‹ Le saint travail des mains (volume 2)Chapitre 97 sur 308 · LIVRE SECOND. CHAPITRE VII I · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND. CHAPITRE VII I

lui tira les larmes des yeux et lui pénétra le cœur par cette pensée: « Hélas! voilà mon Dieu, mon Créateur tout nu sur une croix, où il souffre une mort ignominieuse ; et moi, misérable pécheresse, je suis habillée de soie, et tout éclatante d'or et de pierreries, quoique je mène une vie très indigne des bienfaits de mon Seigneur et de mon Dieu. Sa tête est couronnée d'épines, et la mienne d'or et de perles! Il est environné de ses ennemis qui se moquent de lui et le tourmentent, et me voici entourée d'une noblesse qui m'aime, qui m'admire et qui me flatte! Est-ce ainsi que j'imite mon Rédempteur? Oh ! que je suis infortunée ! Est-ce là l'obéissance que je dois à ses commandements? Est-ce là le désir que j'ai de le suivre? Il m'a créée, lorsque je n'étais pas. Il m'a rachetée, lorsque j'étais perdue. Il a donné son propre sang pour m'ouvrir son paradis. Où sont les actions de grâces pour ses bienfaits? Où est l'imitation de ses vertus? »

Elle tenait ce discours, ayant les yeux fixés sur le crucifix, et la douleur pénétra si avant dans son cœur, qu'elle tomba par terre, comme morte. A peine la put-on faire revenir à elle après l'avoir portée à l 'air, tant cette pensée avait épuisé ses forces. Depuis ce temps, elle mit bas les habits de soie, et ne les reprit jamais que par pure nécessité. Elle endossa le cilice, elle s'adonna de cœur à la mortification de ses passions, et mena sur la terre une vie toute céleste.

Voilà les effets de la véritable contemplation. Elle remplit le cœur de l'amour de Dieu. Elle le pénètre d'une très sensible contrition de ses péchés, elle lui fait concevoir le mépris de toutes les vanités du siècle. Enfin, elle fortifie tellement ses résolutions de bien vivre, qu'il est constant et inébranlable à toutes les tentations, et même ne se plaît qu'aux pensées et aux affections du Ciel.

III. Vous me direz que la contemplation n'est que pour les aigles, qui, par un vol généreux, s'élèvent au-dessus des nues, et à l'aide des sciences, regardent le soleil sans

sourciller ; qu'un pauvre frère convers n'a point les ailes assez fortes pour ces élévations suréminentes.

Et moi je vous assure qu'un frère qui a la pureté de cœur, une simplicité innocente et un brûlant amour de Dieu, est plus propre à une longue et excellente contemplation que les grands docteurs, qui passent toute la journée penchés sur leurs livres. La raison en est manifeste, le travail de l'étude affaiblit la tête, dessèche l'affection et ôte la tendresse dans les exercices de piété.

Un homme docte dans la coutume de tout examiner, ne se contente pas de la simple vue d'un mystère : il veut en pénétrer les causes, les effets, les propriétés et toutes les circonstances. Son entendement, dans l'avidité de savoir, prend le meilleur temps pour lui, et ne laisse point une assez grande liberté aux élans de la volonté, qui par l'ardeur de son amour devrait faire le transport et le mérite principal.

Un architecte ou un peintre excellent qui entre dans le palais du Pape, au Vatican, ne s'arrête pas au premier coup d'œil qu'il jette sur cet édifice admirable ou sur les tableaux. Il en considère la structure, la matière, les proportions, les couleurs, les personnages, et toutes leurs attitudes. Ainsi il ne jouit pas d'un si sensible contentement qu'un simple villageois, qui en ouvrant les yeux est transporté hors de lui, et demeure attaché à cette vue merveilleuse, sans faire aucune réflexion sur les causes de son ravissement.

La différence entre le villageois et le religieux est que le villageois ne se fait ni plus riche, ni plus habile homme par ses admirations, par sa joie, par ses désirs, par ses louanges, et par d'autres affections et d'autres mouvements, tandis que le religieux contemplatif, qui regarde son aimable Jésus dans quelque mystère, qui l'aime, qui l'admire et qui le loue, exerce des actes de vertu, enrichit son âme, fortifie son cœur et ses bras, pour mettre avec fruit la main à l'œuvre et se rendre semblable à son bon Maître.

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