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QUATRE VERTUS PRINCIPALES NECESSAIRES AU PORTIER RELIGIEUX

I. Importance de l'office de Portier. — II. Nécessité de la clôture. — III. Le Portier doit être vertueux. — IV. Vertus principalement nécessaires au Portier : i" La Fidélité; 2" la Diligence ; 3° la Prudence ; 4° la Charité envers les Pauvres.

I. f^f^li e premier officier qui se présente à nous dans une Maison religieuse, c'est le portier, sans l'aide duquel on ne peut pénétrer dans les offices plus intérieurs. Cette fonction est si nécessaire et si importante, que tandis qu'elle s'exercera de la bonne sorte, la plus notable partie de la régularité se conservera, et si une fois elle vient à manquer, tout est perdu et renversé.

II. Le démon, le monde et la chair ont sans cesse des armées entières de malheureux et de scélérats qui assiègent les cloîtres, et qui tâchent d'y entrer pour en piller les biens et en ravir l'honneur et la vertu. La clôture rompt leurs efforts, comme une forte muraille et une bonne porte de ville derrière laquelle on a emmagasiné le bien de la campagne.

Saint Ignace, notre fondateur, disait que l'on peut connaître à trois choses si la vertu règne dans un monastère : premièrement, si la clôture est bien gardée ; secondement, si l'on maintient le silence dans sa vigueur; troisièmement, si l'on a soin de la propreté. Vous voyez qu'il met l'observance de la clôture au premier lieu.

Saint Macaire Alexandrin était dans une si haute estime de cette clôture, qu'il se faisait des cellules sans portes, afin de n'être interrompu de personne et d'être dans une continuelle union avec son Dieu.

On met en possession d'une maison par l'offre des clefs. Quiconque les a y donne entrée selon son bon plaisir à ceux qu'il juge à propos, et en exclut ceux qui ne lui agréent pas.

Je sais que les portes de l'église s'ouvrirent d'ellesmêmes aux saints Erminolde, Gerlaque, Deïcole, Launomare, abbé, Grégoire, évêque de Langres, et aux saintes Aldegonde, Waltrude et autres; que les portes de la ville de Paris s'ouvrirent à sainte Geneviève pour sauver la vie à de pauvres misérables que l'on menait au supplice; que toutes les portes du palais de Dioclétien s'ouvrirent au martyr Théopompe qui, sortant d'une fournaise ardente sans aucun dommage, allait reprendre cet impie de sa cruauté.

Et, pour parler des Maisons religieuses, j'ai lu que saint Raymond, dominicain, ayant quitté Jacques, roi d'Aragon, obstiné dans un péché scandaleux, et ayant passé la mer sur son manteau depuis l'île de Majorque jusqu'à Barcelone, entra dans son couvent, les portes étant fermées, pour fuir l'applaudissement de tout le peuple qui le suivait après avoir vu ce prodigieux miracle.

Mais ces merveilles sont rares, et il n'y a point de danger à ce que les Saints entrent dans nos maisons. Ils portent Dieu en eux-mêmes et le communiquent aux autres.

Les gouverneurs des forteresses n'ont aucun soin plus

grand que de mettre des personnes fidèles aux portes pour se garantir des surprises.

Les rois et les empereurs ont été placés à la porte des monastères où ils s'étaient retirés, pour montrer l'importance de cet office. Isaac Comnène, empereur d'Orient, allait à cheval environné de ses gardes et de sa noblesse. Tout à coup on entendit de terribles tonnerres en l'air, et la foudre tomba sur lui. Ce coup le renversa par terre, et lui causa de si excessives douleurs, qu'il se jetait deçà et delà, se roulait dans la boue et écumait par la bouche comme ceux qui tombent du mal caduc. A peine put-on le relever et le mettre dans un petit bateau pour le porter dans son palais, où il demeura fort longtemps sans jugement et sans connaissance.

Aussitôt qu'il eut repris ses esprits, il adora la main qui l'avait frappé. Il se repentit des péchés de sa vie passée et fit de bons propos pour le temps à venir. Il attendait chaque jour la mort, dans la croyance qu'il ne pouvait survivre à un si tragique accident. Cette pensée le fit rejeter entièrement entre les bras de Dieu et renoncer à l'empire, pour faire pénitence dans quelque cloître le reste de sa vie.

On connut qu'il était touché d'un véritable désir de son salut, en ce qu'il ne donna point son sceptre à Jean son parent, ni à son neveu Théodore Docien, ni au mari de sa fille, ni à aucun de ses proches et alliés, mais au président Constantin Ducas, à cause de sa grande expérience dans les affaires et de sa rare prudence pour trouver moyen de conserver et d'augmenter l'empire.

Ayant ainsi disposé de son sceptre et de sa couronne, il entra dans un monastère. L'impératrice montra une singulière piété et un grand cœur dans cette conjoncture. Au lieu de le détourner de son dessein, elle lui donna courage et lui promit le royaume des Cieux pour celui de la terre. Il se porta à cette sainte action avec tant de générosité, qu'il voulut seulement être frère convers, et fut T. m. 3

employé par ses Supérieurs à garder la porte de la maison, office dans lequel il montra une soumission, une humilité, une modestie, une charité et une force d'esprit admirables. Enfin, chargé de mérites, il s'envola au Ciel.

