CHAPITRE II
LE VERTUEUX INFIRMIER DOIT AVOIR UNE PATIENCE HEROÏQUE EN TOUTE SORTE DE MALADIES.
I. L'Infirmier a incessamment besoin de patience. — II. Il ne saurait contenter tout le monde. — III. Il doit remplir son office malgré les murmures. — IV. Il faut qu'il pardonne les offenses ; — V. Qu'il surmonte les répugnances de la nature à l'égard des malades atteints de certaines infirmités; — VI. Qu'il mette tout en œuvre pour soulager ceux qui endurent des souffrances aiguës ; — VII. Que la prolongation de la maladie ne lasse pas son dévouement ; — VIII. Qu'en temps de contagion il n'hésite pas à exposer sa vie.
sSepuis que l'homme a perdu son état d'inno- WÊÈ cence> H semble être l'égoût de toutes les misères et de toutes les infirmités de ce monde ; en sorte qu'il est à charge à ceux qui en prennent le soin,, et que souvent il est insupportable à lui-même, particulièrement dans les douleurs d'une longue et violente maladie.
La vertu et le désir ardent de plaire à Dieu ôtent les plaintes vicieuses, les saillies de colère, les mélancolies assommantes et les autres péchés ; mais ils n'ôtent pas les douleurs, les chagrins et les misères qui suivent la corruption du corps, lequel n'est que fange et limon dans ce lieu d'infortunes.
Le charitable infirmier doit s'armer de patience contre les plaintes et les mécontentements des imparfaits, et contre la longueur et la violence de la maladie des parfaits.
IL Pour la première base d'un repos imperturbable de votre âme, vous devez bien graver dans votre cœur ce principe, qu'il est tout à fait impossible que vous contentiez tout votre monastère en une telle perfection dans la conduite de votre infirmerie, que quelque murmure n'é-
chappe à vos malades ou à ceux qui s'intéressent dans leur alfliction.
III. Le Supérieur, le médecin, le préfet de la santé, la Règle et votre conscience vous défendront certaines viandes ou certaines façons d'agir, et l'on vous pressera de fléchir et de suivre la volonté du malade. A moins que cela, vous passerez pour un frère trop rude ; ne vous émouvez point de ces discours, allez toujours votre chemin avec fermeté, si votre Prieur le trouve raisonnable. Adoucissez néanmoins cette aigreur avec des paroles d'humilité, de modestie, de patience et de charité. Vous avez à répondre à Dieu et à vos Règles plus qu'à ces importuns. On vous saura bon gré en son temps de ce que votre sévérité a arrêté le cours du mal et en a empêché la longueur.
IV. Dieu vous présente de temps en temps ces occasions pour vous faire exercer la sixième et la septième action de miséricorde spirituelle, qui sont de supporter patiemment les injures et de pardonner les offenses. On donna un soufflet à saint Spiridion, évêque ; on cracha au visage de sainte Lidwine ; on tourmenta de coups saint Martin ; on a mis à la torture, sur les roues et dans les brasiers ardents, une infinité de Martyrs, et ils n'ont dit mot ; au contraire, ils ont témoigné de la joie dans leur visage et de la constance dans leur cœur. Pourquoi donc vos oreilles ne sauraient-elles souffrir une petite parole?
Votre malade endure bien davantage de sa fièvre, de sa goutte, de sa gravelle et de semblables maux. Il souffre de vos remèdes, qui sont amers, dégoûtants et fâcheux à la nature ; il souffre de votre mauvaise humeur, de vos discours mal gracieux, de votre paresse et de ce qu'il s'imagine vous être à charge ainsi qu'à la maison.
Vous pouvez beaucoup soulager ou tourmenter, par votre patience ou par votre colère, un pauvre affligé. Siguença remarque, en l'Histoire de l'Ordre de Saint-Jérôme, que frère Jacques Colomer, y étant infirmier, était si patient et si débonnaire, que les Religieux n'avaient
nulle appréhension d'être malades, parce qu'ils savaient qu'il aurait soin d'eux.
