‹ Le saint travail des mainsChapitre 14 sur 86 · QUATRE VERTUS PRINCIPALES DU COUTURIER VERTUEUX ET RELIGIEUX · texte numérisé non relu

QUATRE VERTUS PRINCIPALES DU COUTURIER VERTUEUX ET RELIGIEUX

I. Le métier de Couturier est le premier que l'homme ait exercé. — II. Quatre vertus sont nécessaires au Couturier : r La Charité ; 20 la Diligence ; 3° la Pauvreté ; 4° la Dévotion.

I. WÊ&^ ussitot qu'Adam et Eve eurent péché et que le 'œ?Sm crime eut découvert leur nudité à leurs propres

yeux, ils exercèrent le métier de couturier, se faisant des ceintures avec des feuilles de figuier.

Dieu voulut être de la partie : il leur donna des habits de 'peaux de bêtes (soit par une nouvelle création, soit qu'il les tirât des animaux déjà créés), et prit la peine de les habiller lui-même.

Depuis, Dieu a envoyé par ses Anges et par ses Saints ou a donné lui-même de temps en temps des habits à ses serviteurs, pour montrer l'affection qu'il leur portait, et combien il honorait leur vertu. Il envoya par les Anges une belle robe blanche à sainte Agnès, qui avait été exposée dans un lieu infâme. Il revêtit de lumière sainte Secondine, qui était en danger d'être couverte de honte et d'opprobres. lia fait croître les cheveux à plusieurs Saints, pour les couvrir depuis les pieds jusqu'à la tête, au milieu des déserts et en d'autres lieux.

Notre-Seigneur Jésus-Christ donna à sainte Catherine de Sienne une robe invisible qui la préservait des froi-

dures, dans la saison la plus rigoureuse de l'année, comme je l'ai dit ailleurs.

La glorieuse Vierge apporta des robes très belles et très précieuses à saint Bonnet, évêque d'Auvergne, et à saint Hildephonse, archevêque deSéville.

Quand Dieu ne veut pas donner de nouveaux vêtements, il conserve les vieux et empêche qu'ils ne s'usent et ne se déchirent. Il fit ce privilège plusieurs années à l'abbé Apollonius, quarante ans entiers aux enfants d'Israël dans le désert de l'Arabie, et cinquante ans à saint Abramius, anachorète.

Il conserva même les habits de saint Wostan, sept ans après sa mort, de saint Fursy, soixante-dix ans, de sainte Faustine, plusieurs siècles, sans permettre que les vers ni la pourriture y gâtassent rien dans le tombeau.

II. Maintenant cet aimable et estimable Père et Créateur ne veut pas faire tous les jours des miracles nouveaux ; mais il pourvoit ses enfants, par une providence très spéciale, de ce qui est nécessaire pour leurs vêtements. Il vous envoie comme un Ange du Paradis pour faire la distribution de ses libéralités. Vous devez donc prendre un cœur, un œil et une main d'Ange pour l'aide de vos frères, qui se sont dépouillés de tout ce qu'ils avaient au monde afin de suivre Jésus-Christ, qui est mort tout nu sur la croix pour leur salut.

i. La première vertu que vous devez avoir, c'est une cordiale charité, qui vous mette un sincère désir au cœur de pourvoir tous les Religieux de votre monastère, comme des serviteurs, des amis et des enfants de Dieu, qui lui sont très précieux, et à qui il prépare une très illustre gloire en Paradis.

Avec quel amour, avec quelle joie et quelle tendresse pensez-vous qu'Anne, femme d'Elcana, faisait tous les ans une robe au petit Samuel, son fils, qu'elle avait consacré au service de Dieu à Jérusalem ? Avec quelle ferveur et avec quelle charité la sacrée Vierge Marie fit-elle la r. m.

robe sans couture et les autres habits de Notre-Seigneur ? Si vous travailliez pour les pauvres qui sont à la porte de votre couvent, vous croiriez à juste raison que vous serviriez particulièrement notre Sauveur, qui est le tuteur et le père des pauvres, et vous sentiriez de l'ardeur à ce travail ; vous faites néanmoins davantage en habillant vos frères religieux, qui non seulement n'ont plus rien, mais qui ont perdu tout le pouvoir et toutes les prétentions de rien posséder en ce monde. Dieu, par une singulière faveur, vous met à sa place pour les habiller et les défendre contre toutes les injures du temps.

