LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE VII 4O
Le ministre du collège Romain lui fit de grandes plaintes d'un jeune Religieux qui, à son dire, avait le naturel moins traitable que la raison ne le permettait. Mais ce sage et charitable Père, qui ne regardait pas tant l'écorce que la moelle, lui dit : Un peu de patience. Cet esprit vit' et bouillant sera un illustre personnage dans la Compagnie, et d'une vertu mâle et solide. Il a plus profité en peu de mois, que ces deux dont vous faites tant d'état dans une année entière. Il lui nomma les deux plus posés et plus modestes d'entre les jeunes écoliers.
L'effet montra la vérité de la prédiction. Le Père Edmond Auger était ce naturel bouillant et remuant ; mais il se dompta avec tant d'ardeur, tant de courage et tant de constance, et fît un tel progrès dans l'éloquence et dans toutes les sciences les plus hautes, qu'il fut le meilleur prédicateur que la Compagnie eût pour lors en France. Il y fleurit dans une telle admiration, que le roi Henri 1 1 1 le prit pour son confesseur, et lui porta une très grande affection. Cet homme apostolique, malgré l'éminence de ses rares talents, s'exposa en la ville de Lyon au soulagement des pestiférés, et y fit des merveilles. Il convertit plusieurs hérétiques en divers lieux. 1 1 fonda des collèges de la Compagnie, et fut une très forte colonne de la foi catholique en des temps très fâcheux. Si donc vous voyez quelque tache dans les mœurs d'une personne, ne la méprisez point pour cela, vu que peut-être elle a de si rares perfections à l'intérieur, et peut-être même à l'extérieur, que si vous en aviez la connaissance, vous lui donneriez mille louanges au lieu de la blâmer.
Le quatrième remède pour se fermer la bouche et ne toucher jamais de la langue la vie d'autrui, c'est la connaissance de soi-même et de ses imperfections. Saint Bernard nous enseigne ce remède en ces termes : « Si vous vous considérez vous-même, jamais vous ne parlerez mal d'autrui. Ne vous rendriez-vous pas ridicule, si, ayant la main chargée de lèpre, vous faisiez le vaillant et le chi-
rurgien pour tirer un ciron qui serait dans la main de votre frère, et qui ferait une si petite tumeur que l'oeil aurait de la peine à la découvrir? Chacun vous crierait avec risée : Médecin, guérissez-vous vous-même, avant de travailler à la santé des autres. »
Le cinquième remède pour guérir la médisance est, disait Aquaviva, cinquième Général de notre Compagnie, de ne nous point coucher que nous ne nous soyons confessés, si par mégarde nous nous sommes licenciés à ternir par nos paroles la réputation de quelqu'un. Cette réconciliation avec Dieu nous obtiendra des grâces qui nous feront plus réservés pour l'avenir.
Le sixième remède contre la médisance, c'est une appréhension de la haine générale que les hommes lui portent. Salomon nous assure que le détracteur est l'abomination de tous les hommes. Ce sentiment de la nature parut contre Zoïle, qui parlait mal de tout le monde, et trouvait à redire aux écrits d'Homère, de Platon, et des plus savants auteurs. Aussi était-il l'objet de la haine de tous, et chacun le fuyait comme un chien furieux. Il fut enlin pendu à un gibet, ou précipité d'un rocher.
Ce vice est beaucoup plus détesté dans un Religieux. Saint François l'avait tellement en horreur parmi les siens, qu'il ôtait l'habit de sa Religion à ceux qu'il y voyait sujets, et punissait grièvement ceux qui leur prêtaient l'oreille.
Le septième et le dernier remède pour se guérir de ce péché de médisance, c'est la considération de la haine que Dieu porte à celui qui médit. Il l'a témoigné par les terribles punitions dont il l'a châtié.
Dieu le traite comme un homicide, le faisant mourir. Paulin assure en la Vie de saint Ambroise, que deux détracteurs, ayant mal parlé de ce saint Prélat, moururent tout subitement.
Dieu le traite comme un boute-feu, en le brûlant. Ainsi ceux qui accusaient malicieusement saint Arnoul, évêque