LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE VII
leries, et fait une plaie d'autant plus incurable qu'elle est plus douce et plus délectable. Saint Chrysostome le savait bien, lorsque, exhortant ses auditeurs à la fuite de la médisance, il les prie de ne se point jeter les uns aux autres du venin d'aspic.
Vous comparerez aussi fort proprement la médisance au scorpion, qui au commencement flatte par son visage trompeur, et sur la fin pique et tue par sa queue. Elle ressemble quelquefois aux scorpions de la Carie, qui ont une morsure mortelle pour ceux du pays, et ne mordent que légèrement les étrangers. Tels sont ceux qui mordent leurs frères avec qui ils vivent chaque jour.
Je comparerais volontiers ce vice venimeux au serpent amphisbène, qui a une tête pleine de poison à chaque bout, et tue de toutes parts. Tout n'en vaut rien, ni au commencement, ni à la fin.
Pline a reconnu ce naturel de serpent en certains hommes : « Ils naissent, dit-il, comme des venins, dardent une langue noire comme des serpents, brûlent ce qu'ils touchent, et mordent tout ce qui leur vient à la rencontre. »
En troisième et en dernier lieu, plusieurs disent que le détracteur est un démon incarné, qui se jette sur tout, sans aucun respect, ni de Dieu, ni des hommes. Saint Jean-Baptiste vécut sans boire ni manger : les scribes et les pharisiens disaient qu'il était possédé du diable. Le Sauveur du monde mena une vie commune pour sauver plus facilement les âmes : ils disaient que c'était un homme de bonne chère, et l'ami des pécheurs.
Saint Dorothée, auteur très grave, assure une manie tout à fait diabolique d'un médisant qu'il avait entendu lui-même : « Je me souviens, dit-il, d'avoir vu un moine qui était si adonné à la détraction, qu'aussitôt qu'on louait quelqu'un, il le méprisait, disant : Voilà un bel homme dont Vous me parler ! Nul ne mérite d'être estimé que Zosime, et ceux qui vivent dans son monastère. Dans la suite
du discours, il commença à mépriser Zosime, et à dire que personne n'était recommandât le que l'abbé Macaire. Puis il s'émancipa davantage, ajoutant : Qu'est-ce que Macaire ? A vrai dire, je ne trouve que Basile et Grégoire dont je fasse cas. Il ne tarda pas beaucoup à y trouver de quoi mordre : Dans mon cœur, dit-il, je ne prise que les apôtres saint Pierre et saint Paul. Je lui prédis alors qu'il parlerait encore mal de ces deux soleils de l'Eglise, ce qui arriva pour une finale et une générale conclusion : il osa professer qu'il ne fallait rien estimer que la sainte Trinité. Et encore sa témérité et son insolence s'éleva à un tel point, qu'il trouva à redire dans Dieu même. »
Quel jugement portez-vous de cette furie? Il est hors de doute que vous êtes tout persuadé, comme parle saint Chrysostome, que le détracteur est un démon turbulent, qui attaque et mord tous ceux qui lui viennent dans la pensée. Les cavaliers chinois portent dans l'armée quatre épées, et se servent adroitement de deux tout ensemble dans la bataille. Le détracteur avec une seule langue frappe en même temps de toutes parts sur ses ennemis, sur ses amis, sur ses voisins, sur ses domestiques, sur ses parents, sur les personnes sacrées et sur Dieu même. Qui n'aura en horreur ce brutal et ce démoniaque ?
A la vue de cette furie et des dégâts qu'elle fait, la conclusion est bien facile à prendre, c'est qu'il faut l'éviter tant que l'on peut, et chercher les remèdes pour se défendre contre ses efforts. Avant d'en apporter quelques-uns je vous mettrai un avis de conséquence.
Lorsque vous voulez manifester les défauts d'autrui au Supérieur ou à ceux avec qui vous conversez, examinez diligemment si l'esprit de charité vous pousse, ou l'esprit de jalousie, d'envie, de vanité et de vengeance. Vous devez craindre qu'un esprit malicieux ne vous transporte, si vous sentez un trop grand empressement de cœur qui vous contraigne à parler de lui, — si vous êtes dans la chaleur de la colère, — s'il vous a refusé quelque chose, — s'il a