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Le frère convers qui a la charge des infirmeries

couvre ceux qui sont nus en habillant les malades, leur donnant leurs chemises, les accommodant et les couvrant dans leurs lits, pour les maintenir dans la chaleur nécessaire et dans une bienséance qui édifie ceux qui entrent en leurs chambres.

Saint Dosithée avait un soin très louable de pourvoir à la netteté de son office, et qu'il n'y eût aucun manquement; et par cette diligence il acquit une très haute vertu.

Quand les lits, les habits des malades et les autres choses sont en bon ordre, vous sentez une certaine joie qui vous donne de la facilité et de la dévotion dans vos exercices. Au contraire, si la chambre est peu nette, la table mal en ordre, les lits mal faits et les draps souillés, votre cœur se resserre, vos bras tombent et le chagrin tue votre âme.

Ne permettez jamais que vos malades souffrent du froid dans leurs lits, encore que vous dussiez leur donner votre propre couverture. Saint Poppon, de l'Ordre de Saint- Benoît, fut donné pour aide au portier de son monastère, afin de recevoir les pauvres dans un hôpital ; il y vint un lépreux si horrible et d'une telle puanteur, que son seul regard mettait en fuite les plus hardis. Le Saint l'aborde d'un visage gai et souriant, le reçoit, lui donne à manger, le console par de saints discours et le place dans le meilleur lit qu'il peut ; la rigueur du froid était extrême, et ce pauvre misérable en souffrait beaucoup par le manque d'habits pour une couverture commode.

La charité et l'humilité y pourvurent ; saint Poppon ■court à sa cellule, prend sa propre couverture, la jette sur le lit de ce lépreux, et l'enveloppe de tous côtés pour une entière commodité. Dieu ne se laissa point vaincre par cette ferveur, car aussitôt que cette couverture de charité eut touché le malade, la sueur commença à couler par tout son corps et la lèpre disparut. Le lendemain matin, ce pauvre homme, dans un prodigieux étonnement et dans une joie inconcevable, se jette aux pieds de son libérateur,

lui raconte sa guérison, l'en remercie et fait mille vœux pour sa prospérité et pour sa santé. Le Saint rougit à ce spectacle et à cet applaudissement, et dans la crainte queles louanges des hommes ne lui ravissent son mérite, il demanda pour toute récompense de son bienfait un silence perpétuel de ce succès. Il reprit sa couverture et s'en servit à l'ordinaire, sans frayeur et sans incommodité.

5. L'infirmier loge les pauvres de Jésus-Christ, lesquels quittant leurs propres chambres viennent dans l'infirmerie comme dans un lieu de passage pour aller en l'éternité bienheureuse. Les Saints ont pris un singulier plaisir à loger et à entretenir les pauvres et les malades.

Saint Macaire, patriarche d'Antioche, avait sa maison toujours ouverte aux aveugles, aux boiteux, aux estropiés et aux autres mendiants. Tous ceux à qui il donnait luimême l'aumône guérissaient, et ceux qui pouvaient avoir de l'eau dont il lavait ses mains obtenaient la même grâce. 11 logeait un lépreux dans son palais : ce lépreux s'appliqua le mouchoir du saint Patriarche, et au même instant il fut guéri.

Notre Père Simon Rodriguez, l'un des premiers compagnons de saint Ignace, nous a laissé un exemple étonnant en cette matière. 11 servait dans un hôpital à Venise, un lépreux se présenta de nuit à la porte, et sur le refus de l'entrée pleurait amèrement. Le maître de l'hôpital assurait que la place pour son logement lui manquait. Le Père Simon y accourt, prie avec tant d'instance qu'enfin la porte s'ouvrit. Il prend ce pauvre chargé de lèpre par tout son corps et le place dans son propre lit ; et ce qui est plus ravissant, il se couche auprès de lui, sans se mettre en peine du danger ; le matin à son réveil, il ne trouva plus son lépreux au lit, ni dans l'hôpital, et chacun protesta qu'il ne l'y avait point aperçu.

Plusieurs pensèrent que notre Sauveur s'était voilé sous, la forme de ce malade défiguré ; mais il voulut encore couronner la patience de son serviteur, par la permission

que tout son corps fût couvert de pustules de lèpre. Ses compagnons, dans cet accident tragique, se mirent en prières, et le lendemain le Père se leva dans une pleine et parfaite santé.

.Marchez sur les pas de ces premiers fondements de notre Compagnie et sur les exemples des autres Saints, qui n'épargnaient point leur vie, quoique très nécessaire au bien public de l'Église et de leurs Religions.

Lorsqu'un nouveau malade vient à votre infirmerie, ouvrez-lui la porte avec joie ; faites-lui bon visage ; réjouissez-vous dans votre cœur de l'occasion que Dieu vous offre d'un saint trafic pour le Ciel. Un marchand reçoit avec plaisir l'abord de ceux qui entrent dans sa boutique pour y acheter, quoiqu'ils lui causent une grande fatigue pour montrer ses marchandises, qu'il faut tirer, développer et remettre en leurs places, et quoique souvent il entende plusieurs paroles de rebut. Tout lui est bon et doux, si le gain suit son travail et sa patience.

