‹ Le saint travail des mains (volume 2)Chapitre 281 sur 308 · LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE VII

villageois, vous estimeriez avoir fait un péché très grief et très indigne d'un Religieux, et vous auriez raison. Comment donc ôteriez-vous sans scrupule à un de vos frères, ou à un autre, tout ce qu'il a de plus cher en ce monde? « La bonne renommée, dit Dieu en l'Ecclésiastique, est plus précieuse que beaucoup de richesses et de trésors. »

Mais, dites-vous, le Religieux la doit mépriser. A cela ]e réponds que vous n'en êtes nullement le maître ni le dispensateur, et que c'est à Dieu d'en disposer selon sa volonté. — Si le Religieux doit mépriser l'honneur, combien plus devez-vous négliger l'occasion qui vous donne de la pointe et de la chaleur pour détracter? — D'ordinaire il faut conserver avec soin la bonne renommée, pour être plus capable de servir Dieu. Le Saint-Esprit nous l'ordonne, au lieu allégué déjà, où il dit en termes formels : Curam habe de bono nomine ; Maintenez soigneusement votre bonne renommée.

Ajoutez que saint Thomas enseigne que la détraction est un péché plus énorme et plus détestable que le larcin, d'autant qu'il ravit des biens plus excellents et plus précieux, pour lesquels plusieurs exposent avec promptitude et allégresse tous leurs trésors, et même leur vie. Le Religieux, à qui il ne reste autre chose en ce monde qu'un peu de réputation pour avancer la gloire de Dieu, en est encore plus jaloux; car, l'ayant perdue, il ne lui reste aucun bien sur la ferre.

Ce que le célèbre Auteur du livre de la Perfection chrétienne et religieuse, Rodriguez, a remarqué en cette matière est plus terrible et plus considérable : « Les théologiens, dit-il, enseignent qu'encore que le récit d'un péché véniel des autres n'arrive point à péché mortel, si l'on parle des séculiers, à cause que par ce discours on ne leur ôte point leur bonne renommée, toutefois il peut arriver que la manifestation faite du péché véniel ou de l'imperfection d'un Religieux soit un péché grief et mortel. » La raison en est assez évidente, parce que certains péchés véniels ap-

portent plus de déshonneur à un Religieux, que plusieurs péchés mortels à un séculier. N'est-il pas certain que si je dis d'un Religieux qu'il est conteur de mensonges, je lui ferai perdre plus d'estime dans votre esprit, que je ne ferais si je disais d'un séculier débauché et connu pour tel, qu'il n'a point jeûné le Carême et qu'il court les rues durant la nuit?

Pour cette raison, méditez souvent et soigneusement que la grièveté de la médisance ne se tire point de la grièveté des fautes que l'on découvre en autrui, mais de la grandeur du dommage que l'on fait à son prochain, lui ôtant ou peu ou beaucoup de sa réputation. Nous devons toujours nous appuyer sur ce fondement, et le tenir pour le premier principe en cette matière.

C'est une vérité très claire et très évidente, que ce n'est ni péché mortel, ni véniel d'être de la race des Maures ou des Juifs. Les docteurs disent néanmoins que c'est un péché mortel de diffamer quelqu'un en ce point, nommément en certains royaumes. De même, si je dis d'un Religieux qu'il a peu de jugement, qu'il est léger (ce sont les exemples qu'on apporte), ce Religieux perd plus de sa renommée que ne ferait un gentilhomme, si l'on rapportait qu'il s'est plusieurs fois battu en duel. Et par conséquent, le danger est plus grand en ces médisances qu'il ne semble de prime abord.

Vous venez d'un monastère, où vous avez vécu quatre ou cinq ans. Si quelqu'un par fragilité y a fait une faute, ou y a reçu quelque notable pénitence, la prudence et la charité veulent-elles qu'on l'aille incontinent éventer ? En cas pareil, quel récit voudriez-vous que l'on fit de vos actions? Ne craignez-vous point de faire par ce décri que personne n'en veuille plus dans sa maison? Mais ne craignez-vous point que ce frère ou ce Père ne vous démente par sa vie vertueuse, comme il arrive d'ordinaire, et que l'on 112 vous prenne pour un calomniateur, pour un homme léger, peu prudent et peu charitable ?

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