François du Jardin, ayant été presque cinquante ans de notre Compagnie et fort longtemps infirmier, ne montra jamais aucune marque d'impatience et ne répondit avec dégoût à aucune demande des malades qu'il avait à sa charge ; mais il promettait toujours avec allégresse à chacun de lui donner ce qu'il désirait. Et pour plus grande épreuve de sa vertu, Notre-Seigneur permit quelquefois que des imparfaits lui disent des paroles aigres et injurieuses. Il mettait alors les mains en forme de croix sur sa poitrine et leur disait avec humilité qu'ils avaient raison, que ces reproches étaient fondés sur la vérité, qu'il voyait que ses péchés et ses manquements le rendaient indigne de la conversation des serviteurs de Dieu.
Frère Jean-Baptiste de Faenza, capucin, s'évertuait de toutes ses forces à l'aide des malades par une très sensible compassion de leurs douleurs ; et dans la vue de leurs souffrances il se disait à lui-même : C'est à toi, misérable, que ces maladies sont dues, à toi qui as si souvent et si grièvement offensé ton Créateur.
Frère Antoine de Sicile, du même Ordre, endura si longtemps et si patiemment les injures et les affronts d'unboucher, à qui il demandait souvent de la viande pour les malades, qu'enfin sa patience lui gagna le cœur. Ce colérique lui demanda pardon et le supplia de ne plus s'adresser à d'autres qu'à lui pour cette charité. Tout le reste de sa vie, il fournit lui seul toute la chair qui fut nécessaire à l'infirmerie. Vous voyez qu'il n'y a point d'homme si obstiné qui ne soit amolli par la patience. Il est difficile de trouver en cette matière une vertu plus héroïque que celle de sainte Catherine de Sienne : elle servait une lépreuse, et pour toute récompense elle n'en recevait que des opprobres et des injures, comme nous le dirons bientôt. Une Religieuse nommée Palmerine, piquée de jalousie et d'ennui, ne faisait autre chose que médire d'elle en
particulier et en public. Sainte Catherine faisait tout son possible, par humilité et par débonnaireté, pour lui ôter ce fiel et ce poison du cœur; mais en vain. Elle recourut à son Bien-Aimé et lui offrit de très ardentes prières pour cette pauvre aveuglée. Notre-Seigneur l'exauça; mais pour rendre Palmerine plus sage et plus avisée, il lui envoya une maladie. La Sainte la servait avec toute la charité'et l'humilité qu'elle pouvait; mais ce cœur de bronze devenait toujours plus dur. Dieu s'irrita de cette obstination et lui donna un coup mortel ; de sorte qu'il semblait qu'ayant perdu toutes ses forces, elle s'en allait porter cette haine si criminelle aux enfers. Sainte Catherine se jette par terre devant son Époux et se plonge dans ses larmes. Elle protesta qu'elle ne sortirait jamais du lieu de son oraison qu'elle n'eût obtenu miséricorde pour la malade. Elle y demeura trois jours et trois nuits, pendant que durait l'agonie de cette passionnée. Enfin Notre-Seigneur eut pitié de ce cœur endurci et lui donna une grâce si puissante, qu'elle lui tira les larmes d'une véritable contrition et la fit mourir dans un propos d'amendement.
Depuis ce temps, sainte Catherine eut le don de connaître l'état des âmes de tous ceux avec qui elle conversait, et de voir la beauté de celles qui étaient dans la grâce de Dieu ; tant le soin et la charité envers les malades plaît à leur Créateur.
V. Les paroles volent en l'air et ne font nul mal au corps ; mais la puanteur des plaies et des maladies fâcheuses fait bondir le cœur et tomber les bras. C'est en ce choc que la vertu et la ferveur d'un infirmier vraiment religieux se font paraître, et où le poltron perd cœur et lâche prise.
On voit le bon pilote dans la tempête, le bon soldat dans la bataille et le bon infirmier dans les maladies les plus sales et les plus incurables.
Si l'on se surmonte une bonne fois, Dieu donne des
grâces si fortes, qu'il n'est plus aucune plaie ni aucune maladie si horrible qui fasse peine. Saint Xavier l'expérimenta, après avoir bu le pus qui sortait d'un ulcère, lequel lui avait auparavant saisi l'âme de frayeur et d'horreur.
