‹ Le saint travail des mains (volume 2)Chapitre 46 sur 308 · LIVRE PREMIER. SECTION III · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. SECTION III

une longue et fervente prière, fermait les yeux, de peur, disait-il, qu'au sortir d'un si beau et si agréable spectacle, il vît avec déplaisir la bassesse et la difformité des êtres créés.

Loin donc tous les vains passe-temps de la chair et de la terre ; loin tous les vains désirs et les frivoles espérances de ce siècle. Dieu contemplé et goûté dans l'oraison suffit plus qu'abondamment à une âme bien faite. Que le religieux soit sur ses gardes pour ne point mêler le fiel des créatures parmi le miel et l'excellence du Créateur.

2. Le second fleuve de joie, dans les Maisons religieuses, c'est la pauvreté. Ce fleuve paraît d'abord avoir fort peu d'eau douce ; mais si l'on y met le pied, on trouve qu'il est d'une grande profondeur, et si l'on en goûte, sa douceur se trouve charmante et délicieuse.

Athénée écrit que l'eau a le goût du vin en plusieurs lieux, comme dans la Paphlagonie, où elle enivre ceux qui en prennent avec excès. Théopompe dit qu'une autre fontaine a le même effet auprès du fleuve Erganès.

La pauvreté n'est en apparence qu'une eau froide et glacée ; mais dans l'usage c'est le vin des Anges et le pain des Saints. Les enfants d'Israël étaient dans le désert d'Arabie, symbole de la religion et de la pauvreté; Moi'se y fit sortir de l'eau d'un rocher pour faire boire ce peuple, si dénué de toutes les commodités de la terre, qu'il n'avait pas un verre d'eau pour sa boisson. Ce breuvage miraculeux fut rendu si agréable, que Moïse ose assurer que Dieu avait nourri ce grand peuple d'un miel sorti de la pierre. La faim et la soif sont un si savoureux assaisonnement, que les rois même les plus délicats y ont trouvé plus de goût avec une croûte de pain dur et moisi et avec un verre d'eau trouble, que dans tous leurs mets les mieux apprêtés et dans leurs vins les plus délicieux.

Renaud, un des premiers et des principaux compagnons de saint Dominique, avait été fort riche, et était accoutumé à une vie molle et délicate. On lui demanda un jour

si une vie si rude et si austère ne lui était point à dégoût ; il repartit avec un visage et un cœur joyeux : Saches que la rigueur qui vous frappe les yeux m'est d'une telle douceur, que souvent J'ai été fâché de tout mon cœur de vivre dans une trop grande délicatesse, et que j'ai eu peur de nv avoir nul mérite devant Dieu.

Vous avez ouï parler du procès que les Religieux de saint Bernard lui intentèrent, de ce qu'il leur faisait faire trop bonne chère. Et cependant leur pain était si grossier et si dégoûtant, que le juge, qui était l'Evêque deChâlons, tint comme un miracle que des hommes en pussent vivre, et il s'en réserva un morceau pour le montrer où il irait. Il fallait bien que les Anges y versassent quelque liqueur céleste, comme on les a vus faire ailleurs.

Le religieux, par son vœu de pauvreté, renonce à tous les plaisirs des biens de la terre ; et Dieu le récompense par le goût des biens célestes, et par l'exemption des soins qui se jettent à la traverse des richesses, et qui leur sont des pointes d'une douleur continuelle.

Saint Chrysostome compare la pauvreté à la fournaise de Babylone, où la flamme non seulement ne fit nul mal à ces jeunes seigneurs, mais se changea pour eux en un doux vent de rafraîchissement. « La pauvreté est un feu brûlant qui pénètre jusqu'aux moelles les plus cachées. Si quelqu'un néanmoins se jette pour l'amour de Dieu au milieu de ses brasiers, l'y loue, l'y bénit et l'y remercie de ses faveurs, il verra dans un agréable étonnement que ses liens lui tomberont des mains et des pieds, et que la flamme s'éteindra, ou que si elle ne s'éteint pas, elle se changera, par un plus grand miracle, en une très douce rosée. Ainsi parle saint Chrysostome. »

Epicure, le maître et l'adorateur de la volupté, enseigne que notre goût se doit contenter de légumes, de fruits et de viandes grossières, parce qu'il faut trop de soin et d'inquiétude pour payer et pour préparer de la chair et des viandes exquises, et que l'on sent plus de peine à la re-

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