CHAPITRE II
LE PORTIER RELIGIEUX DOIT ETRE TRES CHARITABLE ET TRÈS MISÉRICORDIEUX ENVERS LES PAUVRES.
I. L'office de donner l'aumône est très utile. — II. Jésus-'Jlirist est dans le pauvre. — III. Ce qu'il faut observer en faisant l'aumône : i" Parler aux pauvres avec douceur ; 2° Donner promptement ; 3° Souffrir patiemment l'importunité des pauvres. — IV. Ne rien donner qu'avec permission.
^|J 1 nous ne jetons les yeux que sur la nature, une .des plus désagréables et des plus importunes Bi^EO occupations des portiers en plusieurs monastères, c'est la distribution de l'aumône aux pauvres, qui sonnent à toute heure, qui infectent la porterie de leur puanteur, et qui ne sont jamais contents. Mais si nous ouvrons les yeux de l'esprit et de la grâce, nous trouvons que cet office est le plus doux, le plus dévot et le plus méritoire qu'un convers puisse avoir et désirer.
II. Pour bien concevoir cette vérité, il faut de nécessité présupposer que notre Sauveur et Rédempteur Jésus-Christ est caché sous les habits du mendiant, et que quiconque lui donne l'aumône, la donne à Jésus-Christ même, qui en fait sa propre dette. Il s'est obligé d'ouvrir son Paradis à ceux qui le nourriront en la personne de ceux qui auront faim, qui lui présenteront un verre d'eau froide en la personne de ceux qui auront soif, qui l'habilleront par le soin qu'ils auront de ceux qui n'ont pas de vêtements, qui le logeront dans la réception des pèlerins, ou enfin qui lui feront de pareilles miséricordes.
Saint Jean l'Aumônier avait parfaitement pénétré ce principe à la suite d'une vision où il aperçut la miséricorde couronnée d'olives, qui l'exhorta à l'exercice de l'aumône. Quoiqu'il fût patriarche d'Alexandrie, il appelait cepen-
dant les pauvres ses Coadjuteurs et ses Maîtres et leur donnait ses biens avec une telle profusion qu'il n'y a personne qui n'en soit dans l'étonnement. Il était d'un cœur si libéral et si magnifique, que quelquefois il nourrissait par jour sept mille pauvres. Il assurait de plus qu'il avait cette confiance en Dieu, que s'il lui envoyait tout le monde, il lui donnerait le moyen de le nourrir et de l'entretenir, et l'expérience journalière confirmait et augmentait sa pensée.
Dieu a prouvé cette vérité fondamentale par divers exemples en tous les siècles. Il a quelquefois envoyé des Anges demander l'aumône sous l'apparence de pauvres, comme celui qui s'adressa à saint Grégoire. Il s'est luimême déguisé plusieurs fois en mendiant, comme lorsqu'il se présenta à sainte Catherine de Sienne.
III. Vous devez donc avoir un très tendre sentiment envers ceux qui vous présentent la main, et leur parler avec douceur, leur donner avec promptitude et souffrir leurs importunités avec patience et avec longanimité.
i. Premièrement, vous devez aux membres et aux images vivantes de Jésus-Christ une grande douceur de paroles, qui montre que vous êtes Religieux, et que vous voyez dans le pauvre un trésor caché, qui ne paraît pas aux yeux des hommes. Nos Frères ont une Règle qui parle ainsi : Quand les pauvres viennent demander l'aumône, que le portier leur réponde amiablement, qu'il cherche avec diligence s'il y a quelque chose pour leur donner, selon l'ordonnance du Supérieur, et qu'il le leur distribue avec charité.
Saint Odon, abbé de Cluny, était si libéral qu'il donna une fois jusqu'à son scapulaire à un pauvre à demi nu, dans un temps froid et dans une grande pauvreté de son monastère. Le même jour, en allant se coucher, il trouva dans son lit une livre d'or qui le retira entièrement de la nécessité.
Dans le souvenir de la sentence de Notre-Seigneur, qui
nous commande de nous faire des amis avec de l'argent, afin qu'ils nous reçoivent dans les palais éternels, ce Saint disait que les aveugles et les boiteux seraient les portiers du Paradis, et que personne ne les doit rejeter de sa mai-' son, s'il ne veut que Dieu le rejette du Ciel et qu'eux lui en ferment la porte.
