LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE Vil 4<j
fait quelque action qui vous déplaise et qui semble vous choquer, — si vous épanchez votre bile par la maison, et ne vous adressez point au Supérieur, ou à ceux qui peuvent mettre remède au mal que vous imaginez. Assurez-vous pour lors que si dans votre rapport il y a quelque petit motif de Dieu, il y en a bien de l'homme. Et plaise à Notre-Seigneur que le démon ne s'y môle pas bien avant, et qu'il ne serre fortement dans ses lacets ceux qui s'efforcent d'embrouiller les autres!
4. Comme ce mal est très fréquent et très considérable, il est nécessaire de se prémunir de bons remèdes, pour n'en point prendre la contagion.
Le premier est une fréquente et sérieuse méditation des dommages que nous avons déjà montrés. Vous pouvez encore y en ajouter trois fort notables.
Premièrement, la médisance est un larcin spirituel, et par conséquent le médisant a la même obligation de restituer que les larrons. Il dérobe la bonne renommée de son frère chrétien ou de son frère Religieux. Il doit par nécessité la lui rendre, s'il veut être sauvé. C'est un des plus grands malheurs de celui qui médit; car cette restitution étant très difficile et très honteuse, il la fait rarement comme il faut.
Saint Vincent Ferrier, homme tout à fait apostolique, écrit que plusieurs détracteurs sont damnés, faute de rendre à leur prochain la renommée qu'ils lui ont ôtée. Le démon leur jette dans le cœur mille frayeurs qui les retiennent. Que dira-t-on, si une fois on sait que je suis un calomniateur, que la jalousie et l'envie possèdent mon cœur et ma bouche, et que j'ai manqué de charité envers mon frère? Qui aura désormais confiance en moi ; et qui m'estimera seulement être un véritable Religieux ? Ces pensées jettent l'âme dans de grandes perplexités et dans de grandes inquiétudes, qui font qu'elle ne satisfait point du tout, ou qu'elle satisfait seulement à moitié à ses obligations, de sorte qu'il y reste pour le moins beaucoup de
peine à souffrir dans le purgatoire, comme saint Grégoire le raconte d'une Religieuse.
Ce sage Pape rapporte qu'une Religieuse, quoique d'ailleurs très soigneuse de conserver la pureté de son corps, était fort libre et fort imprudente à parler d'autrui. Elle apparut après sa mort, et on admira que la moitié de son corps brûlait, et que l'autre n'avait aucune incommodité. Et afin qu'on ne crût pas que ce fût une vaine révélation, le lieu où elle était apparue retenait les marques du feu qui la consumait.
Secondement, la médisance est si pestilentielle, qu'elle fait mourir non seulement le médisant, mais encore celui qui l'écoute.
Saint Thomas et toute l'Ecole enseignent que celui qui prête avec agrément l'oreille au détracteur, — qui montre qu'il se plaît à son discours, — - qui l'interroge pour en tirer plus de paroles, — ou qui ne s'oppose point à son venin, le pouvant faire, pèche du même péché que lui, et quelquefois encore d'un péché plus grief. Car il est plus à soi que celui qui, emporté par la chaleur de la colère, décharge son cœur sans une sérieuse réflexion sur son offense.
Saint Bernard écrit que le jugement de la moindre ou de la plus grande grièveté de l'un et de l'autre est difficile ; mais que l'un et l'autre portent le démon avec eux.
Quoi donc ! comment vous jugerez-vous innocent dans la coopération à un si grand tort que l'on fait à votre frère ? Si vous voyiez brûler la maison de votre voisin, et que des boute-feux y portassent des flambeaux allumés que vous pourriez éteindre, ne croiriez-vous pas participer au crime, si au lieu de les réprimer vous les applaudissiez, et si vous vous chauffiez au feu qui réduirait en cendres cette demeure?
Cette raison était de telle sorte empreinte dans l'esprit des Saints, qu'ils écartaient d'eux les détracteurs comme l'aquilon chasse de soi les nuées.