‹ Le saint travail des mains (volume 2)Chapitre 285 sur 308 · LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE VII

Saint ïgnace, notre fondateur, prenait un soin particulier de fermer la bouche aux moindres détractions. Si quelque parole échappait a un de ses Religieux, laquelle fût dommageable à quelqu'un, il se recueillait en luimôme, et paraissait dans un visage plus grave et plus sévère. Cela seul suffisait pour l'ordinaire à arrêter ceux qui parlaient. Que si, dans la chaleur du discours, on n'y faisait nulle réflexion, ou il interprétait en bien l'action, ou au moins l'intention ; ou interrompant tout à fait, il ajoutait : Nolite judicare, et non judicabimini : Ne vous faites point les juges des autres, et vous ne serez point jugés ni condamnés.

Et cette impression d'horreur de ce vice est si fort dans le cœur des hommes célestes, qu'ils n'ont nul égard à la dignité de celui qui discourt, s'ils sont assurés de les pouvoir empêcher sans aucun inconvénient.

Saint Augustin avait mis des vers dans sa chambre, pour . avertir tous ceux qui mangeraient à sa table, de n'y jamais parler mal d'autrui. Un jour, des Evêques,ses amis, l'étant venu voir, ils parlèrent dans une trop grande liberté de la vie des absents. Le Saint tâcha adroitement de changer le sujet de la conversation, et n'ayant pu y réussir, il leur dit avec franchise dans sa propre maison, que s'ils continuaient le discours, ils le contraindraient à se retirer de leur Compagnie.

Troisièmement, si la médisance jette de profondes racines dans l'esprit et dans la bouche d'un chrétien ou d'un Religieux, elle est incurable. L'avidité de manger, dit Salvien, trouve bientôt une fin ; mais le désir de mal parler n'en trouve jamais. On se rassasie aisément de viandes ; mais on ne se rassasie jamais de détraction. Ce qui maintient le plus le médisant dans sa mauvaise humeur, c'est qu'il déchire les absents. Ainsi il croit être en assurance, et s'il trouve des oreilles préparées, il prend plaisir à abaisser les autres, afin qu'il paraisse avec plus d'éclat. S'il craint les vivants, il déterre les morts, pour ne point man- T.i.

quer de matière. Pour cette raison, on compare le détracteur à l'hyène, qui est un animal semblable au loup, et qui désire si ardemment la chair humaine, qu'elle fouille les sépulcres, et en tire les cadavres pour s'en remplir.

Concluez donc avec moi qu'il nous faut éviter ce péché si dangereux, si plein de venin, et d'une cure si difficile. Considérons brièvement les autres remèdes.

Le second est de peu parler; car, comme l'enseigne saint Jean Climaque, le babil est la porte de la médisance.

Les Hébreux, pour montrer qu'il est difficile qu'en de longs discours il n'échappe quelque chose au désavantage d'autrui, se servent du même mot ?nelosen, pour dire un grand parleur et un détracteur.

Saint Ambroise compare un discoureur peu sensé à un fleuve qui, sortant de ses rives, fait beaucoup de boue et en trouble ses eaux. L'esprit humain fournit malaisément une grande quantité de matières pour un discours de longue haleine, sans une grande préparation. De là naît la facilité de conter la vie d'autrui, sur laquelle on trouve toujours sujet d'être éloquent.

Le troisième remède contre la médisance, c'est la fréquente considération des belles qualités de notre prochain, et une haute estime de sa vertu. Cela sans nul doute vous fera plus réservé, tant par une certaine vénération que la vertu imprime dans les esprits des hommes, que par la crainte de vous rendre méprisable dans l'attaque d'une personne de mérite.

Que si quelque imperfection de votre frère vous choque les yeux, considérez que souvent sous beaucoup de cendres on cache un grand brasier. On trouve quelquefois des naturels brusques et emportés qui font des fautes d'inadvertance et d'une soudaine impétuosité ; mais qui d'ailleurs, étant généreux, courent d'autant plus vite dans la voie de la perfection, qu'ils sont plus confus d'avoir failli devant les yeux d'une communauté. Nous en avons un exemple signalé en la Vie de saint Ignace.

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