François Dias, coadjuteur de notre Compagnie, se rendait admirable dans ses infirmeries par son soin, par sa douceur et par sa ferveur ; il lécha avec sa langue une plaie purulente qu'un frère avait à l'œil ; et cette charité fut si agréable à Dieu qu'il guérit le malade, comme l'assure Niéremberg.
La plus horrible et la plus rebutante des maladies, c'est la lèpre, qui fait d'autant plus éviter et fuir ceux qui en sont frappés qu'elle est plus contagieuse.
Plusieurs Saints se sont rendus admirables dans le soin qu'ils ont eu de ces pauvres abandonnés. Sainte Radegonde, reine de France, les servait. — Sainte Marguerite, reine d'Ecosse, leur lavait les pieds. — Saint François leur lavait tout le corps.
Cet homme de charité menait les frères laïques par les ladreries et les excitait par ses paroles et par ses exemples à remuer les lits, à panser les plaies des lépreux, à racler l'ordure qui en coulait, et à les laver. Il s'y appliquait lui-même avec tant de chaleur, que quelquefois il les léchait avec sa langue. Il occupait à ces exercices ceux qu'on recevait dans son Ordre, et faisait chasser ceux qui par leur délicatesse refusaient de s'y employer. Il appelait les lépreux ses frères chrétiens, afin que ce souvenir lui fît prendre un soin particulier d'eux, pour l'amour de notre Sauveur Jésus-Christ.
Jacques le Simple excellait par dessus tous en cette charité, et à cause de son soin continuel était appelé l'économe et le médecin des lépreux : saint François lui en recommanda un qui, depuis la plante des pieds jusqu'à la tête, n'avait aucune partie du corps qui ne fût gâtée. Il en eut tout le soin possible et le mena à la maison de sainte .Marie de Portioncule pour le divertir un peu. Saint
François, dans sa rencontre, le reprit d'avoir tiré cet homme si hideux et si défiguré hors de son hôpital ; mais, s'étant aperçu de la confusion qu'il avait causée à ce pauvre lé-* preux et à ce charitable frère, il se jeta à leurs pieds, leur demanda pardon et mangea dans le plat de ce lépreux, le caressa et baisa, et enfin le remplit de joie et de consolation.
Hugolin raconte qu'un lépreux, dans son impatience, chargeait d'injures et de coups ceux qui le servaient. Saint François s'offrit pour son service ; mais il se moqua de lui. Dieu, dit-il, m'oublie, depuis si longtemps que je suis rongé de cette puante maladie ; je suis entièrement désespéré, et je ne puis plus demeurer sur la terre dans un état si misérable.
Le Saint se mit en prières, et ensuite lui demanda quel était son désir. Qu'on me lave, répondit-il, par tout le corps, je suis pourri de telle sorte, et tous mes membres me rendent une puanteur si insupportable sur cette paillasse tout infectée, qu'il m'est avis que je suis sur un fumier, et il n'est aucun moyen que je supporte davantage cette charogne.
Saint François lui fit incontinent chauffer de l'eau dans des herbes odoriférantes, le lava avec ses propres mains, un frère laïque versant l'eau peu à peu. Cette ferveur, cette humilité et cette charité agréèrent tellement à Dieu, qu'à proportion que la main du Saint touchait le corps, la lèpre en tombait. Enfin, ce pauvre pourri fut entièrement guéri par cet attouchement charitable. Quelques jours après il mourut, et il apparut à saint François, lui rendant grâce de ce que par ses prières son séjour en purgatoire avait été fort court.