Notre Rédempteur remercia saint Martin et sainte Catherine de Sienne des habits qu'ils avaient donnés aux pauvres. Saint Marcia, prêtre de Constantinople, donna sa soutane à un pauvre avant d'entrer à l'autel pour y dire la Messe. Gennadius, le patriarche, et plusieurs autres le virent durant ce saint Sacrifice couvert d'une robe très précieuse. N'est-ce pas pour vous un grand honneur de mettre vos travaux sur les membres de Jésus-Christ? Quand vous travaillez pour des ornements d'autel, pour accommoder le voile d'une image ou d'un calice, vous vous estimez heureux, et vous avez raison ; et toutefois cela n'est rien en comparaison du corps et de l'âme d'un véritable Religieux, qui est le temple de Dieu, mille fois plus sacré et plus divin que ne sont toutes nos églises de marbre et de jaspe, et que tous les autels, tous les corporaux,tous les ciboires et tous les calices. Approfondissez bien cette pensée, et elle vous sera d'une continuelle et très sensible consolation.

Sovez charitable à prendre garde si quelque chose manque à vos frères. Soyez charitable à en avertir le Supérieur afin qu'il y pourvoie, et soyez encore plus charitable et plus obéissant dans l'exécution prompte et affectueuse de ses ordres. Donnez surtout avec un visage gai et avec des paroles humbles et respectueuses, ce qui sera ordonné par celui qui vous gouverne.

Votre récompense sera très excellente si vous faites votre office par charité. Frère Venant, de l'Ordre de Saint- François, ayant fait l'office de couturier avec une charité parfaite, mérita d'être placé après sa mort entre les Séraphins, comme on l'apprit par une révélation faite à une personne sage et fort unie à Dieu.

2. La seconde vertu à laquelle vous devez vous étudier pour être un parfait couturier religieux, c'est la diligence par une sainte assiduité à la besogne, autant que l'obéissance vous le permettra. Une vie sédentaire et ennuyeuse cherche facilement des divertissements inutiles et affectés sans aucun sujet. La variété des objets qui nous frappent les yeux donne aussi de la récréation à l'âme, et c'est une vie languissante et comme morte d'être sans cesse entre quatre murailles, assis sur un tablier, à la vue des mêmes parois et dans le maniement de vieux haillons, pleins d'ordures et si corrompus qu'ils ne valent pas la peine de les refaire.

Sans doute, si un frère convers n'a dans son âme une occupation intérieure avec Dieu, s'il ne se plaît à son entretien et ne se met en sa présence, les mains lui tomberont et il aura mal aux reins ; il dira qu'il ne voit pas assez clair pour être toujours les yeux ouverts afin de coudre comme il faut. Mais si une fois il s'est mis en la présence de son Créateur, qui compte tous les coups d'aiguille qu'il donne à sa couture et tous les moments qu'il est sur le tablier, il sera très content et très diligent.

Niéremberg loue à juste titre Jacques Serrano, coadjuteur de notre Compagnie, de ce qu'il employait à sa couturerie tout le temps qui lui restait après son oraison, après son examen de conscience, la Messe et la lecture spirituelle. L'obéissance, disait-il, m'a mis cet office en main et espère que je m'en acquitterai avec fidélité et avec diligence. Sur ce motif, il donnait si bonne édification à ges serviteurs, que plusieurs priaient avec instance d'entrer en la Compagnie.

Ne soyez pas toutefois si attaché à votre occupation que vous soyez comme une ortie de mer collée à un rocher, d'où l'on ne la peut retirer sans se blesser sensiblement.

Demeurez volontiers dans votre boutique, quand on vous y laisserait des semaines entières, comme un poisson reste dans sa fontaine ; mais sortez-en joyeusement quand on vous en retire, quoiqu'on vous interrompe à chaque demiheure. Les Supérieurs sont encore plus souvent interrompus que vous, et il faut qu'ils reçoivent avec joie ceux mêmes qui leur sont importuns. Les interruptions doivent être plus sensibles à un confesseur, à un régent et à un prédicateur. On les prend néanmoins souvent à l'improviste pour la consolation d'un pénitent à l'église, pour une visite en ville et pour, d'autres occasions ; et ils ne s'excusent point sur la perte de leurs sermons et de leurs travaux commencés, qu'ils ne pourront ni si bien ni si facilement continuer au retour.

