LIVRE PREMIER. SECTION II Zj
dire, infiniment, si cela était dans notre pouvoir. Ne rétrécissons pas notre cœur à l'aspect d'un Roi si aimable et si adorable.
II. Le second moyen général pour assurer notre salut et pour aller d'un bon pas à la perfection religieuse, est de ne point jeter les yeux sur les déportements d'autrui ; mais de retenir toute son attention sur soi-même, et de vivre comme s'il n'y avait que Dieu et nous dans l'univers. La comparaison de nous avec les autres, qui, selon notre jugement, ne sont pas sous des charges si pesantes que la nôtre, est un des plus grands empêchements de la tranquillité de notre esprit, et de notre avancement spirituel.
On se moquerait de Samson, d'Hercule et de Goliath, s'ils s'amusaient à des combats contre les grues, ainsi que les Pygmées. Chacun se doit habiller selon sa grandeur, et combattre selon ses forces et ses armes.
Si chaque jour le roi donnait cent mille écus à un gentilhomme, et cinquante écus seulement à un autre, la raison n'exigerait pas les mêmes services et les mêmes reconnaissances de tous les deux, et l'on n'aurait pas la croyance qu'ils pussent devenir également riches.
On fit rendre compte de cinq talents au serviteur qui en avait reçu cinq pour son trafic, de deux à celui qui n'en avait reçu que deux, et d'un talent au troisième, à qui l'on n'en avait mis en main qu'un seul.
Un aigle doit voler jusqu'aux nues. Une autruche serait admirable si elle s'élevait à la hauteur de deux ou trois piques, et le vol du cheval Pégase est un miracle, dans les fables mêmes.
De là vient que les saint François, les saint Ignace, les sainte Catherine de Sienne et plusieurs autres, se sont jugés les moindres de tous les hommes ; parce que, disaientils, si Dieu avait accordé aux autres les mêmes grâces qu'il a versées dans nos âmes, ils en feraient un meilleur usage.
Dé plus, il est très difficile de faire une véritable comparaison de nos actions avec celles des autres. Celui qui
dans son extérieur ne paraît que vulgaire, est peut-être dans une haute éminence de vertu et de perfection devant le souverain Seigneur de l'univers. Le mérite principal est dans les actes intérieurs, et dans la pureté de l'intention, qui ne regarde que le pur amour et la plus grande gloire de Dieu. Souvent sous beaucoup de cendres on cache un grand brasier.
Laissons agir chacun selon sa portée et selon sa volonté : notre éternelle couronne ne dépend pas des actions d'autrui. Notre Juge mettra sur la balance les œuvres de chaque particulier, et non pas la vaine opinion des hommes, qui sont souvent trompés par l'apparence extérieure.
Disons avec le généreux Mathathias, père des Machabées : « Quand toutes les nations de la terre abandonneraient la loi de leurs pères, moi, mes enfants et mes frères nous obéirons à la loi de nos ancêtres. Vive Dieu ! il ne nous est pas utile d'abandonner la loi et les commandements du Seigneur des hommes et des Anges. »
Cette indépendance nous mettra dans une fermeté et une constance totales en la voie de la perfection, par la vue de Dieu seul, qui est immuable.
III. Le troisième moyen général pour notre avancement dans la vertu, est la persuasion qu'en l'état de vie où nous sommes nous pouvons être très parfaits. Cette pensée nous épanouira le cœur, et nous fera courir avec joie et allégresse, non seulement par le chemin des commandements, mais aussi par le sentier des conseils. Au contraire, l'estime que notre état n'est point propre à la perfection nous glace le sang dans les veines, nous resserre le cœur et le remplit d'amertume, nous abat les mains et les bras et nous jette les fers aux pieds.
Un religieux qui se laisse posséder de cette imagination est comme une statue inanimée. Il ne se remue que par force, et autant qu'il est poussé par la crainte. Et cette tentation est plus dangereuse en ceux qui n'ont pas la lumière des sciences. Car, au lieu d'une véritable humili-