LIVRE SECOND. CHAPITRE III û
4. L'oraison vocale est nécessaire aux frères convers, afin de frapper leurs sens et leur imagination et de les retenir en bride ; car, comme les objets extérieurs, dans la variété des offices, les distraient, il est bien difficile qu'ils se mettent incontinent dans une oraison de quiétude où l'esprit seul soit en action. Il est dangereux qu'il ne leur arrive comme à ceux qui, après un grand tracas d'affaires, se mettent au lit, et en dormant revoient dans leur imagination tout ce qui s'est passé durant la journée. Le bruit des actions corporelles fait en l'âme un fâcheux écho, qui en trouble tout le repos et toute la douceur. Il lui faut opposer un son de paradis parles oraisons de la voix. Il remplira les concavités du cœur, et par son harmonie, l'élèvera doucement et imperceptiblement à l'oraison de l'esprit et à la contemplation.
Pythagore touchait tous les soirs un luth ou une harpe pour remettre son esprit dans la tranquillité. Le prophète Elisée fit venir un joueur d'instruments, avant de prier dans le bruit de l'armée, afin de se mieux disposer à recevoir le Saint-Esprit, et une grâce extraordinaire pour secourir trois rois qui périssaient.
IV. L'oraison de la voix qui désire plaire à son souverain Seigneur qu'elle invoque, doit avoir trois conditions : la révérence, l'attention et la dévotion.
1. La révérence s'excite par la considération de Dieu à qui nous parlons et qui nous écoute. Si, lorsque nous parlons à un prince ou à un roi, nous nous mettons dans la plus humble posture de corps qu'il nous soit possible, que devons-nous faire à l'approche et dans l'entretien du Roi des rois, devant qui tous les monarques de l'univers ne sont que de petits atomes qui reluisent aux rayons du soleil, et qui sont emportés par le moindre souffle du vent et obscurcis par la moindre nuée?
Les Séraphins qui louent Dieu dans le temple, et qui furent vus par le prophète Isaïe, avaient chacun six ailes. Avec deux ailes ils se couvraient le visage, avec deux autres
g6 le saint travail des mains
ils se couvraient les pieds, et ils tenaient les deux autres étendues et toutes prêtes à les porter où la volonté de Dieu les enverrait. Le respect qu'ils avaient pour cette infinie majesté qu'ils adoraient, leur jetait ce voile mystérieux sur les yeux, dans une protestation publique de leur bassesse et de leur ignorance, et de la grandeur suréminente de leur souverain Seigneur.
Encore que notre vue ne puisse pénétr&r les merveilles de notre Créateur et de notre Rédempteur, ne laissons pas d'en chanter les louanges, et de lui déclarer nos misères dans l'ardeur de nos prières vocales. Les deux aveugles dont parle saint Mathieu les chantèrent à pleine tête, et d'une voix d'autant plus haute et plus animée de leur foi, que le bruit du peuple, qui leur imposait silence, était plus grand et plus importun. La chaleur de leur cœur et de leur voix leur ouvrit les yeux, et les fit de bons ouvriers en la vigne de notre Sauveur.
2. L'attention est très nécessaire à l'oraison vocale, afin qu'elle soit utile et remplie de douceur. C'est pourquoi saint Paul disait aux Corinthiens : « Je prierai avec la voix et avec l'esprit. »
Le bienheureux Herman,de l'Ordre des Prémontrés, vit dans le chœur de l'église où les religieux chantaient les louanges de Dieu, plusieurs Anges qui encensaient ceux qui psalmodiaient de cœur aussi bien que de bouche, et qui leur faisaient une profonde révérence en passant devant eux; mais ces bienheureux Esprits passaient sans aucun signe de bienveillance devant les lâches qui priaient avec langueur et avec distraction.
C'est ce qui arrive dans la prière particulière comme dans la prière publique. Faites donc un saint effort pour tenir votre esprit dans son devoir. Que si vous n'entendez pas les oraisons latines que vous dites, pensez à quelque mystère de la vie et de la passion de Notre-Seigneur, à la grandeur, à la bonté, à la sagesse, à la puissance et aux autres attributs de Dieu. Louez-le, admirez-le, demandez-