LIVRE TROISIEME. CHAPITRE VII 47 I
sique de cette divine vertu apaise tous les troubles et toutes les inquiétudes des consciences. Ce serait une incivilité et une barbarie intolérable d'empêcher cette paix et cette concorde.
Saint Chrysostome nous assure que cette mélodie de la charité est très efficace pour charmer toutes les passions de l'âme : « De même, dit-il, que tous ceux qui sont dans une salle royale, écoutent avec joie, avec modestie et avec silence le chœur des musiciens du roi, et que nul n'est si hardi ni si téméraire que de les troubler, ainsi la charité pinçant d'un luth harmonieux, au milieu des personnes qui s'entr'aiment, toutes les passions de l'âme se taisent et s'assoupissent comme des bêtes farouches auxquelles on fait quelques caresses. L'harmonie ne peut jamais être sans la concorde, et il ne faudrait qu'une corde discordante pour en ôter toute la douceur et tout l'agrément. » . On a vu des nations pacifiques qui ne permettaient nullement le port des armes, même aux soldats, de crainte que des promptitudes échauffées par la colère ne troublassent leur repos. Les pleurs et les oraisons sont les armes des Religieux : ils méprisent toutes celles qui pourraient leur ôter la paix.
Ne se moquerait-on pas d'un extravagant qui porterait partout dans un monastère un mousquet sur son épaule et une épée à son côté, à dessein de s'en servir dans les occasions? Le souffrirait-on longtemps au logis avec cette folie dans la tête ? Trouverait-on des prisons assez noires pour punir sa témérité ?
Quoi donc ! n'est-ce pas encore un plus grand mal de perdre les âmes par un venin diabolique, que d'outrager les corps par un glaive matériel ? Saint Bernard ne veut point que l'on tolère dans un monastère ceux qui sont querelleurs. Il ordonne qu'on les punisse. « La langue contentieuse, dit-il, est pleine de venin. Et si on ne la châtie, elle scandalisera tous ceux de la maison. »
Secondement, faites une attentive réflexion, et con-
sidérez en quelle conscience vous pourriez renverser la paix d'un de vos frères religieux, qui a quitté son père, sa mère, ses frères, ses sœurs, ses parents, ses amis, son pays, et tout ce qu'il prétendait au monde, pour vivre en tranquillité d'esprit avec vous, et pour être aidé par vos bons exemples à gagner le paradis.
Il est arrivé au port, bien loin des flots et des tempêtes : serait-il raisonnable de le rejeter par vos importunités dans le péril du naufrage, excitant au port même des bourrasques plus dangereuses que s'il était au milieu de l'Océan ?
Il s'est mis dans une paix totale et universelle par ses trois vœux de Religion. La chasteté le met en paix avec son corps, qui ne le peut plus combattre par les délices. La pauvreté le met d'accord avec tous les hommes : il quitte tout pour éviter les querelles. L'obéissance l'unit à ses Supérieurs, auxquels il abandonne sa volonté, son entendement, et toutes ses actions. A quel propos l'inquiéter par des paroles brusques et inciviles, qui le choqueraient d'autant plus qu'elles seraient moins attendues?
On veille sur les surprises des étrangers, et l'on peut les reconnaître par leurs habits et par leurs enseignes ; mais on est pris à l'improviste par ceux qui sont du pays, ou qui en prennent les marques et les livrées. Ainsi Darius, roi de Perse, dompta les Saces, et passa au fil de l'épée toute leur armée, ayant fait habiller ses soldats comme eux. Ainsi Cimon, général de l'armée des Athéniens, ayant pris sur mer plusieurs Persans, habilla ses soldats de leurs vêtements, les envoya dans leur armée de terre, et la mit en déroute, comme il avait fait de celle de mer.
Jésus-Christ est venu en ce monde comme un agneau qui apporte la paix au monde, et qui en ôte les péchés, seules causes de toutes les guerres. Il envoie ses Apôtres et les hommes apostoliques par tout l'univers, comme des brebis entre les loups. Celui-là serait loup entre les brebis qui, par ses débats et ses querelles, attaquerait ses