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CHAPITRE II

PENSÉES DÉVOTES P01 R FOURNIR DES DISCOURS SPIRITUELS ET DES ORAISONS JACULATOIRES AU COUTURIER.

I. Nécessité de la dévotion pour le Couturier. — II. Diverses pensées spirituelles.

I. ^^ÔP/JJIotre office n'accable pas de telle sorte le corps yjp de travail, qu'il empêche le vol de l'esprit vers Dieu et le mouvement de la langue vers les hommes. Vous devez mettre un soin très particulier à préparer une grande abondance de choses saintes dans votre coeur, afin que dans les occasions la mémoire vous mette de bonnes pensées devant les yeux, lesquelles vous puissiez méditer et communiquer aux autres.

Cette pratique vous remplira toute la journée d'un baume céleste, qui tiendra votre âme dans la joie et la fortifiera contre toutes les tentations; autrement il est bien difficile que votre esprit ne soit inquiété de pensées inutiles, extravagantes et dangereuses, étant assis depuis le matin jusqu'au soir sur votre tablier, ou dans le silence que votre Règle ordonne, ou dans des discours de fatras, de nouvelles et de puérilités, qui édifient mal vos serviteurs et remplissent votre âme de péchés véniels.

II. Je mettrai ici quelques considérations ; le Saint- Esprit vous en suggérera beaucoup d'autres dans l'exercice journalier que votre dévotion se prescrira.

i. Vous faites et vous maniez tous les jours des habits de Religieux. Remerciez Dieu de la grâce qu'il vous a faite de vous en donner un qui est comme la robe d'un second baptême.

Nous lisons une chose agréable et utile dans la Vie de saint Siméon Salus. Les Religieux avaient résolu de lui donner l'habit, ainsi qu'à Jean, son compagnon, et leur disaient avec allégresse : Oh ! que vous êtes heureux ! demain vous sere\ rebaptisés, et vous aurez ta même pureté de conscietice qu'en votre première naissance. Ce discours les étonna et les fit courir incontinent à l'abbé Nicon. Ils se jettent à ses pieds et, fondant en larmes, lui disent : Nous vous supplions, notre Père, de ne nous point baptiser : nous sommes chrétiens et nés de parents chrétiens. Ce vénérable vieillard, qui ignorait les paroles de ses Religieux, repartit : Qui vous a parlé d'un second baptême ? — Les Pères, dirent-ils, ?ious ont avertis que demain nous serions rebaptisés. L'Abbé comprit alors qu'ils parlaient du saint habit de la Religion, et répliqua : Ils ont dit vrai, mes enfants ; car avec l'aide de Dieu nous vous donnerons demain les vêtements sacrés et angéliques de notre Congrégation. Toute la journée du lendemain, à la vue de cet ornement nouveau, ils furent tous deux remplis de très sensibles consolations du Ciel, et la nuit, dans

les plus épaisses ténèbres, ils virent le visage l'un de l'autre comme en plein midi et aperçurent sur leurs têtes une belle couronne.

2. Quand vous voyez ou quand vous faites quelque habit neuf, souvenez-vous de la beauté d'une âme qui est en la grâce de Dieu. Elle est si ravissante qu'il n'est rien en ce monde qui lui soit comparable. Les Saints à qui Dieu en a donné la connaissance nous en ont donné l'assurance plusieurs fois.

Sainte Catherine de Sienne avait le don particulier de voir à découvert l'état des âmes de ceux avec qui elle conversait. Elle disait à saint Raymond, son confesseur : 0 mon Père, si vous aviez vu la beauté d'une âme, sans doute vous seriez prêt a mourir cent fois pour son salut.

Dieu a déclaré cette splendeur d'une âme sainte par l'ornement des habits dont il l'a fait paraître revêtue. Saint Sébastien animait les martyrs à la persévérance dans les tourments; on vit sept Anges, lesquels lui mettaient un manteau blanc sur les épaules, qui ravissait d'admiration toute l'assistance par sa beauté et par son éclat de lumière. Un jeune homme parut aussi dans des rayons très brillants, et lui donna la paix avec ces paroles : Tu seras toujours avec moi.

La bienheureuse Jutte, recluse, fut ravie en extase, pendant laquelle elle vit à sa main droite neuf Anges et neuf à sa gauche, qui lui donnaient un habit tout chargé de broderies d'or et de pierres précieuses, et qui l'en habillaient. Après l'avoir bien ornée, ils la présentèrent devant le trône de Jésus-Christ, comme son épouse.

3. Les habits neufs vous peuvent aussi remettre en mémoire les vêtements de gloire qu'auront les Saints dans toute l'éternité.

Cette gloire fut représentée à la bienheureuse Angèle de Foligno qui, à l'article de la mort, fut présentée au Père éternel par Notre-Seigneur même. Cet aimable Rédempteur lui montra un admirable habit de gloire et de

lumière, dont il la voulait embellir comme son épouse très aimée.