Sainte Catherine de Sienne montra une patience tout à fait magnanime, une longanimité prodigieuse envers une femme lépreuse. Cette sainte Vierge la visitait tous les jours, matin et soir, lui fournissait toutes ses petites nécessités et y ajoutait son service. Une si grande charité
donnait de l'arrogance à cette malheureuse, et au lieu d'actions de grâces, elle ne lui rendait que des moqueries et des injures. Elle se mettait en colère au moindre manquement à ses volontés et faisait de véritables obligations d'un service de pure miséricorde. Catherine, dans la vue de Jésus-Christ en sa malade, ne sentait nulle pointe de colère ni d'indignation et s'efforçait, par d'amiables paroles et par de bons offices, d'adoucir ses aigreurs en la servant comme sa propre mère. Cette souffrance dura longtemps, et Jésus, pour couronner le mérite de son épouse, permit que ses mains fussent chargées de lèpre. Elle ne quitta pas cependant cet exercice de piété et préféra cette occasion de mortification au danger d'une lèpre universelle par tout son corps. La malade mourut bientôt après cet accident ; la Sainte l'assista, la fortifia jusqu'au dernier soupir, lava son corps, l'habilla et l'ensevelit de ses propres mains. Après sa sépulture toute la lèpre tomba si parfaitement de ses mains, qu'elles en parurent plus belles qu'auparavant.
Saint Mochua, autrement appelé Cuanus, abbé en Irlande, guérit saint Munnu, lépreux, en le léchant avec sa langue depuis la tête jusqu'aux pieds, et tira par trois fois avec sa bouche l'ordure qui sortait de ses narines, laquelle se changea toujours en or, qui se garde pour en conserver la mémoire, et pour faire admirer la ferveur de ce saint Abbé et la bonté de Dieu qui récrée et honore ses serviteurs dans les plus grands et les plus difficiles abaissements.
Marguerite, femme de Charles, duc de Lorraine, et fille de l'empereur Rupert, était si fervente à soulager et à panser les malades, qu'elle maniait de ses mains, nettoyait et bandait les plaies, les apostumes et les ulcères, qui étaient quelquefois d'une telle puanteur, qu'ils mettaient en fuite toutes les dames et toutes les demoiselles. Elle seule et une de ses filles suivantes nommée Lucie avaient le cœur assez fort pour souffrir cette fatigue. Elle se plaisait ensuite à laver les teigneux et les lépreux, et
essuyait avec ses cheveux l'ordure qui sortait de leurs plaies ; et Dieu honorait ses services par plusieurs guérisons miraculeuses des malades qu'elle servait.
VI. Quand les pointes des douleurs tourmentent vos malades, portez-leur compassion, faites-leur quelque petit service dans leur agrément, promettez-leur vos prières et celles de la maison, dites-leur un bon mot; mais ne leur rompez pas la tête par de longs discours. Si le temps, les personnes et la maladie le permettent, vous pourriez dire une petite histoire de ceux qui ont montré de la force dans leurs douloureuses maladies. Vous pouvez avec prudence la raconter à ceux qui visitent le malade, sans faire semblant que vous pensez à lui. Notre-Seigneur voulut bien être fortifié par un Ange dans son agonie, pour nous montrer qu'il n'est ni science, ni vertu, ni force d'esprit qui n'ait besoin d'aide dans une grande affliction. Je vous mettrai 'ici seulement quatre exemples pour votre soulagement. Vous en trouverez d'autres, où j'ai traité de la souffrance des Martyrs, et en d'autres lieux.
Frère Thomassin, convers de l'Ordre de Saint-Dominique, avait un chancre au visage, qui le rongeait et le défigurait de telle sorte qu'il le fallut séparer des autres Religieux. Dans ses douleurs, il ne disait autre chose que : Loué soit mon Sauveur Jésus-Christ.
Saint François souffrait des douleurs très aiguës. Il implora l'aide du Ciel pour obtenir la patience, et il entendait une voix qui lui disait : Ces douleurs sont plus estimables et plus précieuses que tous les trésors du monde , quand toutes les pierres des tnontagnes se convertiraient en or, et toutes les gouttes d'eau de la mer en baume.
