LIVRE SECOND. CHAPITRE II
et rend célestes et divines les choses terrestres que l'on manie.
Avez-vous jamais pris plaisir à ces tableaux ingénieux, où d'abord vous ne voyez nulle apparence de figure humaine ? la moitié d'un œil est jetée d'un côté, un bout du visage de l'autre, et une confusion de toutes choses en divers endroits. Les mathématiciens disposent néanmoins de telle sorte tout cet embarras, que le regardant par un petit trou, vous y verrez ou une image de Notre-Seigneur, ou de la Vierge, ou de quelque autre Saint. L'oraison et la contemplation trouvent Dieu épars dans toutes les créatures, et le réunissent dans un seul point, qui est le désir de lui plaire en tout et partout.
De là vient que le travail des frères convers, entrecoupé de plusieurs élans de ferveur, les dispose à de plus longues oraisons, et que les oraisons les fortifient pour le travail. Frère Justin de Panigaleo, capucin, employait toute la journée au travail des mains, dans de fréquentes élévations de cœur en Dieu, et passait presque toute la nuit en oraison et en méditation, ne sortant point de l'église depuis Matines jusqu'à l'heure du travail. Dans ce saint entretien avec son Créateur, il en recevait des faveurs signalées et des révélations très extraordinaires.
Frère Joachim de Levanto, du même Ordre, après avoir bien travaillé durant le jour, passait les nuits en oraison, et il était tellement touché et pénétré de l'amour de son Dieu, que souvent même au réfectoire, si on lisait durant le repas Y Aiguillon de l'amour de Dieu, composé par saint Bonaventure, ou le Traité de Lansperge, il était ravi en extase, et le morceau lui demeurait à la bouche. Étant reporté en sa cellule, il demeurait quelquefois trois heures dans ce ravissement, sans nul mouvement ni sentiment. Lorsqu'il revenait à lui, il paraissait ainsi qu'un séraphin dans un visage tout enflammé. Aussi sortait-il de la fournaise du paradis.
Cette facilité et cette promptitude de récollection venait T.l. 6
à ces saints personnages, de ce que, durant le travail, leurs pensées et leurs affections n'étaient point dissipées, et qu'ils portaient la main à la besogne et le cœur à Dieu dans un profond silence.
Relevons par une véritable piété les exercices les plus bas, et ils éclateront d'autant plus que nous tâcherons de nous cacher davantage sous leur obscurité. Saint François de Paule parut couronné d'un diadème à trois couronnes, lorsqu'il travaillait avec des manœuvres, comme je le dirai en son lieu. Ne regardons que Dieu dans nos offices, et il maintiendra notre esprit dans une continuelle dévotion, et dans une tendresse spirituelle très utile et très agréable.
Un convers de l'Ordre de Cîteaux, gardant les brebis aux champs, se tournait de temps en temps du côté de l'église de son monastère, et fondait en larmes de joie, sentant son âme transportée à son souverain Bien.
Un frère laïque de l'Ordre de Saint-François avait une si sensible dévotion, et une si intime union avec Dieu dans sa cuisine, qu'il sentait sans cesse son cœur plein de bonnes pensées et de saintes aspirations. Ce don si particulier le porta à demander licence de quitter son office, et de vaquer dans une pleine liberté à la contemplation. Le gardien, dans la vue qu'il était homme spirituel, la lui accorda très volontiers. Mais aussitôt que ses mains eurent quitté le travailla douceur et la joie célestes s'évaporèrent de son cœur, et ce pauvre frère se trouva dans une telle aridité et une telle désolation qu'il ne pouvait faire oraison. Il retourne au Supérieur, se prosterne à ses pieds en toute humilité, lui raconte avec larmes et sanglots son infortune, et le supplie à mains jointes de le remettre à la cuisine. Ayant obtenu ce qu'il désirait, il retrouva à sa première entrée dans l'office la dévotion et le contentement de son esprit. Nous conclurons de là, s'il vous plaît, que si nous sommes dissipés et arides dans nos exercices, cela ne vient point des occupations religieuses, mais de