III. Le portier est le premier Religieux que l'on rencontre à l'entrée de la maison de Dieu, ce qui lui impose une très pressante obligation d'être orné de toutes les vertus, et dans une telle éminence, qu'il donne une haute estime de la perfection de tous les Religieux.

On juge de la beauté d'un homme par son visage, de l'excellente architecture d'un palais par son frontispice. On tient les Supérieurs trop sages pour exposer aux yeux de tous les visiteurs celui qui est le plus mal composé et le plus dégoûtant dans leur monastère.

Jugez donc que vous portez dans vos mœurs la réputation de votre Abbé, de votre Prieur.de vos prédicateurs et de tous les autres officiers, et par là même, vous êtes cause de leur pouvoir ou de leur impuissance dans l'avancement de la gloire de Dieu.

IV. Je trouve quatre vertus principales, qui sont très nécessaires à un portier religieux ; c'est à savoir : la fidélité, la diligence, la prudence et la miséricorde envers les pauvres.

i. Premièrement, un portier doit avoir une fidélité inviolable, et qui ne se puisse corrompre ni par aucune amitié particulière, ni par promesse, ni par crainte, ni par quelque motif que ce soit. La raison en est claire et évidente. Les Supérieurs lui confient toute la maison et ne mettent dans la main des autres officiers qu'une chose particulière. On laisse l'intendance du jardin au jardinier et celle de la cuisine au cuisinier; le boulanger a soin de la farine, le sacristain de son église, l'infirmier de ses malades. Mais celui qui tient la porte a tout sous son pouvoir et donne entrée par tout le logis : s'il est négligent ou infidèle, il y cause un désordre général. Les séculiers s'y glissent à tout moment et y jettent le monde

avec ses maximes, qui renversent tout en peu d'heures. Mais en quoi consiste la fidélité d'un portier?

a) A tenir la porte bien fermée, de telle sorte qu'il n'entre rien dans la maison et qu'il n'en sorte rien sans le congé et sans l'ordre des Supérieurs.

b) Le portier fidèle avertit de tout ce qui se passe à la porte, nommément avec les femmes, lorsqu'il y voit le moindre désordre, ou dans la longueur des entretiens, ou dans la multitude des visites, ou dans les paroles trop libres ou trop hautes, ou au temps peu commode le matin et le soir, et en choses semblables. Il doit tenir pour certain qu'il peut grièvement pécher s'il n'en donne avis de bonne heure. Si, aussitôt que l'étincelle a volé sur notre robe, nous ne la secouons pas, elle la brûlera, ou du moins elle en ternira le lustre. Il n'y a point de petits dangers quand l'on approche les étoupes de la flamme. Ne vous fiez jamais en cette matière à la vertu de personne, fût-il descendu du troisième ciel avec saint Paul. David est tombé, à l'âge de quarante-neuf ans, par un seul regard, quoiqu'il fût prophète et très grand saint.

c) C'est aussi une fidélité importante de ne laisser sortir ni entrer aucune lettre sans l'ordre du Supérieur, et d'avertir des messages inutiles ou trop fréquents que l'on ferait par des enfants, par des serviteurs de la maison ou par d'autres personnes.

d) Faites les messages dont on vous prie, soit de votre porte aux Religieux, soit des Religieux aux autres ; et faites-les comme les Anges qui sont les messagers ordinaires de Dieu vers les hommes et des hommes vers Dieu, et qui par une bonté admirable ont quelquefois porté les volontés et les lettres des hommes à d'autres hommes.

Un Ange se fit porteur d'une lettre à saint Patrice et à saint Mochtée. Saint Patrice, en ayant fait la lecture, dit à saint Mochtée : Ma demeure ne sera pas ici, mais la vôtre y sera, à cause que Dieu vous a choisi pour illuminer cette province.

Saint Firmin, dans le pressentiment que l'heure de sa. mort approchait, pria son Ange gardien de porter une lettre à saint Colombe, son disciple, afin qu'il vînt en hâte lui dire la Messe et lui donner le Très Saint Sacrement, comme le viatique de salut ; l'Ange le fit au grand contentement et au grand profit de l'un et de l'autre.

■2. La seconde vertu principale d'un portier parfait et accompli, c'est une diligence qui le fasse aller à la porte aussitôt qu'il entend le son de la cloche. Elle le doit persuader que ce son est la voix de Dieu qui l'appelle, et qu'il doit avertir avec promptitude ceux que l'on demande.

Il se doit souvent remettre dans l'esprit que de cette diligence dépend une bonne partie du profit que les Religieux de son monastère font par la conversation. Si le bruit se répand dans une ville que le portier d'un couvent est paresseux, on aura horreur de s'y transporter, particulièrement dans un temps froid et incommode ou dans une maladie qui presse pour les remèdes spirituels.