Si quelque serviteur, dans l'impatience de leur importunité, leur disait quelque parole âpre et fâcheuse, ou les chassait de l'entrée de la porterie, ou ne leur donnait promptement l'aumône ordonnée, il le reprenait avec aigreur et sévérité. Il appelait alors les pauvres et leur disait : Lorsque celui-ci se présentera à la porte du Paradis, rejetez-le avec le même rebut, et ne lui donner point entrée. Il se comportait de la sorte pour instruire ses serviteurs et les exciter à la charité et à la bienveillance.
Dans ses voyages, s'il rencontrait quelque pauvre pèlerin ou mendiant qui fût las et fatigué, il le mettait sur son cheval et lui donnait un serviteur pour l'empêcher de tomber, et même il le suivait à pied avec un visage plus gai qu'à l'ordinaire.
Montluc écrit que souvent il s'est trouvé dans l'impuissance de payer ses soldats, faute d'argent, mais que, dans cette nécessité, il leur donnait tant de louanges et de bonnes paroles, qu'il les tenait dans leur devoir et dans son amitié.
Souvent les monastères n'ont pas le moyen de satisfaire tous les pauvres, n'ajoutez point au refus nécessaire l'aigreur d'un rebut peu chrétien et peu religieux. Les pauvres vous prient pour l'amour de Dieu et vous représentent Jésus-Christ humilié pour votre salut. C'est à lui que vous devez demander l'aumône chaque jour ; et s'il vous la refusait, vous seriez perdu. Tâchez donc de gagner ses bonnes grâces par votre libéralité, par votre douceur et votre charité.
Ce mendiant que vous rejetez ainsi qu'un fainéant et un vaurien, est peut-être un grand saint devant les yeux
de votre Créateur. Combien de fois saint Ignace, notre fondateur, dans ses pèlerinages à Rome et à Jérusalem, a-t-il été rebuté, bafoué et bâtonné comme un gueux, comme un coquin et comme un espion !
Saint Jean Calybite était si mal habillé que sa propre mère n'en pouvait souffrir la présence. Elle le fit jeter hors de sa maison comme une charogne, dans l'ignorance que ce fût son fils, caché sous le voile d'un mendiant.
Saint Alexis, dans la même mendicité, vécut dix-sept ans inconnu au logis de son père Euphémien,y endura toutes les indignités dont les pages et les laquais se pouvaient aviser dans leurs divertissements : les uns le souffletaient, les autres lui arrachaient la barbe et les cheveux, les autres lui jetaient de la fange sur la tête et le chargeaient d'injures très piquantes et très atroces. Souvent, sous un haillon de cinq sous, -se voile une âme plus précieuse devant Dieu que les plus rares perles de l'Orient, et plus étincelante de lumière que les rayons du soleil. Quel regret auriez-vous, si vous aviez maltraité d'un seul mot ou d'un regard de travers ces saints personnages ou leurs semblables?
2. Secondement, le portier charitable et miséricordieux doit donner au mendiant le plus tôt qu'il peut. Ainsi il lui fait une double aumône par l'épargne du temps qu'il lui laisse pour chercher encore ailleurs; il l'exempte du froid, du chaud et des autres incommodités qu'il souffrait à la porte; il fait plaisir aux personnes d'honneur qui viennent au couvent, les préservant de la puanteur et des vermines, compagnes inséparables des habits de ces pauvres créatures. Pour faire cette charité avec gaîté et avec promptitude, persuadez-vous que votre maison en profitera pour le spirituel et pour le temporel. Nous ne sommes pas impeccables, encore que nous soyons Religieux. Faisons miséricorde aux autres, afin que Dieu ne nous traite pas suivant la rigueur de sa justice.
L'empereur Zenon commit un grand crime, pour lequel
une mère désolée demandait très instamment vengeance à la Vierge dans une église qui lui était dédiée. Cette sainte Reine du Ciel lui apparut et lui dit : O femme! croyezmoi, j'ai souvent voulu punir ce scélérat, mais sa main m'en empêche par les miséricordes et les libéralités qu'elle exerce envers les jnisérables et les affligés.
