LIVRE TROISIEME. CHAPITRE VII
Saint FVançois de Borgia, Général de notre Compagnie, se servait de cette pensée, et ne trouvait rien de rude ni de difficile ; mais il conservait la paix de son esprit dans les plus fâcheux accidents. Allant une fois par la rue après cette méditation, il s'étonnait que tous ceux qu'il rencontrait ne le chargeassent point de boue et d'injures, et ne se vengeassent point des péchés qu'il avait commis contre son Créateur.
Le sixième moyen pour conserver la paix est l'amour de votre Religion, qui est votre mère, et de laquelle tous vos frères sont les enfants.
Votre frère s'est échauffé de colère mal à propos. Si votre charité supporte par un vertueux silence cette escapade, cette flamme passera comme un feu de paille ; mais si vous vous amusez à un choc réciproque, il vous arrivera ce qui arrive à deux pierres à feu, qui s'entre-battant jettent feux et flammes, et consument ce qui est auprès d'elles. Un boulet de canon s'arrête sans fracas s'il rencontre un lit de plume qui soit sans résistance ; mais s'il heurte contre des pierres qui s'opposent à sa violence, il les renverse et les réduit en poudre.
Mais celui qui vous attaque a tort, je le suppose, et je veux qu'il l'ait encore plus que vous ne le dites. Quoi donc ! ne devez-vous pas faire un effort pour gagner son âme à Dieu, qui a versé son sang pour le racheter, et à la Religion, qui gémit pour sa perte et pour ses imperfections?
Vous avez peut-être demandé avec instance d'aller aux Indes, où votre zèle vous porterait volontiers pour y convertir des barbares. En voici un qui n'est point si furieux que les Canadiens et les Iroquois. Exercez votre zèle à son égard, et vous gagnerez votre frère à Dieu.
Cette patience et cette charité le convertiront plus tôt que toute votre résistance. Jean Fernandez, compagnon de saint Xavier, était si persuadé de cette vérité, qu'un païen lui ayant craché au visage comme il prêchait au Ja
pon, il ne fit qu'en rire, et continua son discours dans la même allégresse. Cette solide vertu parla si puissamment au cœur d'un de ses auditeurs, qu'il jugea que la loi qui l'enseignait, et qui donnait la force de la pratiquer, était la meilleure. 11 se fît instruire plus amplement, et fut converti le premier de tout le royaume d'Amanguci. Tant est puissante l'éloquence d'une véritable et patiente charité. De plus, si vous négligez la conversion de votre frère, et que votre passion vous maîtrise, vous vous perdrez avec lui, demeurant dans vos imperfections. Saint Augustin le dit en deux mots : Passus es mala? ignosce, ne duo malî sitis ; Votre frère vous a-t-il fait du mal, ayez patience, de crainte que vous ne soyez tous deux mauvais. Votre maison est-elle affligée et énervée par la faute de votre frère, ne la renversez point par la vôtre. Il est tombé dans un pas glissant. Tenez votre esprit ferme, afin de le pouvoir relever. Si vous tombez encore sur lui, vous roulerez tous deux dans le précipice ; et, étant accrochés ensemble, vous y périrez de compagnie. Si ce frère est si malavisé que de vous attaquer toujours, sans faire aucune réflexion à votre patience, imitez Platon. Ce philosophe, étant averti que quelques indiscrets le brocardaient et tenaient des discours qui lui étaient peu honorables, répondit : Je vivrai dans une telle innocence et dans une telle réserve, que personne ne croira leurs discours.
Dans une assemblée de Religieux qui s'étudient chaque jour à la connaissance et à la pratique des vertus, on distingue bientôt le parfait de l'imparfait, et le patient de l'irascible qui n'agit que par boutades. Mettez votre confiance en Dieu, et vos intérêts dans ses mains : il les fera mieux valoir que vous avec toute votre impétuosité.
Le soleil n'écoutait point les Atlantes, qui le maudissaient tous les matins. Il faisait toujours dans le silence son cours ordinaire, et ne laissait pas d'être respecté et adoré de tout l'univers, comme le roi universel du ciel et de la terre, et comme une illustre image de la Divinité. Et