LIVRE PREMIER. SECTION III
cherche et à l'assaisonnement que de satisfaction et de plaisir dans la jouissance.
Enfin, le véritable pauvre d'esprit et de cœur, qui a tout quitté pour Dieu, jouit d'un repos solide et inébranlable, dans la certitude que ce souverain Seigneur du ciel et de la terre s'est obligé de le pourvoir de ce qui lui sera nécessaire.
Saint François disait qu'il y a un mutuel accord et une mutuelle obligation entre Dieu et les religieux : qu'eux, de leur part, laissent tout pour son amour, et s'abandonnent à sa paternelle providence, et que Dieu, par une affection réciproque, les nourrit et les entretient, non seulement comme un maître ses domestiques et ses serviteurs, mais ainsi qu'un bon père ses enfants ; et ils sont des enfants si bien nés, que pour mieux épurer leur amour, ils se sont privés de toutes les commodités de la terre.
S'il a soin de nourrir les petits corbeaux abandonnés de père et de mère dans leur nid, et de vêtir mieux que les rois les lis exposés au milieu de la campagne, il ne manquera jamais à ses pauvres enfants qui l'invoquent dans leur nécessité. Il s'y est obligé plusieurs fois par ses saintes Ecritures : et l'expérience journalière le prouve dans toutes les familles religieuses, ainsi que je l'ai amplement montré sur ce$ paroles du Prophète : Jacta cogitatum tuum in Domino, et ipse te nutriet ; Jetez votre pensée et votre confiance en Dieu, et il vous nourrira. (Ps. liv.) Je me contenterai d'un seul exemple, mais qui est très rare.
Jean Calabre et Albert, religieux de l'Ordre de Saint- Dominique, n'avaient trouvé en toute leur quête qu'un seul pain. Un Ange se présenta à eux déguisé en pauvre, et leur demanda l'aumône dans une instance si pressante, qu'ils lui donnèrent ce pain qu'ils apportaient au monastère. Cet Ange disparut alors, et saint Dominique les loua de leur libéralité. Il les assura que ce pauvre était un des princes du paradis, et que Dieu pourvoirait à ses servi-
teurs sur la terre. Il entre dans l'église, et après une courte mais fervente prière, il commande qu'on sonne le dîner. Quelques-uns disaient que ce serait une peine inutile et ridicule d'aller au réfectoire et de se mettre à table, parce qu'il n'v avait pas dans la maison un seul morceau de pain. Le Saint, plein de confiance en Dieu, s'écria : Non, ?ion, mes frères, la peine ne sera point inutile, Dieu nourrira ses serviteurs. On entre au réfectoire, les tables étant préparées à l'ordinaire, saint Dominique donne la bénédiction ; chacun s'assied à sa place, et frère Henri Romain commence la lecture. Cependant rien ne venait pour manger ni pour boire ; le saint Patriarche joignant alors les mains et levant les yeux au ciel, fît une humble prière à Dieu de l'assister dans cette urgente nécessité : à l'instant^ tous les Religieux virent paraître au milieu du réfectoire deux jeunes hommes d'une ravissante beauté qui portaient des pains blancs, et qui, commençant par les derniers, en donnaient un à tous ceux qui étaient assis. L'un distribuait ses pains du côté gauche du réfectoire, et l'autre du côté droit. Etant venus à saint Dominique, ils lui donnèrent aussi son pain, et lui ayant fait la révérence, ils disparurent. Ce charitable Père, ne pouvant alors contenir sa joie, s'écria : Mangez, mes frères, mangez le pain qu'il a plu à Dieu de vous envoyer. Puis, appelant ceux qui servaient à table, il leur ordonna d'apporter du vin. Ils répondirent qu'il n'y en avait plus ; mais l'homme de Dieu, plein du Saint-Esprit, leur dit: Alle^ au tonneau, et apportez-nous du vin que notre bon Père et Maître y vient de verser. Ils furent fort surpris de trouver le tonneau qui regorgeait de vin ; ils en apportèrent en grande hâte à toute la Communauté, qui le trouva très excellent. Le saint homme, tressaillant d'aise, ne put s'empêcher de dire encore : Buve^, mes frères, buvez Ie vin 2ue Dieu vous a envoyé. Ils burent et mangèrent, trempant leur pain et leur vin dans les larmes de la joie. (Thierry d'Apolda, livre m, chap. 4.) Cette manne céleste leur dura tout le jour, le