Si votre besogne presse, représentez-le avec modestie et humilité. Après cette représentation, si le Supérieur persiste dans son commandement, faites la charité de bonne grâce. Un acte de charité est d'une valeur plus considérable que la perte qui arrivera par suite de votre départ ne peut être. Dieu vous donnera des forces, et il inspirera à vos serviteurs la volonté de travailler avec plus de diligence et plus de succès. Vous ne perdrez jamais rien avec Dieu ; et vous aurez toujours du temps de reste, si vous ne le perdez vous-même par votre négligence.

3. La troisième vertu du bon couturier religieux, c'est l'amour de la pauvreté, qui lui fait garder avec soin tous les linges et les habits de la maison, qu'il conserve comme le bien de Dieu. C'est ce que la première Règle de nos frères couturiers prescrit en ces mots : Ils doivent garder tout le meuble, tant de linge que de laine, et tout ce qui appartient aux habits, soigneusement, comme choses appartenant aux pauvres de Jésus-Christ.

a) Mettez par écrit dans un livre tout ce que l'on vous

confie, et ajoutez-y tout ce que vous faites de nouveau ou -ce que l'on donne en aumône. Marquez l'an, le mois et le^ jour, afin que vous en puissiez rendre compte quand votre Prieur vous l'ordonnera.

b) Lorsque vous donnez le linge au lavandier ou à quelque autre personne, donnez-le par compte et retirezle de la même sorte. Cette exactitude vous mettra hors de beaucoup de peines et de soucis. Faites de même lorsque vous en donnez à celui qui a la charge du réfectoire, ou de la cuisine, ou d'autres offices.

c) De plus, soyez soigneux à choisir des étoffes bonnes et bien teintes ; que si vous n'en avez pas une parfaite connaissance, dites-le franchement et aidez-vous des experts. Il y a un grand gain ou une grande perte dans cet .achat.

d) Ne faites point votre besogne à la hâte et par manière d'acquit. Travaillez-la si bien qu'elle puisse durer.

e) Soyez prompt à refaire les habits dès qu'ils commencent à se rompre, et avertissez les Supérieurs des manquements que vous remarquez dans la maison contre la pauvreté.

f) Soyez diligent à ramasser tout ce qui traîne par les chambres.

g) Ne soyez point désireux de travailler à des habits neufs. Occupez-vous plus volontiers à refaire les vieux, et laissez la besogne neuve aux autres, même à vos serviteurs.

Saint François de Paule se plaisait à laver et à raccommoder les habits de ses frères. Saint Pierre Célestin prenait aussi plaisir à refaire les vêtements de ses Religieux.il fut fondateur de l'Ordre des Célestins et si illustre en sainteté qu'il fut élu Pape.

h) Sqrtout ayez l'œil au linge. Il s'égare et se rompt plus facilement. Les moines qu'on nommait Humiliés ■s'occupaient au commencement de leur Ordre à faire de .la toile.

Saint Zenon, évêque de Majume, employait son temps au même exercice, pour gagner sa nourriture et celle des pauvres. Occupez-vous par humilité et par charité à mettre en état la toile que vos Supérieurs vous donnent, et à la conserver le plus longtemps que pourra votre industrie.

Si je vous disais qu'assurément la fidélité et l'assiduité dans votre travail (comme celles de saint Séverin, évêque de Ravenne) vous donneraient une crosse et une mitre, plusieurs vous diraient que votre peine serait bien employée. Saint Séverin, étant tisserand, fut choisi pour évêque, parce qu'une colombe fort blanche se posa plusieurs fois sur sa tête dans l'église où l'on était assemblé pour l'élection. Et moi je vous assure que vos vertus vous feront plus qu'Archevêque et plus que Pape dans le Paradis, si vous servez avec ardeur votre Religion dans votre office.

i) Tâchez toutefois d'empêcher les justes murmures des imparfaits, ne leur donnant pas des habits trop pleins de pièces, ni trop déteints. Un des meilleurs moyens de n'entendre nulle plainte, c'est de vous habiller plus mal que les autres.