Les malades qui vous viennent sont autant de pierres précieuses du Paradis que Jésus-Christ vous envoie. Saint Macaire était dans cette pensée, lorsqu'il avait la charge d'un hôpital en la ville d'Alexandrie. Ayant été excellent lapidaire en sa jeunesse, il fit un plaisant tour à une jeune demoiselle qui était très riche, et faisait état de vaquer à la dévotion sans néanmoins avoir foulé aux pieds toutes les petites vanités du siècle. Il l'avertit qu'on lui avait mis en main des pierres précieuses d'un prix inestimable, et qu'il les lui laisserait pour cinq cents écus ; que l'une de ces pierres lui rendrait son argent, et que le reste pourrait servir à sa nièce qu'elle aimait éperdument. La convoitise lui fit fournir incontinent la somme. Quelque temps après, elle lui demanda ses joyaux. Saint Macaire la conduisit dans son hôpital, et dès l'entrée, lui demanda si elle désirait voir premièrement les hyacinthes ou les émeraudes. Elle lui témoigna une totale indifférence. Il la mène donc d'abord à l'étage d'en haut, où étaient les

femmes malades, manchotes et aveugles; puis il la conduisit dans la salle d'en bas, où demeuraient les hommes estropiés, cassés d'âge et de maladies. Il lui dit alors : Made-' moiselle, vous voye^ les émeraudes et les hyacinthes que Dieu m'a mises en garde et que je vous ai vendues ; que si ces joyaux ne vous agréent pas, je vous restituerai votre argent selon votre volonté.

La bonne demoiselle fut fort surprise de ce discours, et la rougeur lui monta à l'instant au visage. Elle baisse la tête, et se retire au logis dans une sensible douleur de n'avoir pas offert à Dieu de bon cœur et de son propre mouvement, ce que la contrainte lui ravissait des mains. Le Ciel, la voulant débarrasser des affections de la terre, lui retira bientôt sa nièce. Cette mort lui ouvrit les yeux et la fit retourner à saint Macaire pour le remercier de son artifice, qui l'avait faite libérale au delà de son dessein. Vous savez qu'à la demande des trésors de l'Eglise, saint Laurent mena au tyran sur des chariots de pauvres aveugles, des manchots, des boiteux et d'autres semblables, dans l'estime qu'il n'est nul trésor de plus grande valeur que les membres de Jésus-Christ.

Vous avez lu qu'une sainte femme avait à la mamelle un chancre qui était plein de vers, et que saint Dominique, en voulant mettre un dans sa main, le trouva changé en une riche perle ; il le rendit selon sa promesse, et le ver se remit dans sa première figure sur la mamelle, en témoignage que les véritables perles du Paradis sont les afflictions et les maladies. La même merveille arriva à Basilique, roi des Sarrasins, qui ramassa un ver tombé de la cuisse de saint Siméon Stylite, le mit sur ses yeux et sur son cœur, et le trouva transformé dans sa main en une pierre précieuse d'une merveilleuse beauté et d'un éclat ravissant.

Saint Henri, ermite en Angleterre, saint Munnu et d'autres faisaient un si grand cas des souffrances, qu'ils remettaient dans leurs plaies les vers qui en sortaient. T. m. 5

Quelle joie donc doit saisir le cœur d'un charitable infirmier quand il peut loger et servir plusieurs malades, qui portent sur eux les gages de l'amour que Jésus, amateur de la croix, leur porte, et qui ont déjà en leurs corps des arrhes de l'éternité bienheureuse, puisque les contentements s'y donneront à proportion des souffrances de cette vie !

6. Le fervent et soigneux infirmier travaille à la délivrance des prisonniers, lorsqu'il s'efforce de retirer son frère des mains de la fièvre, de la goutte, de l'hydropisie, de la paralysie et d'autres maladies qui lui tiennent les pieds, les mains et tout le corps dans une captivité fâcheuse et lamentable. C'est à quoi le bon frère convers doit bander tous ses nerfs et son esprit, dans la considération du grand bien, non seulement d'un Religieux particulier, mais aussi de toute la Communauté, lorsque son adresse et sa diligence remettent en santé un bon ouvrier; et au contraire, dans la vue du grand mal qu'il fait, si sa paresse, sa longueur et sa bassesse de cœur augmentent une maladie, la font traîner, ou de légère la rendent mortelle. Si quelqu'un donnait des soufflets à un de vos frères, ne vous estimeriez-vous pas coupable si vous ne couriez pas à son secours? Si quelque «enragé avait un poignard sur le cœur d'un Religieux de votre maison, s'il le blessait légèrement et voulait pousser plus avant, ne vous accuseriezvous pas d'homicide, si vous ne portiez la main pour. lui retenir le bras?

La maladie s'augmentera de jour en jour davantage, si vous n'y pourvoyez ; prenez garde que vous ne soyez cause des douleurs ou de la mort même de vos frères, par la négligence d'y apporter les soins et le travail que votre pouvoir et votre devoir exigent de vous.

7. La dernière miséricorde corporelle, qui est d'ensevelir les morts, est le propre des infirmiers ; et ils doivent s'y occuper dans une telle modestie, une telle honnêteté et une telle dévotion que tous en soient édifiés.

Saint Odilon trouva en son chemin deux enfants morts de faim; il s'ôta sa propre chemise, les enveloppa dedans le mieux qu'il put, et les fit enterrer.

Alphonse, roi d'Aragon, rencontra en Italie le corps mort d'un habitant de Gênes, sur le bord de la mer; il descendit de cheval et aida de ses mains royales à le mettre en terre. Cette charité lui gagna le cœur de tout le peuple. Ladislas, roi de Hongrie, porta sur ses épaules le corps de saint Gérard pour le transporter d'un sépulcre en un autre. Henri, roi de Germanie, porta en terre le corps de saint Romuald, aussitôt après sa mort. Les Saints mêmes désirent que l'on ait soin de leurs corps, qui leur ont rendu de bons services et qui ont souffert beaucoup durant leur vie. Saint Sébastien ne voulut pas permettre que son corps fût longtemps dans un cloaque, où le tyran l'avait fait jeter : il apparut à sainte Lucine, qui l'en retira et l'ensevelit avec honneur.

