LIVRE SECOND. CHAPITRE VII
Vous ne pouvez, dites-vous, arriver à ce bonheur de la contemplation. Quoi ! Etes-vous dans l'impuissance d'aimer Dieu? Et n'avez~vous jamais connu ce bel axiome de «aint Denys : Amor extasim facit, c'est l'amour qui fait les transports et les extases? L'âme qui aime ardemment n'est plus en elle-même, elle est dans l'objet de son amour, elle y vit, elle y opère, elle lui est unie si fortement qu'on ne l'en peut séparer.
Or il est clair et hors de tout doute qu'un frère convers qui n'a point donné son affection aux sciences, en peut avoir davantage pour Dieu, et l'aimer avec plus de tendresse que les plus subtils docteurs, qui sont épris et charmés de la beauté des sciences et des connaissances naturelles. Il a son cœur tout entier, et celui des autres est partagé et se laisse facilement éblouir du brillant qui le ravit d'admiration.
De plus, Dieu lui-même a déclaré qu'il se plaît dans la conversation des simples, et qu'il révèle ses secrets aux petits et aux humbles. C'est pour cela que frère Patience de Bologne, minime, passait les nuits presque tout entières en oraison et en contemplation ; que frère Santo de Païenne, religieux oblat du même Ordre, demeurait quelquefois deux heures dans la contemplation, les bras étendus en forme de croix; que sainte Madeleine de Pazzi, emportée de cette ferveur, courait toute hors d'elle par son monastère, et s'écriait à pleine tête : L'Amour n'est point aimé, l'Amour n'est point aimé ; que sainte Catherine de Sienne, sainte Brigitte, sainte Thérèse, et plusieurs autres Vierges, qui n'avaient aucune doctrine, ne se lassaient jamais dans l'oraison. Il n'est aucun degré de contemplation où vous ne puissiez aspirer avec une aide spéciale de Dieu, sans la grâce duquel toutes les sciences n'ont aucune efficacité pour ce don si précieux et si élevé.
IV. Les maîtres de la vie spirituelle distinguent plusieurs espèces de contemplation. Ils appellent l'une le silence spirituel, l'autre le repos de l'âme, les autres l'union T. I.
I 3û LE SAINT TRAVAIL DES MAINS
avec Dieu, le sommeil spirituel, l'attention à la voix de Dieu, le vol de l'âme, et ainsi du reste. Je m'arrêterai aux deux espèces les plus renommées et les plus excellentes, qui sont l'extase et le ravissement.
i. L'extase est une élévation de l'âme en Dieu, qui est si parfaite que, l'entendement étant occupé à le connaître et la volonté à l'aimer, elle n'a nul usage de ses sens. L'âme de l'homme est d'une vertu fort limitée, plus elle s'applique à un objet, moins il lui reste de force et de vigueur pour les autres, et l'application peut être si véhémente qu'elle emporte toute l'âme et ne lui laisse plus d'action, ni sur les yeux pour voir, ni sur les oreilles pour entendre, ni sur tout le corps pour avoir aucun sentiment. On vit cette vérité en saint Thomas d'Aquin, qui, étant absorbé en Dieu, ne ressentit aucune douleur à l'application d'un cautère brûlant sur sa jambe, nia la chute d'une chandelle ardente sur sa main, qui en fut endommagée.
Vous voyez par là que l'extase comprend deux choses : la première est une véhémente application de l'entendement ou de la volonté, la seconde est une privation de l'usage de tous les sens extérieurs; l'une est une grâce très particulière de Dieu, l'autre suit naturellement de l'attachement de l'âme à son objet.
2. Le ravissement est en quelque manière plus que l'extase, parce qu'il y ajoute la violence. Le ravissement donc est une violente élévation de cœur vers Dieu, par laquelle l'homme est privé de tout usage des sens extérieurs, et attaché à la vue et à l'amour des choses divines.
Tel fut le ravissement de saint Paul, lorsqu'il fut transporté en esprit dans le troisième Ciel, et qu'il y vit des merveilles si élevées et si ineffables qu'il n'a pas trouvé de paroles pour les exprimer. Tel fut le ravissement de saint Ignace, fondateur de la Compagnie de Jésus, qui dura huit jours entiers, sans que l'on sentît aucun signe de vie en lui, sinon un battement de cœur. Lorsqu'il revint à lui, il prononça avec une très tendre dévotion le saint Nom de