‹ Le saint travail des mains (volume 2)Chapitre 279 sur 308 · LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE VII

des fruits de cette heureuse province, et surtout ce raisin prodigieux qu'ils avaient apporté par rareté, et qui seul pouvait les contenter. Mais ces murmurateurs n'avaient ni yeux, ni oreilles, ni bouche, ni cœur, que pour entendre les espions timides et plaintifs, pour pleurer leurs malheurs, pour trembler de crainte et pour crier contre leurs Supérieurs.

Dieu se met en colère, fait sortir de sa nuée des éclairs extraordinaires. Il avertit Moïse qu'il veut exterminer tout ce peuple mutiné, et le faire prince d'une meilleure et d'une plus nombreuse nation. Il condamne à mourir dans le désert tous ceux qui avaient murmuré, et les y tient quarante ans. Tellement qu'à la réserve de quelques lévites, tous ceux qui avaient été comptés à l'entrée du désert quand ils sortirent de l'Egypte, y moururent, excepté Josué et Caleb, qui avaient été exempts de ce murmure. Les autres dix espions, auteurs de ce tumulte, moururent subitement de peste, leurs langues s'étant enflées par un venin mortel, à ce que croit le docteur Salomon.

Coré, Dathan et Abiron murmurèrent de nouveau contre Moïse et contre Aaron, recherchant avec ambition le sacerdoce et le gouvernement du peuple. La terre s'entr'ouvrant les engloutit tout vifs. Deux cent cinquante des plus nobles et des plus riches, qui s'étaient joints à eux pour fortifier leur parti, furent brûlés par le feu qui sortit de l'autel des holocaustes, lorsqu'ils voulaient entrer dans le sanctuaire avec leurs encensoirs pour y offrir des parfums à Dieu. Le lendemain, ce peuple grossier et mutin, irrité de la mort de ces murmurateurs, recommence le murmure contre Moïse et contre son frère Aaron. Mais Dieu envoie incontinent un feu vengeur qui en tue quatorze mille sept cents. Ces obstinés recommencèrent encore leurs murmures contre leur conducteur, de ce qu'il les faisait tourner l'Idumée.au lieu de la leur faire traverser. Dieu se fâcha de nouveau, et leur envoya des serpents qui en tuèrent une grande multitude.

Je suis las de voir tant de massacres, et encore plus de considérer une si déplorable malignité d'un peuple que Dieu nourrissait du pain du Ciel, qu'il habillait et entretenait comme une nourrice et comme une bonne mère nourrit son enfant bien-aimé.

Prenons exemple là-dessus, et ne nous flattons pas tant, que nous ne craignons d'être cause de la ruine des maisons par nos murmures touchant le vivre, le vêtement et l'habitation. Dieu veut que nous prenions de la bonne main ce qu'il nous donne d'un bon cœur. Si nous faisons les délicats, il se retirera de nous, non seulement pour le spirituel, mais aussi pour le temporel, et fera que nous tiendrons comme une faveur d'avoir dans l'indigence et la misère ce que nous méprisons dans l'abondance.

III. La détraction est un précipice où les Religieux, s'ils n'y prennent garde, tombent facilement. Il est très profond, et fait horreur à tous ceux qui le considèrent avec attention. Voyons ses maux, afin d'éviter les dommages que nous apporteraient nos chutes.

i. Et premièrement, la détraction est un vice si noir et si diabolique, qu'il ne semble pas qu'il puisse entrer dans l'âme et dans la bouche d'une personne consacrée à Dieu. Mais la langue est si farouche, et si difficile à tenir dans le devoir, que saint Jacques nous enseigne qu'il n'est nul homme sur la terre qui la puisse dompter. C'est un cheval échappé qui court çà et là, sans tenir aucun chemin, ni suivre aucune route certaine.

Le Religieux a facilement en horreur le larcin, le jurement, la luxure, la gourmandise, et les autres vices grossiers. Mais la détraction le flatte et le trompe souvent, sous un spécieux prétexte de zèle de l'honneur de Dieu, et du désir d'exterminer les vices des villes et des monastères. L'accusation d'un autre témoigne que nous ne sommes point entachés des imperfections dont nous le reprenons, et que nous sommes dans une entière résolution de les éviter à l'avenir. De là vient que, l'amour-propre

Page 1