Les Saints ont eu cette louable ambition d'être plus pauvrement vêtus que tous leurs frères, dans l'estime qu'ils étaient les plus indignes de tous. Saint François disait que la pauvreté est la voie spirituelle du salut, la nourrice de l'humilité et la racine de la perfection. Il s'affligeait quand il voyait quelqu'un plus mal vêtu que lui.

Le bienheureux Henri Suso, dominicain, étant contraint de prendre une robe neuve, priait Dieu qu'il lui plût de la faire paraître comme vieille et usée, et de ne pas permettre qu'elle lui fît aucun dommage dans l'âme.

Saint Jean Calybite,né de parents très riches, passa plusieurs années inconnu, méprisé et habillé comme un pauvre gueux dans la propre maison de ses parents. Il fit promettre à sa mère qu'elle le ferait enterrer avec ces

pauvres haillons, et puis il se déclara à elle et lui fit connaître qu'il était son fils. Sitôt qu'il eut fermé les yeux, sa^ mère, oubliant ses promesses, le fit couvrir d'une robe' précieuse et éclatante ; mais incontinent elle devint paralytique, et ne put obtenir sa guérison qu'elle n'eût fait ôter cette vanité de dessus le corps du Saint, et qu'on ne lui eût rendu ses vieux habits, qui lui avaient mérité «la robe de gloire dans le Paradis.

4. La quatrième vertu du bon couturier religieux, c'est la dévotion. Vous devez manier les habits des serviteurs de Dieu comme des reliques, qui souvent font des miracles et sont toujours de grands miracles. Saint Antoine portait, les jours de Pâques, de Pentecôte et des fêtes les plus solennelles de l'année, la robe de saint Paul, premier ermite, laquelle était faite de feuilles de palmier.

Ceux qui touchaient l'habit de saint Siméon Stylite, encore vivant, estimaient qu'ils seraient comblés de toute sorte de bénédictions. Les chrétiens et les païens même tenaient à grand honneur de manier le bout de la robe de saint Antoine, dans la pensée qu'ils en recevraient des faveurs du Ciel.

Par l'attouchement de saint Théodose, abbé, une personne fut guérie d'un chancre fâcheux. Par l'attouchement de la robe du bienheureux Odoric, une maladie habituelle fut chassée. Par l'attouchement des vêtements de saint Vivence, un démon fut poussé hors de son idole. Le vêtement de sainte Aldegonde préserva du feu et de l'eau bouillante une- Religieuse. On mit l'habit de saint Anastase Persan, frère convers, à un possédé, et le démon en sortit à l'instant. Combien de miracles a-t-on faits avec un petit bout des vêtements de saint Paul.de saint Ignace, de saint Xavier et même d'autres Religieux, dont on ne tenait pas plus de compte que de ceux avec qui vous conversez, et dont vous maniez tous les jours les habits entre vos mains ! Servez-vous de l'occasion dans le pouvoir que vous en avez, et estimez-vous heureux d'être

occupé à un ministère si plein de consolation et de dévotion, si vous ouvrez les yeux pour voir le bien que vous possédez.

Joignez la dévotion et l'oraison à votre travail, et vous en expédierez plus que si vous vous épuisiez dans une continuelle anxiété et dans un fâcheux empressement, qui vous ôtent le loisir et la volonté de converser avec votre Créateur.

Saint Homobon donnait ses pains aux pauvres, et il en retrouvait de plus beaux. Il donnait par aumône le vin qu'il portait à ses vignerons; et.il trouvait l'eau dont il avait rempli les bouteilles, changée en un vin excellent. Il faisait ses prières à Dieu tout à loisir, et il trouvait les habits qu'il avait taillés, tout cousus par le ministère des Anges, sans qu'aucun homme s'en fût mêlé. La pluie se change en toute sorte de fleurs et de fruits, et la rosée céleste de la prière sert à toutes les fonctions des hommes et particulièrement des Religieux.

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