Les peines de cette vie ne sont nullement comparables à celles du purgatoire, qu'on évite par la patience dans les maladies. Saint Antonin en donne un exemple : Un malade, dit-il, eut le choix par Notre-Seigneur de continuer dans les souffrances en sa maladie l'espace de deux ans, ou d'être trois jours en purgatoire. Il choisit le pur-
gatoire, dans le jugement que son mal présent était insupportable. Mais, après une seule heure des Jlammes de l'autre vie, il croyait y être demeuré plusieurs années. Il pria très instamment son Ange gardien pour le retour en ce monde, dans une généreuse résolution d'y souffrir tant qu'il plairait à Dieu. Il l'obtint et se moqua ensuite de toutes les douleurs de sa maladie par le souvenir des plus cuisantes qu'il avait expérimentées.
Vous prêchez toutes ces vérités et beaucoup d'autres à vos malades, mais prêchez-les premièrement par votre patience, et vous y profiterez plus pour eux et. pour vous. Si vous fortifiez votre cœur, votre voix et vos mains auront plus d'efficacité.
Celui qui se convertit le premier en Chine était né de pauvres parents, lesquels, poussés par le déplaisir d'une maladie incurable, le mirent avec cruauté hors de leur maison. Les Pères de notre Compagnie, avertis de son malheur, y accourent et le trouvent à l'abandon au milieu d'un champ. Ils lui demandent s'il veut se faire chrétien et mettre son âme en assurance, son corps étant dans un total désespoir de guérison, et s'offrent de l'assister de tout leur pouvoir. Ce pauvre malade reprit toutes les forces qui lui restaient, et s'écria que la loi qui commande les œuvres de miséricorde lui plaisait. Incontinent ils lui bâtissent une cabane, l'assistent, l'instruisent et le baptisent. Peu de jours après il mourut, et par cette charité entra en Paradis et ouvrit la porte à tout ce vaste royaume, égal en richesses et en nombre d'hommes à toute l'Europe.
Considérez la joie que vous aurez, ayant sauvé ou du moins aidé à sauver plus parfaitement un de vos frères, et cette vue vous donnera un puissant motif de patience et de ferveur.
VII. Le plus difficile et le plus fâcheux, c'est quand les maladies sont de longue durée. Il n'est guère de chrétiens qui redoutent d'avoir la tête tranchée pour la foi, d'être pendus, de recevoir un coup de lance dans le cœur.
Par ce moyen, le Ciel est bientôt gagné. Mais quand on parle d'être rôti sur un gril tout rouge et tout ardent, comme saint Laurent, d'être brûlé à petit feu, comme les Pères Spinola, Brébceuf, Lallemand et autres, d'être vingthuit ans au milieu de différents supplices, comme saint Clément d'Ancyre, il n'en est guère qui ne frémissent d'horreur.
Une migraine semble tolérable une demi-journée, quoiqu'elle soit fort piquante ; mais l'hydropisie, la paralysie, la lèpre et semblables maladies douloureuses et honteuses qui durent les dix et les vingt années, sont une longue pénitence.
Le soin aussi de ces malades est tort ennuyeux, et il faut un bon cœur pour la persévérance et pour une allégresse continuelle. Vous le dites, et je suis de votre sentiment. Mais pensez, s'il vous plaît, que si Dieu vous affligeait de la sorte, vous seriez bien aise d'être secouru avec toute la patience et la charité possibles, et que, quoique vous soyez en parfaite santé aujourd'hui, vous pouvez demain tomber dans de très grandes indispositions.
Frère Obert de l'Ordre de Cîteaux, ayant été infirmier trente ans, se comporta dans cet office avec une charité, une patience et une assiduité très louables. Il fut ensuite vingt ans malade et eut besoin de l'aide d'autrui. Il acquit tant de mérites dans le service qu'il rendit à ses frères, et dans ses souffrances, qu'à l'article de la mort il fut ravi en extase, se trouva parmi les chœurs des Anges et entendit la musique du Paradis, comme il le raconta sitôt qu'il fut revenu à lui. Il ajouta de plus : Je suis donné pour compag?ion à saùit Etienne, premier martyr, et pour son collègue dans la gloire : pourquoi suis-je encore en ce monde ? Je désire retourner prompte ment au Ciel. Ayant dit ces paroles, il s'envola en ce lieu d'un bonheur éternel.
Faites aux autres ce que vous désirez qu'on vous fasse, et vous acquerrez tant de grâces et de forces spirituelles,
qu'à l'arrivée des maladies vous deviendrez très grand devant Dieu par votre patience.