Un portier diligent est souvent cause qu'un confesseur vient à temps pour traiter avec son malade avant qu'il meure, qu'il perde le jugement, qu'il s'endorme, qu'il prenne quelque médecine, ou qu'il ait d'autres empêchements ; et il peut arriver qu'un fainéant soit cause de la damnation de plusieurs personnes qui meurent sans confession et dans le péché.

Quelle crainte doit-il avoir que Dieu ne l'abandonne dans ce dangereux passage? Quels remords de conscience y sentira-t-il ? Quels reproches lui feront au jourjdu jugement ces pauvres âmes, et quelles malédictions ne lui donneront-elles pas dans leur éternité malheureuse ?

La même chose se doit dire de ceux qui ne viennent point au monastère, et qui par conséquent n'en reçoivent point d'assistance, dans l'appréhension de la peine qu'ils auraient d'attendre trop longtemps pour parler à celui qu'ils demanderaient.

Soyez donc si ponctuel au son de la cloche, que votre

promptitude soit cause du salut de plusieurs qui vous en sauront bon gré en Paradis, et qui vous aideront à y entrer.

Soyez diligent à nettoyer la porterie et la rue qui en est proche. La netteté extérieure sert beaucoup à l'édifica- . tion et est un signe de l'intérieure. La belette, voyant de la fange et du limon à la porte de sa maisonnette, s'en éloigne avec horreur, et préfère la captivité et la mort aux taches qui terniraient la blancheur de sa peau. Chacun fuit un lieu sale et messéant.

Vous seriez la risée d'un peuple entier si vous paraissiez avec une soutane chargée de farine.de poussière et de boue. Et vous croirez que le Fondateur de votre Religion, -les autres Saints et vos Supérieurs ne trouveront point mauvais que vous laissiez leur maison dans l'opprobre et dans l'infamie !

C'est une hypocrisie blâmable que de vouloir paraître beau à l'extérieur et de demeurer difforme à l'intérieur. Mais c'est un abus punissable que de n'avoir pas soin de l'honnêteté au dehors, quoiqu'elle soit de grand profit pour la vertu et pour la perfection intérieure. Le cœur se porte mieux quand l'œil n'est point blessé, et qu'il voit que chaque Religieux travaille avec affection dans son •office.

3. La troisième vertu principale d'un portier religieux, c'est la prudence, qui est la porte, la lumière et le guide de toutes les vertus. Elle leur donne entrée dans l'âme, et les éclaire avec une telle perfection, qu'elles tiennent une route assurée pour le Paradis et agréent aux hommes pour la conservation ordinaire.

Or la prudence veut : Que vous receviez, avec un visage joyeux, avec un maintien humble, modeste et religieux, tous ceux qui se présentent ; — que vous parliez peu et ne rebutiez personne, pas même les enfants et les villageois importuns ; — que vous ne vous informiez pas mal à propos des nouvelles séculières, et que vous ne

fassiez pas de votre chambre une boutique de barbier, où l'on apprenne et l'on débite tous les bruits incertains d'une ville ; — que vous ne racontiez pas à la volée ce qui se passe dans la maison ; — que vous parliez en Religieux, c'est-à-dire, de choses bienséantes et spirituelles.

La Règle de nos frères portiers leur donne presque tous ces enseignements dans ces mots : Que leur conversation soit telle à l'endroit de tous, que par leur modestie, leur discrétion et leurs propos saints et spirituels, chacun s'en retourne bien édifié et content.

Jean le Fèvre, coadjuteur de notre Compagnie, a été quinze ans portier, sans que jamais il ait donné aucune occasion à personne de s'offenser. Il contentait tout le monde à l'extrême satisfaction des domestiques et des étrangers. Sa faiblesse et ses infirmités le firent décharger de son office ; et il demeurait alors cinq heures à l'église, entendant et sonnant toutes Jes Messes qui s'y disaient, excepté la dernière, durant laquelle il allait aider le cuisinier.

Notre frère saint Alphonse Rodriguez fut portier environ quarante ans. Il parlait avec tant de prudence et de ferveur des choses célestes et divines, qu'il poussa plusieurs personnes à se consacrer à Dieu dans différentes Religions.

Guillaume Sautemouche, coadjuteur temporel de notre Compagnie et glorieux martyr, a été portier dans ce collège de Pont-à-Mousson, où il a exercé plusieurs actes de vertu, et où il a fait paraître un excellent zèle de l'honneur de Dieu, empêchant selon son pouvoir des péchés scandaleux, sans se mettre en peine des coups de bâton qu'il en reçut pour récompense.

4. La quatrième vertu d'un portier religieux, c'est la charité envers les pauvres, de laquelle il nous faut parler un peu plus amplement, vu qu'elle peut être cause d'un grand mérite et d'un grand repos à un véritable serviteur de Dieu, qui à toute heure trouve occasion de pratiquer ce très saint et très utile exercice.

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