Les Anges avertissent saint Levien, afin qu'il enterre le corps de saint Constance, martyr ; ils assistent à l'enterrement de saint Poppon, abbé ; ils enterrent eux-mêmes saint Clément, pape et martyr, sainte Catherine, martyre, et sainte Hermelende, vierge.

Dieu se sert des oiseaux et des animaux les plus carnassiers pour conserver et inhumer les corps de ses serviteurs. Celui de saint Stanislas, évêque et martyr, fut conservé par des aigles ; celui de saint Anastase, par des chiens, et celui de saint Lucien, aussi martyr, par des dauphins, qui le portèrent au bord de la mer pour être enseveli et honoré par les chrétiens. Deux lions firent la fosse pour mettre le corps de saint Paul, ermite, et celui de sainte Marie Egyptienne. Tout sert aux amis et serviteurs de Dieu, et nous exhorte à leur porter un grand respect, même après leur mort.

Les Saints vous sauront bon gré de ce dernier service que vous leur aurez rendu. Saint Marcien, prêtre de Constantinople, allait la nuit par les rues chercher les corps

morts des pauvres à qui personne ne pourvoyait. Il leur parlait comme à des hommes vivants ; il les lavait, les habillait honnêtement et les portait en terre ; ces morts lui répondaient, l'embrassaient, le baisaient et le remerciaient de son bon office.

Crovez-vous que les âmes qui sont ou qui seront bientôt en Paradis, et qui voient la charité que vous exercez envers leurs corps, en doivent être ingrates? Il n'y a nulle apparence. Ne vous y épargnez donc pas; et souvenezvous dans cet exercice que l'âme du défunt vous regarde, ainsi que son bon Ange, le vôtre et Dieu même.

III. Le vertueux frère convers se laissera facilement persuader qu'il se doit appliquer dans l'infirmerie aux œuvres de la miséricorde corporelle; mais il ne croira pas avec une pareille facilité que les exercices de la miséricorde spirituelle soient de son office : il les rejette sur le Supérieur, sur le confesseur et sur quelque ancien Père de son couvent.

Il est vrai qu'une grande partie en est due à des personnes d'autorité ; mais il y peut beaucoup contribuer du sien, comme je le montrerai évidemment.

i. La première miséricorde spirituelle, c'est de corriger ceux qui font quelque faute. Les malades, accablés de douleurs, noient une partie de leur esprit dans l'agitation de leur incommodité ; et si une longue habitude de vertu ne règle leur cœur, la nature prend un puissant empire sur leurs mouvements. L'un tient l'infirmerie comme une prison qui n'est point selon son humeur et son activité, quoique l'air lui soit à préjudice ; l'autre s'ennuie du lit et se plaît à la promenade dans la chambre, quoiqu'il brûle d'une fièvre ardente; un troisième refuse une médecine, une saignée, une viande et ainsi du reste.

Le sage infirmier doit être la règle de tous ces désirs, et les mettre dans l'ordre et dans la raison, par la répréhension de ceux qui ne voudraient avoir d'autre guide que leur jugement. La difficulté et l'excellence sont que l'hu-

milité, la modestie, la civilité et la charité dirigent ses paroles et ses actions avec tant de dextérité, qu'il ne choque point ceux qui sont assez affligés de leurs maladies, e"t qu'il ne tranche point du maître envers ceux à qui il doit' du respect, tant pour leur âge que pour leur prêtrise, leur vertu et leurs autres qualités.

Pour l'ordinaire, le moyen le plus sûr et le plus efficace, c'est de prévenir le médecin et de lui mettre la parole à la bouche. Le désir de la santé opère aux imparfaits ce que la mortification commande aux fervents, et ce qu'elle leur fait rechercher et réduire en pratique.

Si cette industrie ne réussit pas à votre souhait, voyez quelqu'un de la confidence du malade, comme son confesseur, son régent, ou quelque autre qui le portera à une soumission et à une patience entières par des motifs du Ciel ; ensuite déclarez au Supérieur tout ce qui se passe : il y mettra tel ordre qu'il trouvera à propos. Pour vous, soyez très soigneux d'user de paroles douces, humbles, charitables et pleines de compassion, qui témoignent que vous sentez un très grand regret d'être dans l'impuissance de faire, de donner ou de permettre ce qu'on vous demande. Rejetez votre refus sur la défense du médecin et sur le danger de l'augmentation de la maladie.

Voici ce que saint Paul ordonne à saint Timothée, évêque d'Ephèse : Ne reprenez jamais avec aigreur les vieillards, mais prie^-les comme vos pères ; les jeunes gens, comme vos frères ; les femmes âgées, comme vos ?nères. Que devez-vous donc faire envers les anciens et les prêtres du monastère, et envers tous vos frères, que vous tenez dans votre cœur pour beaucoup plus parfaits que vous?

2. La seconde action de la miséricorde spirituelle, c'est l'enseignement des ignorants. Il entre peu de Religieux dans votre infirmerie qui vous le cèdent en science. Mais la force de la maladie diminue leur mémoire et obscurcit leur entendement. Ils ne peuvent s'appliquer longtemps et avec attention à la méditation des choses célestes ; cette

infirmité vous offre le moyen de les aider et vous invite à leur parler et faire parler avec prudence, avec modération et avec allégresse de ce qui concerne l'avancement dans la vertu, et particulièrement dans l'amour de Dieu et dans la conformité à sa sainte volonté.