Craignez-vous que la multitude des pauvres ne réduise votre monastère à une extrême nécessité? Ne vous mettez point cette pusillanimité dans l'esprit : Dieu est trop fidèle et trop magnifique, il ne se laissera jamais vaincre par votre courtoisie.
Saint Josse, fils de Réthaël, roi de la Grande-Bretagne, ayant donné à un pauvre le seul pain qui lui restât dans son ermitage, en reçut en même temps une grande abondance, comme je le dirai au paragraphe suivant.
Sainte Lidvvine donna de l'eau à un mendiant, et Dieu lui rendit du vin. Tibère, empereur d'Orient, était très libéral envers les pauvres, et il trouva deux trésors presque inépuisables. Léon Majorien fut élevé au même empire pour avoir secouru un pauvre aveugle qui mourait de soif dans une forêt. Saint Grégoire fut honoré de la souveraine dignité du pontificat pour avoir donné en aumône une écuelle d'argent, comme je le dirai bientôt.
Ayez peur au contraire que, chassant de votre couvent date, vous n'en chassiez aussi son frère et dabitur vobis, comme disait ce bon frère dominicain qui ajoutait que les présents de la porte du logis reviennent par l'église.
Si le vin ne se gâte pas dans votre cave, ni le blé dans votre grenier, c'est une faveur de Dieu. Il ne faut qu'une action d'avarice pour les faire corrompre. Cette punition parut à l'œil dans un grand monastère. Les moines, se laissant abattre le cœur par une pusillanimité blâmable, empêchèrent leur Abbé de donner une aumône ordinaire le jour du Jeudi-Saint à tous les pauvres et orphelins qui venaient la demander. La Cilicie, où était ce monastère, gémissait pour lors dans une extrême nécessité de grains.
Ce fut le rideau dont ces avaricieux voilèrent leur mesquinerie. Mais Dieu y mit la main, et tout le blé du grenier germa et fut rendu inutile.
Saint Germain, évêque d'Auxerre, n'avait une fois dans un voyage que trois écus ; un pauvre, d'honnête condition en apparence, lui demande la charité ; le Saint, dans la confiance que Dieu ne manquerait jamais de l'aider en ses besoins, ordonne de distribuer ces trois écus; l'aumônier, dans l'appréhension que le vivre absolument nécessaire ne vînt à manquer, n'en donna que deux ; saint Germain continuant son chemin n'était pas encore arrivé à l'hôtellerie, que Léporius, qui ne savait rien de ce qui s'était passé, lui envoya deux cents écus. Le Saint connut incontinent l'avarice de l'aumônier, et sut par révélation que si celui-ci avait donné les trois écus, Dieu en aurait envoyé trois cents.
Réjouissez-vous du bonheur que vous avez d'être le distributeur des biens de Dieu aux enfants de Dieu même. Votre main en recevra la bénédiction, comme celle d'Oswald, roi d'Angleterre, qui ne pourrit point dans le sépulcre à cause de sa libéralité, selon que saint Edan, évêque, le lui avait prédit.
Les Saints ont voulu eux-mêmes exercer leurs libéralités envers les mendiants, pour y avoir plus de dévotion et de mérite. Sainte Hedwige, duchesse de Pologne, servait chaque jour à genoux quelques pauvres avant de se mettre à table. Elle n'y voulait pas boire que le pauvre qui paraissait le plus sale et le plus difforme n'eût bu dans son verre. Elle baisait, quand elle pouvait, le lieu où ces mendiants s'étaient assis ; tant elle avait de respect pour Jésus-Christ, qui tient les aumônes comme faites à sa propre personne.
Saint Louis, roi de France, n'avait pas moins de piété et de tendresse envers les indigents. Chaque samedi il lavait les pieds à plusieurs, les essuyait et les baisait. Souvent il servait à table six-vingt d'entre eux qu'il tenait à sa cour
comme domestiques, et qu'il avait fait coucher sûr l'état de sa maison royale.
