fiel et en