Gardez-vous de faire cette charité en docteur, comme un sermon ou une exhortation ; mais prenez occasion d'un sermon, d'une exhortation, d'un catéchisme, d'une lecture spirituelle ou de chose semblable. Demandez au malade s'il agréera que vous lui lisiez ou fassiez lire quelque chapitre de Gerson, de Pinelli, de Rbdriguez ou d'autres auteurs dévots et faciles. En ce cas, prenez quelque traité qui excite à la patience, à la confiance en Dieu et à de pareilles vertus. Ne lisez jamais ni histoire, ni chose aucune qui ait de la terreur, ni qui puisse apporter frayeur ou mélancolie au malade, de peur de lui nuire au corps, dans la volonté de profiter à l'âme, laquelle même s'abattrait et n'aurait pas la résignation qui lui est nécessaire.

Ayez soin, dans la prudence et la modération requises, que l'on tienne des discours spirituels dans votre infirmerie ; bannissez-en toutes les railleries peu religieuses et toutes les nouvelles inutiles et impertinentes. Une réflexion sur ceux qui y sont plus souvent vous servira : dites-leur que vous remarquez votre malade dans le besoin de consolation et d'une force nouvelle par quelque bon discours, ou qu'il vous a témoigné qu'il prend plaisir aux entretiens de piété. Les avis aussi que vous donnerez sous main au Supérieur de ce qui se fait, seront de grande efficacité afin qu'il mette remède aux désordres qui pourraient survenir.

3. La troisième action spirituelle de la miséricorde, c'est de donner de bons conseils.

a) Le sage et le charitable infirmier peut et doit aider le médecin par son conseil, pour lui donner ouverture à d'utiles ordonnances, dans une soumission parfaite de son jugement à sa volonté.

Sa Règle l'oblige à remarquer le jour où le malade est

tombé dans son infirmité, et l'heure où la fièvre vient et se retire. Sa charité l'exhorte à prendre garde aux autres symptômes et à en dire sa pensée au médecin ; mais l'hu-". milité et l'obéissance le contraignent absolument à ne rien changer de ce que le médecin ordonne ; et pour cet effet, il le doit rédiger par écrit, si le Supérieur ne lui donne d'autres commandements ; car il doit suivre alors ce qu'on lui prescrira.

b) L'infirmier doit aussi donner de bons conseils àceux qui visitent les malades, partie pour n'y pas venir trop souvent ni en trop grande multitude, partie pour ne point parler trop haut, partie pour d'autres pareilles choses, qui servent au corps ou à l'âme de son malade.

Saint Augustin, dix jours avant sa mort, montra un grand désir d'être laissé seul dans sa chambre, et qu'on ne permît l'entrée à personne, sinon à l'arrivée du médecin, ou lorsqu'on apportait les viandes qu'on lui présentait. Tout le reste du temps, il s'entretenait avec Dieu en l'oraison, il lisait les Psaumes pénitentiaux et fondait en larmes de componction et de dévotion.

Il disait que les chrétiens et les prêtres mêmes, quelque vertueux qu'ils puissent être, ne doivent jamais sortir de ce monde sans une due pénitence. Plus on s'approche du Ciel, plus on doit être éclairé et échauffé de l'amour de son Dieu : tous les moments sont précieux ; il n'en faut pas perdre le moindre, si l'on peut.

c) Vous devez principalement donner de bons avis à votre malade pour ce qui est de sa santé et pour la réception des Sacrements, afin qu'il ne se laisse pas surprendre,, et que de son mouvement il les demande au Supérieur, pour son profit et pour l'édification de la maison.

Si vous ne jugez point à propos de parler au malade, de peur d'étonnement, vous ne devez nullement manquer d'en donner avis au préfet des choses spirituelles et au Supérieur, afin qu'ils y pourvoient. C'est un de vos plus grands soins ; car, encore que d'ordinaire les malades

soient en état de grâce, vu qu'ils communient pour le moins tous les huit jours, néanmoins les secours .particuliers des Sacrements dans l'agonie sont de grande importance. Les séculiers et les Religieux en sont édifiés et consolés, et le manquement remplit une maison et une ville de trouble et de murmure.

Saint Nicolas de Tolentin, qui avait ouï tous les jours le chant des Anges, les derniers six mois de sa vie, demanda le Saint Sacrement en forme de viatique, de peur de périr en chemin et de manquer de forces dans le combat contre ses ennemis. Saint Jérôme se fit mettre à bas du lit et couvrir d'un sac ; fondant en larmes, il se prosterna pour lors à deux genoux, se frappa la poitrine et reçut son Créateur. David, roi d'Ecosse, dans la profession de son indignité, se fit traîner à l'église pour avoir le bonheur de recevoir le Corps de son Dieu, et ne voulut nullement qu'il lui fût appOFté dans son palais. Saint Pierre et saint Jean, apôtres, donnèrent cette divine viande à saint Chrysostome avant sa mort, et y ajoutèrent une prédiction de sa victoire au passage et de sa gloire en l'éternité.

d) Avertissez aussi le préfet de l'infirmerie et de l'église, ou le Supérieur même, du temps co'mmode et nécessaire pour l'Extrême-Onction, qui est un sacrement institué par Notre-Seigneur, afin que le chrétien et le Religieux oints de sa grâce luttent avec plus de courage et de bonheur contre les démons. Ces malheureux esprits font leurs derniers efforts en ce périlleux passage, d'où dépend une gloire ou une peine éternelle. Il faut fortifier votre malade de tous les remèdes possibles.