Il avait toujours auprès de lui, à dîner et à souper, trois' vieillards mendiants, à qui il distribuait de ses viandes. Il se plaisait même à manger leurs restes, particulièrement leur potage, dans leurs propres écuelles. Il ensevelissait lui-même ses soldats qui étaient morts dans les guerres d'outre-mer. Il visitait à Paris et ailleurs les malades dans les hôpitaux, sans avoir aucune frayeur ni de leur difformité, ni de leur puanteur, ni de leurs ordures ; et il leur donnait même à manger de ses mains royales, ayant les genoux à terre, avec une humilité et une révérence admirables.
Il fit cette charité vraiment héroïque à un Religieux de l'abbaye de Réaumont horriblement rongé de lèpre, qui n'avait presque pas figure d'homme. Ce roi incomparable, et d'un courage parfaitement généreux, lui donnait à manger, lui mettait les morceaux dans la bouche et se tenait à deux genoux dans ce service. L'Abbé et les Religieux en furent si étonnés et si touchés, qu'ils ne purent retenir ni leur voix ni leurs larmes.
La raison permettrait-elle que nous fissions les délicats où les princes et les rois s'humilient avec tant de joie et tant de charité, devant les pauvres les plus rebutants et qui font le plus d'horreur à la nature ?
3. Une remarque sera capable de vous fortifier le cœur, pour souffrir patiemment l'importunité des nécessiteux. Jugez que cette importunité est particulièrement permise par Notre-Seigneur pour votre plus grand mérite et pour une récompense plus signalée.
Lorsque les Anges et notre Sauveur même se sont déguisés en pauvres, ils ont demandé l'aumône avec une très grande instance, et d'une manière si pressante, qu'on l'appellerait une très notable et peu raisonnable importunité en un homme.
Saint Josse, fils de Réthaël, roi de la Grande-Bretagne,
s'était retiré dans une solitude pour vaquer entièrement au seul soin de son âme; il ne lui restait qu'un pain pour lui et pour Vulmare son disciple. Jésus-Christ se présente dans un habit de mendiant à la porte de sa cellule. Le Saint commande qu'on divise le pain en quatre quartiers etqu'on en donne un à ce pauvre. Peu aprèsNotre-Seigneur retourne sous la forme d'une personne qui meurt de faim: saint Josse lui donne le second quartier de pain. Il revient pour la troisième fois sous une autre figure et obtient la troisième partie de ce pain. Enfin, il se présente encore, et le Serviteur de Dieu lui fit donner tout le reste et apaisa son disciple qui, dans la crainte d'une extrême nécessité, en murmurait : Ne craigne^ pas, mon fils, lui dit-il, Dieu est assez puissant pour nous envoyer dès aujourd'hui ce qui est nécessaire pour notre nourriture . Dans le temps même de son discours, il regarda par la fenêtre et vit quatre bateaux chargés de pain et de viande, sans que l'on vît ceux qui les lui avaient amenés ; Vulmare y court, demande pardon de la bassesse de son courage. Les bateaux étaient si chargés, que non seulement ils épargnèrent au Saint toute la nécessité qu'on eût pu appréhender, mais lui donnèrent aussi le moyen de faire plusieurs aumônes.
L'importunité, pour ainsi parler, est plus remarquable lorsque ce sage et aimable Rédempteur se présenta à sainte Catherine de Sienne sous la figure d'un pauvre, et qu'il la pria de lui donner un habit : elle retourne à la chapelle d'où elle était sortie, s'ôte une tunique sans manches qu'elle portait à cause du froid, et la lui donne, sans savoir que c'est Jésus-Christ. Le pauvre l'ayant reçue, la pressa d'y ajouter encore une chemise : elle lui dit de venir au logis, et là elle lui donna une chemise et des caleçons. Mais il ne fut pas encore pleinement satisfait, et pour l'éprouver, il lui dit : Que ferai-je de cette tunique qui n'a point de manches? Dans cette presse, la Sainte jette les yeux de toutes parts ; elle aperçut une tunique neuve qui appartenait à la servante du logis, incontinent elle en coupe
les manches et les lui donne avec joie et avec ferveur.