VIII. Il me reste à dire seulement un mot pour donner aux fervents le courage de s'exposer aux maladies de la contagion, soit pour le secours de la maison, soit pour l'assistance des externes dénués de secours temporels et spirituels.
Notre-Seigneur dit lui-même qu'il n'est point de plus grande charité que la donation de sa vie pour ses amis. Celui qui s'expose à la peste, expose sa vie à chaque moment et est martyr de Jésus-Christ s'il y meurt, comme l'a prouvé doctement Théophile Raynaud, de notre Compagnie, homme très docte : j'en laisse toutefois le jugement à l'Eglise.
Nous lisons dans le martyrologe, le dernier jour de février, ces mots : A Alexandrie, on fait la commémoration des sai?its prêtres, des diacres et de plusieurs autres, lesquels, au temps de V empereur Valérien, dans une peste cruelle, ont servi les malades et sont morts très volontiers. La piété des chrétiens les honore comme martyrs.
Cette pensée et d'autres semblables ont porté les plus grands Saints à consacrer avec ferveur et gaieté leurs travaux pour le secours de leurs frères chrétiens et Religieux, en ce mal si redouté de la nature et de l'amourpropre. Saint Bernardin, âgé seulement de vingt ans, fit des merveilles dans l'hôpital de Sienne. Le Père Edmond Auger, prédicateur très renommé de notre Compagnie et confesseur des rois, fit des miracles de charité à Lyon ; saint Benoît et saint Asper, archevêques de Milan, et saint Charles, archevêque de la même cité et cardinal, ont secouru Milan avec l'admiration de tout le monde ; et saint Grégoire, pape, la ville de Rome.
Soyez dévot à saint Sébastien, à saint Roch, à saint Charles et à tous les Saints qui se sont exposés par charité à la peste, afin qu'ils vous obtiennent de Dieu un ardent dé-
sir de le servir dans une si belle occasion, et que dans cet exercice vous puissiez vous sauver par excellence et aider au salut de vos frères délaissés en une si extrême nécessité.'
Jacques Saravias, coadjuteur de notre Compagnie, étant tisserand dans le monde, distribuait tout son gain aux pauvres, à la réserve de la pure nécessité pour son entretien. Dans l'habit Religieux, il fut si patient qu'un malavisé lui ayant donné un soufflet sans sujet, il n'en fit nulle plainte, mais se jeta à ses pieds, lui demanda pardon, sans l'avoir offensé. Il fut si dévot que la Vierge, qu'il invoquait souvent, le rendit invisible aux Maures qui le poursuivaient pour l'assommer ou lui ôter sa liberté. Il eut tant de charité à la fin, qu'il exposa et perdit sa vie au secours des pestiférés. Aussitôt qu'il fut frappé, il remercia Dieu de ce qu'il mourait dans la Compagnie et au service de ces pauvres affligés.
Julien d'Amestrate, frère laïque capucin (qui était si uni à Dieu en son oraison, qu'on l'avait vu ravi en extase et élevé au-dessus de terre, dans l'église de la ville du Saint- Esprit, en présence de tout le peuple), se présenta pour servir les pestiférés, et les aida avec un grand fruit jusqu'à la mort, en laquelle il fut consolé et assisté par Notre- Seigneur même qui lui apparut.
Gilles de Molay, frère du même Ordre, mourut au même service. On tient qu'il y fit divers miracles et qu'il en a fait plusieurs après sa mort.
Si Dieu vous inspire cette ardeur, ou si vos Supérieurs vous présentent ou vous commandent cette action de charité si héroïque, ne reculez point, ne fuyez point le Paradis, qui vous ouvre ses portes par une faveur extraordinaire. Un seul jour d'une telle ferveur vaut mieux que les années entières et les siècles d'un paresseux languissant. Exercez-vous cependant, toute votre vie, à la patience, au mépris de vous-même, à la charité et aux autres vertus, afin qu'au temps propre à vous faire martyr, vous puissiez conquérir une si glorieuse couronne.
SECTION IV
Du Couturier.