Cette importance a excité toutes les personnes dévotes à un désir très brûlant de ces secours divins. Sainte Hedwige, duchesse de Pologne, demanda la sainte huile avec grande instance et grande dévotion, dans la croyance qu'elle sert d'armes spirituelles contre l'effort de tous les démons. La bienheureuse Marie d'Oignies en ressentit de grands effets,

et vit l'opération du Saint-Esprit dans son âme, pendant que le prêtre lui conférait ce sacrement; Notre-Seigneur et tous les Apôtres y assistaient, et saint Pierre lui mon-"' trant des clefs, lui promit l'ouverture du Paradis. Ce miséricordieux Sauveur prit lui-même la peine d'huiler sainte Lidwine, en la présence de la glorieuse Vierge, de plusieurs Anges et de plusieurs Saints; il lui promit que dans deux jours elle chanterait Alléluia avec les autres Vierges dans son royaume céleste.

e) Tenez toujours une croix sur le lit du malade après la réception de l'Extrême-Onction, et faites-la lui regarder et baiser de temps en temps, à moins que les autres ne'le fassent. Nous avons tous été rachetés par la croix, et il faut nous y attacher jusqu'à la mort : c'est le plus doux et le plus utile souvenir que puisse avoir une personne mourante.

Notre-Seigneur en mit une aux pieds de la bienheureuse Marie d'Oignies, lorsqu'on lui donnait l'Extrême-Onction, et ne l'en ôta point jusqu'à son trépas. Il en fit aussi toujours paraître une à sainte Lidwine, après qu'il lui eut donné ce sacrement.

Saint Richard et saint Éloi, évêques, saint Attalas, abbé, et plusieurs autres, aux approches de la mort, ont fait de fort dévotes oraisons à Notre-Seigneur étendu sur la croix, tantôt le remerciant des tourments qu'il avait soufferts pour eux, tantôt lui offrant leurs corps et leurs âmes. C'est prudence et charité d'en suggérer par vous ou par d'autres à votre malade.

f) Souvenez-vous aussi de donner le cierge bénit au malade ou au prêtre, afin qu'il s'en serve selon l'usage de l'Eglise, qui le met dans la main de l'agonisant pour le faire souvenir que toute la lumière et l'ardeur qu'il a jamais eues en sa vie, viennent de Dieu, qu'il doit être prêt à se consumer pour son service, ainsi que ce cierge se

. consume, se diminue par sa propre flamme, et qu'il ne faut qu'un petit souffle pour éteindre sa vie et pour lui ôter toutes les splendeurs qu'il y pourrait avoir. L'on peut

trouver diverses autres convenances, qui seront propres à donner de bonnes pensées au malade et à ceux qui seront présents.

Si votre malade retourne en santé, vous lui pourrez raconter, pour le réjouir, le miracle continuel qui arrive au saint cierge d'Arras. Depuis environ quatre cents ans, on l'a allumé plusieurs fois, et jamais la cire ne s'en est diminuée ; de même lui, dans sa maladie, ne diminuera pas, mais reprendra ses forces. On tient que Notre-Dame donna ce cierge miraculeux, et que, l'Evêque en ayant jeté quelques gouttes dans des vases pleins d'eau, tous ceux qui en burent avec dévotion furent guéris d'une maladie contagieuse qui désolait toutes les familles de cette ville. Excitez la confiance au secours de cette puissante Reine du Ciel, etvousen éprouverez les effets très favorables.

4. La quatrième action de miséricorde spirituelle, c'est la prière pour les malades : elle est, il est vrai, commune à tous ceux de votre couvent ; mais néanmoins l'obligation vous en est plus particulière ; votre office les doit conduire jusqu'à la fin de leur vie, où ils trouveront d'abord un Juge très sévère et un examen très exact de toutes leurs actions.

a) Priez Dieu qu'il bénisse vos remèdes, à ce qu'ils rendent la santé au malade. Aza, roi de Judée, est blâmé de sa trop grande confiance aux médecins ; et pour cette raison Dieu ne donna point sa bénédiction aux remèdes, et le laissa mourir de sa goutte, quoique d'ailleurs il fût un roi d'excellente piété.

Saint Cosme, saint Damien .et saint Pantaléon, médecins de profession, faisaient des cures admirables, mais plutôt par leurs prières que par les moyens humains.Frère Luc d'Amaldobar, infirmier de l'Ordre de Saint-François, au Mexique, était très uni à Dieu dans l'oraison ; aussi guérissait-il toute sorte de maladies.

b) Priez que vos malades prennent en patience leurs maux et les douleurs que leur causent vos remèdes, qui

souvent .sont pires et plus sensibles que les maladies mêmes. Priez aussi qu'ils supportent leurs infirmités avec constance et persévérance.

Frère Renaud d'Aggello, convers de l'Ordre de Saint- Dominique, fortifié des prières des Religieux et des siennes propres, supportait son aveuglement avec une résignation très parfaite et qui mettait toute la maison dans un saint étonnement ; il fléchissait chaque jour mille fois les genoux en disant son Pater et son Ave Maria.

c) Une des principales raisons qui vous doivent porter à la prière pour vos malades, c'est le désir de leur obtenir des forces contre les diables à l'article de la mort. Nous lisons qu'ils ont apparu à saint Martin, à saint Charlemagne, à saint Elzéar, à saint Odilon, à sainte Opportune, à la bienheureuse Marie d'Oignies, à frère Vincent, capucin, à frère Gérongue, convers de l'Ordre de Cîteaux, et à d'autres. Aux uns ils apparurent comme des vautours, des corbeaux et des animaux carnassiers et cruels; aux autres, sous la forme d'hommes noirs et horribles à voir ; et aux autres, comme des monstres terribles et effroyables. Saint Arsène et saint Hilarion, après une vie de vertus si héroïques que chacun les admire, tremblaient à la mort, quoiqu'ils eussent vécu plusieurs années dans le désert. Ils savaient par leurs méditations et par leur propre expérience les forces et la cruauté des démons, nos ennemis impitoyables. Les oraisons cependant les domptent et les terrassent. A l'approche de saint Hugues, abbé de Cluny, auprès du pape Etienne, qui mourut à Florence, le démon se retira, vaincu par l'efficacité de ses prières; mais à sa sortie, ce tyran infernal retournait. Le Pape même, ayant remarqué ce stratagème plusieurs fois, pria ce saint homme de demeurer jusqu'à sa mort, ce qu'il fit à la confusion des démons.