Jésus-Christ ne se contenta pas, et dit de plus qu'il avait un compagnon à l'hôpital qui avait un grand besoin' d'habits : sainte Catherine, considérant alors qu'il ne lui restait rien qu'elle pût lui offrir, lui repartit avec douleur: A la vérité, mon cher ami, si je pouvais, je vous distribuerais encore très volontiers quelque chose pour votre compagnon. Le pauvre se mit à sourire et repartit : Je vois bien votre bonne volonté, et je prie Dieu qu'il soit votre récompense.
La nuit suivante, ce libéral Sauveur lui apparut, portant cette tunique toute chargée de pierreries reluisantes et admirables, et lui promit de l'orner d'une robe invisible, qui la défendrait contre toutes les rigueurs de l'hiver ; et en effet, sans qu'elle prît plus d'habits en hiver qu'en été, jamais depuis ce temps-là elle n'eut à souffrir de l'intempérie de l'air ; il lui promit aussi une éternité de gloire dans un degré excellent ; il lui fit la même promesse pour la gloire du Paradis, lorsqu'elle lui donna par aumône sa croix d'argent, pensant que c'était un pauvre.
Comment donc osez-vous faire des plaintes de ce que les mendiants vous sont importuns, vu que peut-être vous vous plaignez de Jésus-Christ même, et qu'au moins vous pouvez penser qu'il excite ses pauvres à vous presser, dans le dessein de vous faire plus mériter ou par votre libéralité ou par votre patience, et de vous apprendre la façon de bien prier, jusqu'à ce que Notre-Seigneur vous accorde le sujet de vos demandes?
Un Ange déguisé en pauvre pressa très instamment deux Religieux de Saint-Dominique, pour avoir un pain qu'ils rapportaient de la ville à toute leur Communauté ; et enfin il l'obtint presque par violence, comme je l'ai dit ailleurs.
Un autre Ange, sous l'habit d'un homme qui avait fait naufrage, demanda l'aumône à saint Grégoire, qui lui
donna trois écus; il revint le même jour et en eut encore six, et retournant au bout de deux jours, il en reçut une écuelle d'argent.
Ne pensez pas toujours que l'impatience fasse parler les pauvres, c'est souvent une particulière providence pour votre bien et pour votre perfection.
Duegnius rapporte qu'un homme riche, qui était bon, chaste, humble, modeste et irréprochable en ses mœurs, ne voulait point ouïr les cris des mendiants et leur était fort rude en paroles. Après sa mort on le porta dans l'église, et l'Evêque dit la Grand'Messe pour lui; mais toutes les fois que, se tournant vers le peuple, il disait Dominus vobiscum, l'image du crucifix ôtait ses mains de la croix et se bouchait les oreilles. Le Sauveur voulut montrer à tous les assistants qu'il n'écoutait pas plus les prières faites pour ce mort, que durant sa vie celui-ci n'avait écouté les clameurs des misérables. Voulez-vous que Dieu entende vos oraisons? Ne vous rebutez point de celles des affligés et des nécessiteux.
IV. Il ne me reste rien à vous dire, sinon que vous n'alliez pas à l'autre extrémité, et que vous ne preniez jamais la liberté de distribuer le pain, le vin, les habits ou les autres biens du couvent sans un congé général ou particulier de votre Gardien, quoique selon votre jugement il eût tort, ou qu'il fût d'un cœur trop étroit et trop resserré.
Il vous est moins permis de donner le bien de votre monastère que de donner celui d'un bourgeois de la ville : l'un n'est pas plus à vous que l'autre, et l'enlèvement des biens d'un séculier n'est qu'un simple larcin, mais la dissipation de celui qui est consacré à Dieu dans la Religion, est un sacrilège.
Tâchez de ramasser les restes de table et quelques petits morceaux de pain, de vieilles chemises, de vieux souliers, et des choses semblables, pour la distribution desquelles vous aurez facilement congé.
