LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE VIII 4q
logis : Monsieur, faites aux autres ce que vous voudriez qu'où vous fît, et ne faites jamais aux autres ce que vous ne désireriez point vous être fait ; et vous serez sauvé. Il l'exécuta avec une telle exactitude et dans une telle ardeur, qu'il mourut dans l'exercice de la charité de son prochain : on eut une révélation particulière de son salut.
4. Le moyen le plus court, le plus doux et le plus assuré pour parler excellemment de Dieu et de ses grandeurs, c'est de l'aimer de tout son cœur. L'amour est toujours éloquent et ne peut s'empêcher de raconter les beaux faits de son bien-aimé.
« Aimez, dit saint Augustin, et faites ce que vous voudrez. » Et moi je vous dis : Aimez, et dites ce que vous voudrez : tout sera agréable à Dieu, utile à votre prochain et honorable à vous-même.
Quand vous n'auriez point de langue, les paroles ne vous manqueront jamais, si votre cœur est entièrement marqué du saint Nom de Jésus et du sceau sacré de son amour. Saint Potite, saint Placide et saint Aigulphe, martyrs, louaient Dieu ayant la langue coupée, et parlaient de sa puissance, de sa bonté et de sa sagesse aux tyrans et aux chrétiens.
Ebroin fit couper la langue à saint Léger, évêque d'Autun. Le Saint ne laissa pas néanmoins de parler de Dieu et de chanter ses louanges pendant deux ans entiers.
L'amour de Dieu conserva la parole à un certain voleur et assassin nommé David, qui s'était fait religieux. Il s'adonna dans une telle chaleur à la pénitence, que Dieu lui envoya un Ange qui lui révéla que ses péchés lui étaient pardonnes. Il en avait conçu une telle horreur à cause de leur énormité, qu'il ne pouvait se résoudre à croire cette nouvelle, qui lui semblait totalement improbable. L'Ange lui dit alors qu'en punition de son incrédulité, il serait muet le reste de sa vie. Le fervent serviteur de Dieu s'écria : Non, non; il n'en sera pas ainsi. Quoi donc! serait-il
possible qu'ayant eu l'usage de la langue pour jurer, pour renier, pour blasphémer et pour commettre une infinité de péchés, j'en fusse privé lorsque j'ai résolu d'en louer et d'en bénir mon Seigneur et mon Dieu? Ou âte^-moi la vie, ou ne m'otez point la parole, qui me sert à m'enjlammer d'amour pour mon souverain Bien. — A la bonne heure, répliqua l'Ange, quand vous prière^ Dieu ou que vous parlerez de lui, vous aurez un libre usage de votre langue comme auparavant ; mais en toutes les autres choses vous serez muet. — Voilà tout mon désir, repartit David. Ainsi il demeura muet pour les choses de la terre et très éloquent pour celles du Ciel.
Ayez le même cœur, et vous aurez la même bouche. Et quoique vous parliez d'un langage grossier et peu intelligible, vous pénétrerez le plus profond de l'âme de ceux qui vous entendront. Saint Servais, évêque de Tongres, parlant en sa langue maternelle dans la chaire, au confessionnal et dans la conversation spirituelle, était compris par tout le monde. Mais lorsqu'il parlait des choses terrestres et temporelles, il n'était entendu de personne, et ne concevait rien de tout ce qu'on lui disait s'il n'avait un interprète.
Concluons donc que ce n'est point tant notre incapacité et le défaut de notre langue qui nous ferment la bouche et nous rendent muets, que le manque d'amour de Dieu et nos imperfections.
Cette vérité parut avec éclat dans l'Afrique et dans Constantinople. Hunéric, roi des Vandales, étant infecté de l'hérésie d'Arius, fît couper la langue à plusieurs chrétiens en Afrique. Le Ciel conserva la parole à ces généreux soldats, à la confusion de ce barbare. Procope assure qu'ils s'en allèrent à Constantinople, et que tous les bourgeois de cette ville royale furent témoins de ce miracle, et les entendirent parler aussi distinctement et aussi parfaitement que si rien ne leur fût arrivé. Deux d'entre eux s'étant souillés du péché impur, devinrent aussitôt muets, et le demeurèrent toute leur vie.