Le diable se plaignit par la bouche d'une possédée qu'un certain Cuno, qui avait vécu quarante ans dans le monde avec beaucoup de licence et trois ans seulement en

Religion, était sauvé. Il ajouta que lorsqu'il était à l'agonie, il s'était jeté dans sa cellule avec quinze mille de ses compagnons, mais qu'ils n'avaient pu approcher du lit du malade, en étant repoussés par les cris des Religieux.

Saint Grégoire raconte une histoire terrible dans une de ses Homélies : Un Religieux, dit-il, vivant mal, fut attaqué d'une maladie mortelle, et étant près de la mort, il fut englouti par le démon qui lui apparut sous la figure d'un dragon furieux ; mais les prières des autres Religieux qui environnaient son lit furent si puissantes, qu'il fut affranchi d'un danger si étrange et eut le temps de faire pénitence de ses péchés.

d) Les ferventes oraisons passent au delà de cette vie ; et sainte Catherine de Sienne obtint le Ciel pour son père, sans qu'il souffrît les flammes du purgatoire.

Saint Dunstan empêcha par ses larmes et par ses prières que l'âme d'Edvin, roi d'Angleterre, déjà mort, ne pérît misérablement, étant déjà entre les mains des diables.

e) Pour toutes ces raisons, assemblez tant de Religieux que vous pourrez, quand vos malades approchent de leur fin. La Règle de l'infirmier de notre Compagnie parle ainsi : S'il voit que la maladie empire, il en avertira le Supérieur, afin que tous ceux de la maison prient Dieu fort particulièrement pour le malade. Ce qu'il fera d'autant plus diligemment, que celui-ci sera plus proche de la mort, et il sera soigneux d'avoir le plus qu'il pourra des nôtres pour assister son frère à l'article de la mort, lui donner courage et l'aider des moyens propres pour tel temps. Ainsi parle la Règle, et je vous conseille de la garder très exactement.

5.. La cinquième action de miséricorde spirituelle, c'est la consolation de ceux qui sont tristes et affligés. Elle est très nécessaire et journalière à un infirmier et à toutes les personnes qui s'approchent des malades. La maladie abat le corps et l'esprit ; et si l'on n'y a l'œil, elle accable l'un et l'autre.

Pour y pourvoir avec prudence, il est utile de considérer la principale cause de la tristesse, afin d'y apporter les remèdes convenables.

a) Si la tristesse procède de la force et de la violence des douleurs, la meilleure consolation est une grande compassion et un soin très vigilant de quelque soulagement.

Gardez-vous bien de dire que le mal n'est pas grand, ni de vous railler du malade, si quelque plainte ou quelque soupir lui échappe. Dites-lui que cette goutte, cette migraine, cette gravelle, cette fièvre aiguë sont très difficiles à supporter; et puis donnez adroitement votre coup, et montrez que la patience les adoucit et en tire un grand mérite-et un grand profit.

Imitez saint Louis, roi de France, et sainte Hedwige, duchesse de Pologne, qui servaient les malades étant à genoux. Le respect que vous leur montrez témoignera l'estime que vous faites de leurs souffrances et les consolera. Ayez soin que la chambre soit fort nette ; apportez-y des herbes, de petits rameaux, des fleurs et de semblables choses pour récréer ceux qui sont aux prises avec les douleurs. Ayez des livres dont la lecture et les images puissent donner quelque divertissement et quelque soulagement à l'esprit.

Racontez par forme de discours ce que dit saint Chrysostome, que la maladie est le temps de la bataille où l'on voit les esprits forts et généreux ; — ce qu'enseigne saint Bonaventure, que souffrir des adversités avec patience est une plus grande perfection que l'exercice des bonnes œuvres ; — ce que l'Ange dit à Tobie, qu'il avait été nécessaire qu'il fût éprouvé et affligé, parce qu'il était agréable à Dieu ; — qu'une personne dévote, ayant obtenu la santé au sépulcre de saint Thomas de Cantorbéry, s'en retourna pour demander la maladie, au cas qu'elle eût plus d'utilité pour son salut, et qu'elle retomba à l'instant dans sa première infirmité ; — que le même cas arriva à un autre qui

avait été guéri de son aveuglement par saint Waast, évêque d'Arras ; — qu'une fille, nommée Darie, supplia sainte Brigitte, vierge écossaise, de faire la bénédiction sur ses yeux, afin qu'elle pût voir ce monde visible et sensible : la Sainte lui accorda ce qu'elle lui demandait, et lui rendit la vue ; mais Darie, éclairée intérieurement d'une nouvelle lumière, s'écria : Chacun jouit d'autant plus de la présence de son Dieu, que ce monde lui est plus absent ; sainte Brigitte fit une seconde prière, et l'aveuglement retourna comme auparavant ; — que sainte Claire fut vingt-huit ans sans impatience ni murmure dans de très douloureuses maladies.