Cherchez, suivant la direction du Supérieur, et non au-
trement, l'aide de quelques personnes riches et dévotes, pour vêtir ceux qui sont nus et pourvoir aux plus notables nécessités. C'était la pratique de notre frère François Ca- * nin, en France, et de frère François de l'Enfant-Jésus, carme déchaussé, en Espagne ; ce bon frère carme a été tout à fait admirable dans la charité envers les pauvres, comme je le montrerai en sa vie ; et je ne l'estime pas moins pour sa très exacte obéissance, lorsqu'on lui commandait de se défaire de ces soins-là et de ne point se mêler de la recherche des aumônes pour l'entretien des malheureux. Je finirai tous ces avis par une histoire très remarquable que j'ai lue dans les Annales des Capucins, pour prouver qu'un Religieux ne doit rien donner sans congé, sous quelque prétexte que ce soit. Un frère de l'Observance se promenait dans un petit bois, proche de son couvent. Il y rencontre un démon sous la figure de Notre-Dame, il lui fait une profonde révérence et s'arrête ; le démon le caresse et, après quelques discours, le supplie de lui apporter du pain, avec la promesse de lui accomplir ses désirs pour cette obéissance. Mais il lui défendait d'en parler à qui que ce fût. Les pièges des diables ne se cachent jamais mieux que dans le silence.
La nécessité de grains était extrême dans tout le pays. Le Gardien, charitable, dans une sage prévoyance envers sa famille, avait défendu en vertu de la sainte obéissance que nul ne prît du pain au réfectoire pour le distribuer, sans permission expresse. Ce frère néanmoins, par la mobilité de son esprit volage et trop crédule, et par l'obstination d'une secrète vanité, jette durant le souper son pain dans sa manche et s'en va au bocage le présenter au démon, qui paraissait sous la figure de la Vierge.
A peine ce malin esprit avait ce pain de désobéissance entre ses mains, qu'il jette bas le masque et paraît en sa forme infernale ; il prend ce réfractaire par les pieds et le traîne hors du bois, avec des douleurs si sensibles que dans l'impatience du mal il criait à pleine tête : Au se- T. III.
cours/ mais la distance du couvent rendait tous ses cris sans effet.
Frère Prosper, encore séculier, retournait pour lors de la ville et passait au bord de ce bocage; il entend la voix de ce misérable, il y accourt, mais à la première vue de ce monstre de l'enfer qui jetait feux et flammes, il s'enfuit au logis et avertit son Gardien.
Le Gardien, homme de cœur et d'expérience, commanda qu'on prît la croix et l'eau bénite, et que tous les Religieux se missent en ordre pour y aller en procession. Il se revêt d'un surplis et d'une étole, prend un aspergés et, sans perdre de temps, court au lieu du combat, le diable ayant déjà tiré bien loin ce frère infortuné. A la vue de la croix et du Gardien qui parlait de la part de Dieu, le maudit abandonne visiblement sa proie et disparaît, sans toutefois abandonner la victoire, ni cesser d'agir sans être aperçu.
La bataille fut longue contre cet esprit obstiné, qui criait que ce frère désobéissant lui appartenait. Le Gardien fit de si grands efforts, qu'il mit son Religieux dans l'église et y pressa vivement le démon par des exorcismes. Il était déjà quatre heures de nuit, et le combat durait encore. Enfin le Gardien s'avisa de donner l'absolution de la désobéissance à ce frère tourmenté ; le démon se retira entièrement alors, et laissa tout ce couvent dans une ferme résolution de s'attacher plus que jamais à la volonté de ses Supérieurs.
Cet événement si épouvantable toucha de telle sorte le cœur de frère Prosper, qu'il se retira aux Capucins, y prit l'habit et y vécut avec ferveur et sainteté.
Faites, je vous prie, une petite réflexion sur cette histoire. Qui ne se fût laissé prendre à des pièges si bien tendus et piper à une si sainte apparence ? La Vierge apparaît et commande, qui osera la contredire ? Ce frère se mortifiait et s'ôtait le morceau de la bouche pour le donner dans une si belle occasion ; néanmoins, à raison de la dé-
fense du Supérieur, cette action, si plausible et si louable en apparence, donna un pouvoir si étrange au démon.
Tenons donc ferme à ce que nous ordonnera celui que* Dieu a mis à sa place sur nos têtes, et quand tous les Anges et tous les Saints du Paradis viendraient et nous ordonneraient le contraire, ne chancelons point dans notre résolution : nous ne pouvons manquer en suivant le guide visible que nous avons; et souvent ce que nous croyons être une véritable vision et révélation n'est qu'illusion et tromperie.
SECTION III
De l'Infirmier.