LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE VII
nous cachant nos fautes, et nous donnant un secret désir de paraître vertueux et plus innocents, nous taxons très facilement, dans une promptitude imprévue, les autres de divers manquements.
Saint Jérôme nous en avertit dans une de ses épîtres : <( On rencontre, dit-il, très peu de personnes qui renoncent entièrement à la détraction ; et à peine trouverez-vous un homme si spirituel, qui, menant une vie irrépréhensible, ne reprenne quelquefois celle d'autrui. Les hommes ont une telle démangeaison de parler des autres et de critiquer leurs actions, que ceux mêmes qui sont exempts des autres vices, tombent en celui-ci, comme dans le dernier et le plus dangereux piège du démon. »
Ces paroles d'un si saint Docteur sont capables de nous faire tenir sur nos gardes, et de mettre la prudence et la charité àja porte de notre bouche pour la bien conserver contre ce vice, et pour tenir la langue si bien en bride qu'elle ne s'échappe jamais qu'elle ne soit en compagnie de la raison.
2. Secondement, nous serons encore plus animés à fuir la détraction, si nous en considérons la malignité, et le danger où elle nous met d'encourir la disgrâce de Dieu par un péché mortel.
Saint Thomas, qui examine la nature des vertus et des vices à la rigueur de l'École, enseigne que la détraction est de sa nature un péché mortel, parce qu'elle ôte à son prochain la bonne renommée, qui est le bien le plus précieux de tous ceux qu'ont les hommes dans la vie civile. L'honneur et la gloire sont la vie de la vie même, et ce qui donne le mouvement et la vigueur à toutes les actions humaines. Un homme sans honneur, qui croupit dans l'infamie, est un cadavre infect qui n'est plus bon à rien et qui n'est propre qu'à être jeté à la voirie, pour être mangé des chiens et des loups.
Et cela est particulièrement véritable pour les Religieux, qui, ayant quitté tout ce qu'ils prétendaient des ri-
chesses et des voluptés du siècle, n'ont rien conservé qu'un peu d'honneur, et une consolation naturelle que l'on fait état de leurs travaux et de leur vertu. Il est véritable qu'ils ne se doivent point amuser à ce vain éclat ; mais celui qui l'obscurcit leur donne occasion de tristesse et de perdre courage. Et, ce qui est surtout à considérer, celui qui ôte la réputation à un Religieux, lui ôte le moyen d'avancer la gloire de Dieu, tant dedans que dehors sa maison.
De plus, la faute qu'un Religieux a faite ne donne point de scandale étant cachée, et le Supérieur la corrige avec plus de facilité. Une seule parole d'un Père charitable, jointe au désir naturel que chacun a de ne point paraître vicieux, eût remis sans difficulté ce pauvre frère dans son train ordinaire ; et un zèle indiscret ou une colère précipitée le jettent dans le désespoir. Il se voit le rebut d'un monastère, et décrié par toute une province. Car un mal connu va facilement de bouche en bouche, et devient tous les jours d'autant plus grand qu'il s'éloigne davantage de son principe.
Jetez une pierre au milieu d'une rivière, il se fera incontinent un petit cercle, puis un autre un peu plus grand : le troisième, le quatrième, le cinquième, et les autres ensuite sont toujours plus étendus, jusqu'à ce qu'ils soient arrivés au bord. De même, ce sera merveille si une imperfection un peu notable, divulguée dans une maison, ne s'étend tôt ou tard par tous les monastères d'une province.
Comment donc ne croirions-nous pas faire un péché mortel et très grief, quand, par malveillance, par jalousie, ou par indignation, nous déclarons un péché de notre frère, que personne ne sait que nous ? La Règle nous oblige de le dire au Supérieur, afin que par un soin paternel il y apporte les remèdes nécessaires; mais elle nous oblige aussi de ne le point manifester aux autres, de crainte que nous ne le rendions incurable.
Les saints Pères nous assurent que le détracteur est un voleur. Si vous aviez dérobé une pistole à quelque pauvre