Ce n'est pas que la vertu fasse un corps de bronze ou de diamant et qu'elle le rende insensible. Didyme fut un des plus savants hommes de son siècle, quoiqu'il fût aveugle. Il confessa à saint Antoine que cette perte de la vue du corps l'affligeait. Mais cet homme céleste dissipa tous les nuages de son esprit par des motifs pris dans le Paradis et dans l'éternité.

Excitez enfin votre malade à l'espérance que Notre- Seigneur, que la Vierge, que les Anges, que le Fondateur de notre Religion et ses autres patrons lui donneront de l'aide. Frère Henri, convers de l'Ordre de Cîteaux, l'expérimenta ; il était malade et alité dans l'infirmerie; il y vit Notre-Dame qui lui mit deux fois la main sur la tête, le consola, le fortifia et le bénit avec tous les autres.

b) Si la tristesse de votre malade procède de l'amour de la vie qu'il regrette de quitter dans la fleur de sa jeunesse, parlez souvent des misères de ce monde et des dangers de s'y damner, des biens infinis du Paradis et du bonheur d'être assuré d'y aller, de ceux qui, après une illustre sainteté dans leur bas âge, sont devenus des démons dans l'âge viril et dans la vieillesse par une honteuse sortie de la Religion ; dites que personne n'est certain de sa persévérance dans le choc continuel des tentations, que l'état où l'on n'offense plus Dieu et où on l'aime sans aucun mé-

lange d'imperfections est un bonheur inestimable, que presque tous les Saints ont désiré être déliés au plus tôt de la captivité de leurs corps.

Élie se jeta sous un arbrisseau, noyé dans ses larmes et appelant la mort à son aide. — David se plaignait de la longueur de son pèlerinage et de sa misère d'être parmi les hommes. — Saint Paul désirait une prompte sortie de ce corps mortel, et après, le séjour avec son Sauveur. — Saint Augustin soupirait après le passage de l'éternité et protestait que la vie lui était à charge. — Saint Louis de Gonzague, au printemps de son âge, étudiait en théologie avec des applaudissements universels ; à l'avis que sa maladie était mortelle, il fut épris d'une si grande joie qu'il en chanta le Te Deum laudamus. — Sainte Thérèse, à chaque heure de l'horloge, se réjouissait de ce qu'un de ses ennemis était passé et que la vue de son Bien-Aimé s'approchait.

Les païens mêmes ont reconnu et déploré les misères de cette vie. Menander la comparait à un marché, qui est fâcheux à cause du bruit, des crieries, des tromperies et des hasards. — Euripide disait : La vie s'appelle vie, mais en réalité c'est un travail continuel. — Théognis enseignait que ce serait un bien très souhaitable de ne jamais venir en ce monde, et si l'on y était venu, d'en sortir au plus tôt. — Les Causiens pleuraient à la naissance des enfants et se réjouissaient à la mort tant des enfants que des hommes faits. — Les Thraces environnaient l'enfant à sa naissance, et dans leurs lamentations racontaient tous les maux qu'il devait souffrir en cette vallée de misères. Quand quelqu'un mourait, ils l'enterraient dans la joie et dans les chants d'allégresse, et faisaient un catalogue des malheurs dont il était affranchi.

Si donc la nature et la grâce nous montrent la misère de la vie, nous n'y devons pas avoir de si fortes attaches, ni aimer tant des chaînes qui nous captivent dans un si grand nombre d'afflictions.

c) Si la crainte de la mort et des tentations qui y surviennent occasionne la tristesse à votre malade, excitez-le par vous-même et par les autres à une ferme espérance en la bonté de Dieu, laquelle n'a jamais manqué à ses serviteurs.

Notre-Seigneur visite ses amis dans ce passage important et leur donne cœur, comme il fit à saint Antoine, à sainte Mechtilde, à frère Ambroise, capucin, aux frères Egbert, Conrad, et à d'autres de l'Ordre de Cîteaux et de diverses Religions.

La Vierge y accourt et apporte une dévotion et une consolation très sensibles à ceux qui dans ce péril implorent son assistance ; comme il arriva à Bernardin de Murcie, à Vincentde Plata, à Jacques de Nursie.à Vincent de Cagliari, à Laurent de Sarvano et à Vincent de Colleario, tous frères laïques capucins.

Les bons Anges ne manquent jamais de se trouver à ce dernier combat et de secourir puissamment ceux qui sont mis sous leur charge. Souvent même ils s'y rendent visibles, comme aux frères Boniface, Etienne, Egbert, Hildebrand, qui tous étaient convers de l'Ordre de Cîteaux.

Les Saints y viennent en foule. Les onze mille Vierges se trouvèrent au trépas de Théodard, frère convers du même Ordre. Ce pauvre Religieux, étant lépreux, fut si accablé de chagrin, que cette puante maladie le mit au désespoir et le jeta dans la résolution de se noyer. Ces saintes Vierges lui fortifièrent le courage et le remirent dans son lit. La Reine des vierges l'exhorta si bien à la persévérance, qu'il se proposa de souffrir patiemment jusqu'à la mort. Ayant réconforté le malade* elle entra dans l'église et y bénit tous les Religieux qui y priaient et louaient Dieu.

Pourquoi craindrons-nous les douleurs de la mort ou les démons, ayant une garde puissante et assurée autour de nous ? Le lit de Salomon était en assurance à cause de cinquante vaillants soldats qui l'entouraient ; pourquoi

tremblerons-nous, tout le Paradis étant à notre garde ? d) J'entends à votre maintien le sujet de votre crainte. Vous n'avez peur ni des douleurs de la maladie, ni de la*' perte de votre vie, ni de l'horreur de la mort ; mais votre émotion vient de la juste crainte des terribles jugements de Dieu.

