LIVRE SECOND. CHAPITRE V IC
grâces que Dieu y donne, et une sérieuse récollection le soir précédent.
i. En premier lieu, la parfaite pureté de cœur nous rend Dieu si ami qu'il se plaît en notre conversation, nous enrichit de ses grâces et nous communique ses secrets. « Bienheureux sont ceux, dit le Sauveur, qui ont un cœur pur, parce qu'ils auront la faveur de voir Dieu. » Un miroir reproduit fidèlement l'image qui lui est présentée lorsqu'il n'est terni d'aucune tache : le moindre souffle de la bouche l'obscurcit et fait qu'il ne réfléchit plus rien. La nuée bien disposée se fait dans un clin d'œil un nouveau soleil, un admirable iris peint de toutes les couleurs. Moïse s'approcha du buisson ardent lorsqu'il eut quitté ses souliers, et le peuple d'Israël reçut la loi de Dieu sur le mont Sinaï après qu'il eut lavé ses habits, et qu'il se fut privé pendant trois jours des plaisirs terrestres, même permis.
2. En second lieu, l'amour de Dieu dispose excellemment à l'oraison et à la méditation. Si Dieu nous aime, il nous parlera volontiers; si nous l'aimons, notre âme n'aura nul repos jusqu'à ce qu'elle jouisse de ses saints entretiens et de ses doux embrassements.
L'aiguille qui est touchée de l'aimant, ne s'arrête pas jusqu'à ce qu'elle s'attache à son pôle. Elle demeure alors fixe et immobile. Saint Louis de Gonzague s'étonnait que l'on eût de la peine à arrêter ses pensées en Dieu. Il assurait à ses Supérieurs qu'il ne pouvait les en retirer qu'avec violence, et qu'en six mois dans ses méditations il n'avait pas eu de distractions l'espace d'un Ave Maria. D'où provenait cette attention si merveilleuse? Sans doute d'un amour brûlant qui le possédait tout entier et le transportait tout en Dieu.
La vue de cet Objet infiniment aimable conservera dans la volonté des Bienheureux un acte d'amour éternel et invariable, et l'amour du même Objet conserve ici-bas dans l'entendement des saints une connaissance très claire de ses perfections. L'Epouse, étant blessée de ce divin amour,
ne vivait plus en elle-même, mais dans son Bien-Aimé. Son cœur veillait en dormant, et pensait sans cesse à lui et à ses grandeurs. Notre frère saint Alphonse Rodriguez,coadjuteur temporel de la Compagnie, avait ce saint amour si fort gravé dans le cœur, que pendant son sommeil il en exerçait quelquefois des actes pendant trois et quatre heures de suite. Que faisait-il pendant le jour, puisque la nuit même lui donnait tant de lumières et tant de flammes?
3. En troisième lieu, voulez-vous exceller dans l'oraison et dans la méditation, prenez une haute estime de leur utilité et de leur nécessité. Cette estime produira dans votre cœur un ardent désir de posséder un si grand bien, ce désir vous en fera chercher les moyens.
On peut se faire riche en descendant au fond des mines de Potosi pour en tirer de l'argent, mais à la condition de beaucoup de travaux et de sueurs. Il est nécessaire de s'enterrer tout vif sept ou huit cents pieds sous terre, d'arracher le métal à grands coups de marteau, dans un danger de mort presque à chaque moment, soit par les torrents d'eau qui surprennent à l'improviste,soit par la chute des pierres qui pendent sans cesse sur la tête. Il faut porter sur ses épaules le gravier d'argent hors de ces abîmes, le laver et le purifier, le mettre dans la fournaise, l'amasser en lingots, le manier mille fois pour en faire de la monnaie ou des vases précieux.
Un chemin plus court et plus agréable pour arriver aux richesses, c'est d'être le favori d'un roi et de gagner ses bonnes grâces, d'obtenir de lui quelque charge illustre de chancelier, de connétable, de gouverneur de province ou de général d'armée, d'avoir permission de mettre la main dans ses coffres, et d'y prendre autant d'or, d'argent et de pierres précieuses que l'on voudra.
Vous pouvez vous enrichir devant Dieu par vos travaux ; mais si vous les séparez de l'oraison, ils seront longs, ennuyeux et souvent inutiles. L'oraison ouvre les trésors du paradis, et obtient la licence d'y puiser selon ses désirs.