LIVRE SECOND. CHAPITRE V III
voir entretenu le jour et la nuit ce que les oraisons précédentes nous avaient donné de bons désirs.
Quiconque pèsera avec un jugement mûr l'importance de cette affaire, conclura que nous ne saurions y apporter trop de préparation, quand il ne s'agirait nullement de notre intérêt, mais seulement de la gloire de Dieu.
S'il fallait des années entières pour instruire les jeunes seigneurs qui devaient paraître devant Nabuchodonosor, roi de Babylone, et pour orner les dames et les princesses qu'on voulait présenter à Assuérus, roi de Perse, que ne faudra-t-il pas faire pour traiter familièrement avec Dieu dans l'oraison, où nous devons lui représenter tous nos besoins, et d'où dépendent toutes nos richesses de grâce et de gloire?
V. La préparation prochaine de la méditation commence à notre réveil. C'est pourquoi saint Ignace nous avertit de jeter notre première pensée sur la matière que nous devons contempler. De ce premier moment dépend souvent la dévotion ou l'aridité et la langueur de toute la journée. De là vient que notre Ange gardien désire avec ardeur que nous nous levions dans une grande promptitude et avec une grande ferveur., A ce sujet, il éveillait tous les matins à quatre heures notre frère Jean Carrera, coadjuteur temporel de la Compagnie, afin que par cette vigilance et cette prompte obéissance, il fût mieux disposé à l'oraison. L'Ange avait tellement cette ponctualité à cœur que, ce bon frère s'étant une fois laissé abattre parle sommeil, et ne s'étant pas levé précisément au son de la cloche, il se retira de lui plusieurs jours, et il fallut employer les prières de toute la Communauté et faire beaucoup de pénitences pour obtenir son retour.
Aussitôt que l'on est habillé, il est utile d'aller à l'église pour s'offrir soi et toutes ses actions de la journée à son doux Jésus. Offrez-lui principalement votre méditation, qui est la plus importante et comme la clef de toutes les autres. Repassez brièvement dans votre mémoire et pré-
sentez-lui les points que vous devez y considérer, surtout l'affection principale que vous désirez en tirer, afin qu'il y donne sa bénédiction.
Après votre retour dans votre chambre, occupez-vous à quelque prière vocale, ou à la lecture de votre méditation, en quelque livre qui vous la propose en abrégé. Si le sommeil vous abat et vous assoupit, faites votre lit, ou promenez-vous, pour dissiper les humeurs qui vous engourdissent. Jetez cependant vers le Ciel quelque oraison vocale enflammée, qui échauffe le cœur," et le dispose à prendre feu aux premiers rayons du Soleil de justice, comme les victimes de Néhémias à l'instant où le rayon de ce soleil visible les toucha.
Prenez le son de la cloche qui vous appelle à l'oraison, comme la voix de Dieu qui vous appelle à lui et vous offre ses faveurs. Quand le Saint-Esprit voulut enflammer les Apôtres du feu divin, il fît retentir en l'air un son véhément pour les avertir de sa venue. Cette pensée vous donnera de l'allégresse et fortifiera votre espérance. Une Bonté infinie ne vous invite pas à son festin pour se moquer de vous, et pour vous renvoyer les mains vides et le cœur désolé.
Nous devons néanmoins nous en approcher avec un profond respect, dans l'estime que nous sommes indignes de parler à un si grand Monarque ; et pour le faire utilement, il nous faut d'abord observer quatre choses, qui nous attendriront et affermiront notre esprit.
i° La modestie et la civilité nous ordonnent de ne nous point jeter incontinent sur notre oratoire, qui est comme le trône où Dieu nous attend. Il faut s'en retirer de deux ou trois pas, et, dans un humble recueillement, penser que Dieu est présent, qu'il nous voit, qu'il nous considère ; qu'il se dispose avec joie à nous entendre, qu'il désire avec passion nous aider et nous accorder nos demandes. De là naîtront des affections, tantôt d'amour envers un si bon et si aimable Seigneur, tantôt de confiance en un Dieu