J'avoue que votre tremblement est dans la raison ; mais si la sévérité du Juge vous étonne, relevez votre cœur par la bonté du Sauveur. Si le Juge vous veut sauver, qui vous perdra? Il a intérêt que son sang ne soit pas épanché en vain pour vous. Votre bon Ange sera à vos côtés et vous servira d'avocat. La Vierge et les Saints de votre Ordre, et vos patrons que vous avez invoqués durant votre vie, vous y aideront. Votre entrée et votre persévérance dans la Religion vous sont un gage presque infaillible de votre salut éternel.

Saint Gérard, frère de saint Bernard, triomphait de joie et chantait au moment de la mort, dans la considération qu'il avait persévéré jusqu'à la mort dans un si saint Ordre, où il voyait tant de vertueux serviteurs de Dieu. Saint Ignace vit l'âme d'Hosius et celle de Codure qui montaient au Ciel, incontinent après leur mort dans la Compagnie. Frère Robert, de l'Ordre de Cîteaux, fut averti par Notre- Seigneur, par Notre-Dame et par saint Bernard, qu'il irait en Paradis. Frère Herman avait été averti par la Vierge qu'il serait sauvé sans souffrir les flammes du purgatoire, et à cet effet elle l'assista à la mort. Frère Rembert, qui était d'une maison très notable, vit à ce dernier passage notre Sauyeur et sa très sainte Mère, qui lui montraient un trône d'une ravissante beauté qu'ils lui avaient préparé dans le Ciel pour toute son éternité.

La bienheureuse Asceline vit en cette cité de bonheur un trône très beau et très glorieux. On lui dit qu'il appartenait à frère Engelbert, convers du même Ordre, qui était aveugle.

Dites donc comme saint Ambroise : Je ne crains pas de t. m. 6

mourir, parce que nous avons un bon Maître. Quatre cent cinquante Religieux bénédictins moururent dans un seul jour au monastère de Saint-Aicard et furent tous sauvés. Espérons la même faveur pour nous, et chassons toutes les frayeurs serviles.

e) Si vos péchés passés vous font peur, souvenez-vous que les fautes commises dans le monde sont entièrement effacées par votre entrée en Religion, comme l'Ange le déclara au démon qui voulait accuser saint Antoine.

Les péchés même que vous avez faits depuis votre entrée ne vous doivent pas abattre le cœur. Frère Constance, convers de l'Ordre de Cîteaux, avait été apostat trois fois ; mais par les bons avis de saint Bernard il s'adonna de cœur à la vertu et souffrit plusieurs maladies avec patience. Il fut si favorisé de Dieu et si consolé à sa mort, qu'il y chanta des hymnes très douces et très mélodieuses, qui étaient nouvelles, et que Dieu seul lui avait apprises, le comblant d'une joie céleste qui lui servait de gage et d'assurance de son salut. Saint Bernard fit un sermon à sa louange, incontinent après sa mort, et loua sa pénitence et sa patience.

Peut-être si vous viviez plus longtemps, vous seriez damné. Dieu prévient souvent par une bonté paternelle, avant que les affaires ou de grièves tentations jettent au précipice. Un homme riche, exposant son fils sur la mer, donna une grosse aumône pour les pauvres à saint Jean l'Aumônier, patriarche d'Alexandrie, sur l'espérance que les prières d'un si grand personnage et cette libéralité le préserveraient. Son fils mourut néanmoins dans cette navigation ; ce qui causa des douleurs inconsolables à ce pauvre père, qui regardait cet enfant comme le soutien et la splendeur de sa maison. Saint Jean en sentit aussi des pointes de tristesse ; mais dans son affliction il vit ce jeune homme environné de lumière qui le consola, et qui lui dit qu'il était sauvé et qu'une longue vie l'eût précipité dans les enfers.

f) Montrez à ces craintifs le bien inestimable que Notre-Seigneur leur fait de ne les point ravir à l 'improviste sans l'assistance des Sacrements. Une mort soudaine' a surpris plusieurs princes tant séculiers qu'ecclésiastiques. Casimir II, prince de Pologne, mourut soudainement dans un festin; Basile l'empereur, à la chasse ; Martin V, pape, par une apoplexie. Plusieurs personnes sont emportées chaque jour dans un instant par divers accidents. N'est-ce pas une grâce très prisable que Dieu leur donne le temps d'une bonne contrition, de la confession et de la communion, et qu'ils puissent exercer plusieurs actes d'amour de Dieu, de patience et de résignation ?

Un Saint, proche de la mort, invité à demander une vie plus longue et le délai de sa mort, s'écria : Si aliquando, cur non modo? S'il faut mourir un jour, pourquoi non dès aujourd'hui? comme le raconte saint Augustin.

Saint Nicolas de Tolentin, religieux de l'Ordre de Saint-Augustin, était épris d'un si brûlant désir de mourir, qu'il s'écriait souvent : Cupio dissolvi,et esse cum Christo : Je désire être quitte des liens de ce misérable corps et vivre en toute l'éternité avec mon Sauveur Jésus-Christ. Ses ardeurs le rendirent digne que Notre-Seigneur lui apparût à la mort avec la glorieuse Vierge Marie et saint Augustin, lui disant : Courage, bon et fidèle serviteur; entrer dans la joie de votre Seigneur.

Au contraire, les timides doivent craindre le reproche que fit Jésus-Christ à un homme qui était trop désireux de vivre : Pati timetis, exire non vultis : quid faciam vobis ? Vous avez appréhension des souffrances ; vous fuyez la mort ; de quelle sorte me comporterai-je à votre endroit ? Tâchons de mener une vie si vertueuse que son innocence ne tremble point en ce passage, et nous aurons plutôt le désir que la crainte de la mort.

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