LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE VII
naissance de vos prétentions au Supérieur, et laissez-le dans une pleine liberté d'en disposer selon sa volonté. Tenez toujours ferme sur ce principe, qu'il n'est nul bien dans tout l'univers préférable à la paix et à la charité, et qu'il leur faut volontiers immoler tous ses intérêts, pour l'amour de Dieu et de sa Religion.
Le quatrième moyen pour maintenir la paix est le mépris des jugements et des paroles des hommes, qui ne nous font ni pires ni meilleurs devant Dieu. Ce mépris est tout-puissant. « Soufflez sur une petite étincelle, dit l'Ecclésiastique, et vous ferez un grand feu. Crachez dessus, et vous l'éteindrez aussitôt. »
Chacun admire celui qui a le cœur assez fort pour ne point s'amuser à contester, dans le dessein de paraître le vainqueur. Le plus sage des hommes nous en assure en ses Proverbes : « C'est, dit-il, un honneur signalé de se retirer des débats et des contentions. »
Tous les saints Religieux, et surtout les frères convers, l'ont ainsi pratiqué et enseigné. Saint Gilles, frère laïque en l'Ordre de Saint-François, disait plusieurs choses fort utiles à ce propos : Quand quelqu'un vous cherche querelle, si vous désirez sortir victorieux du champ de bataille, cédez-lui. — Ne faites jamais tort à personne, mais si quelqu'un vous fait tort, supportez-le avec humilité et avec douceur, pour l'amour de Dieu et pour le pardon de vos péchés. — La' souffrance d'une notable injure sans murmure pour l'amour de Dieu, est une chose plus excellente que de nourrir cent pauvres qui souffrent de faim, et de jeûner longtemps jusqu'à ce que les étoiles paraissent au ciel. — De quoi nous sert le mépris de nousmêmes, les veilles, les abstinences, les disciplines et les autres austérités, si cependant nous ne pouvons souffrir la moindre injure, encore que nous en puissions remporter une plus grande récompense que de tous les travaux que nous entreprenons de notre propre volonté? — La souffrance des injures sans aucune plainte ni aucune que-
relie, ôte de notre âme plus de péchés, et satisfait plus pour eux que des tuisseaux de larmes tout entiers.
Carloman qui, de prince et de presque roi de Germanie, s'était fait convers en l'Ordre de Saint-Benoît, pratiqua ces préceptes en perfection, servant avec une extrême humilité à la cuisine, et y endurant des paroles et des actions outrageuses, comme nous le dirons ailleurs.
Le cinquième moyen pour conserver la paix est la connaissance de soi-même et de ses péchés. « Bienheureux, disait saint Gilles, est celui qui a continuellement ses péchés devant les yeux ! Il endure volontiers toutes les afflictions et toutes les oppressions, dans la connaissance certaine qu'elles lui seront de vives sources de consolation. »
Dites-moi, je vous supplie, si maintenant Dieu ouvrait les enfers, et en retirait un Religieux damné pour ses impatiences, avec quelle promptitude et avec quelle allégresse ferait-il' tous les offices les plus laborieux et les plus méprisables ? Avec quelle joie et avec quelle patience souffrirait-il tous les affronts et tous les torts qu'on lui ferait? Il les recevrait en riant comme des jeux d'enfants, en comparaison des inexpliquables tourments qu'il endurait; ou plutôt, il les accepterait avec plaisir, comme des roses du paradis qui sont très propres à faire d'éternelles couronnes.
Mettez la main à la conscience, et sans vous flatter, ditesvous à vous-même : Où serais-tu maintenant, si tu fusses mort après un tel et un tel péché ? Descends en enfer, et reconnais-y ta place et les tourments que tu y endurerais. Ce que tu souffres est-il plus cuisafit et plus insupportable ?
Si vous vous faites souvent cette harangue, et que vous méditiez sérieusement ces rigueurs de la divine justice, quand même on vous arracherait la barbe, les cheveux et les yeux de la tête, non seulement vous le souffrirez avec patience, mais même vous en rendrez des actions de grâces.