La bienheureuse Oringe, après avoir gardé les bœufs dans sa jeunesse, fonda un monastère, et pas une fille n'y savait lire ni écrire. Elle vécut et mourut si saintement, que l'on vit son âme monter au Ciel, portée par les mains des Anges et parée d'une riche robe blanche. Elle fut dix-sept jours sans être ensevelie et sans aucune corruption. Une femme débauchée s'approcha pour regarder fixement son corps, et la Sainte couvrit son visage avec sa robe, afin de lui donner horreur de ses crimes.

Sainte Agnès descendit du Paradis pour consoler ses parents, qui pleuraient sur son tombeau. Elle était vêtue d'une très riche robe de brocatelle et tout étincelante d'une divine splendeur. Elle avait à sa droite un agneau plus blanc que la neige, et une armée de Vierges qui l'environnaient, parées des mêmes habits qu'elle. Passant près de ses parents, elle s'arrêta et leur dit : Ne me pleure^ pas comme morte ; mais ré jouissez-vous avec moi de mon bonheur , parce que je suis dans des palais de lumière, avec cette glorieuse troupe que vous voye^.

4. Quand vous maniez des habits vieux et déchirés, considérez si votre âme n'a point une dangereuse vieillesse, et si elle n'a rien perdu de sa première vigueur et de sa première beauté.

Souvenez-vous aussi de la mortification de tant de Saints qui ont recherché avec ardeur de vieux habits : saint Ignace, saint Xavier, le patriarche Nugnès, nos Frères le bienheureux Rodriguez et Ximenès, et plusieurs autres nous en ont donné des exemples signalés.

La bienheureuse Oringe, ayant reçu des habits neufs de sa maîtresse, qu'elle servait à Rome, les donna aux pauvres et reprit les vieux, pour servir Dieu dans une plus grande humilité.

5. Considérez que les vieux habits méritent d'être prisés davantage, comme plus consacrés par l'attouchement des

serviteurs de Dieu. Nous mettons, en Europe, des perles et des diamants dans nos trésors, et les Japonais y mettent de vieux chaudrons et d'autres vieilles ferrailles. Je ne sais qui se trompe le plus ; car le grand prix des pierres précieuses est une pure vanité et une pure illusion.

Les pauvres vêtements des serviteurs de Dieu ont souvent de grands effets. Une femme malade toucha ceux de saint Bernardin de Sienne et fut guérie. Un aveugle, ayant manié le manteau de saint Fursy, recouvra la vue. Les habits du vénérable Père Carafe, Général de notre Compagnie, mort depuis cinq ou six ans, font maintenant plusieurs miracles et soulagent dans de grièves tentations.

Pour prouver l'efficacité des habits des Saints, la victoire de l'empereur Théodose me suffit. Ce prince aussi pieux que généreux, sur le récit qu'on lui avait fait des miracles de saint Sénuphius, qui florissait en Egypte, écrivit à Théophile, patriarche d'Alexandrie, pour prier de sa part ce saint homme de venir à Constantinople, afin d'avoir son aide dans une dangereuse guerre. Le Patriarche prit la peine d'aller lui-même à sa cellule et de lui faire toutes les instances possibles ; mais il ne put jamais arracher de sa chère solitude ce saint ermite, lequel néanmoins, pour ne pas désobliger l'empereur en la cause de Dieu, prit son bâton et son capuchon, et les levant au Ciel du côté de l'Orient, dit : 0 mon Dieu, mon Seigneur, le Dieu des armées ! je vous en supplie, donner à ce bâton et à ce capuchon la même force que si j'étais présent dans l'armée de l'empereur. Il ne fit pas de plus longues prières, et Dieu l'assura de la victoire. Se tournant alors vers le Patriarche, il lui dit avec un visage joyeux : Prenez ce bâton et ce capuchon, et mander à l'empereur qu'au jour de la bataille il prenne le bâton en main et mette le capuchon sur sa tête ; et qu'il soit certain qu'étant en cet équipage à la tête de son armée, il remportera une très glorieuse victoire. Ce prince dévot fut ravi d'un si précieux gage. Il

s'habilla et s'arma de la sorte au jour de la mêlée ; et sitôt qu'il parut en cet habit sanctifié, l'armée ennemie fut mise en déroute.

6. Quand vous rencontrez quelques habits sales, mal en ordre, gâtés de vermines, considérez la misère du cœur de l'homme, qui n'est que pourriture et par conséquent ne mérite que mépris et abandon. Méditez l'état d'une âme salie de plusieurs péchés véniels, qui la rendent horrible, quoiqu'ils soient petits.

Pensez aussi que peut-être le Religieux qui se sert de ces habits infectés se néglige par mortification à l'imitation de quelques Saints. Saint Tillon, moine en France, ne lavait jamais la robe qu'il avait une fois mise sur son dos, et disait que la recherche des délices dans un cilice était vaine. Il ne changeait jamais de tunique si la sienne n'était déchirée. Saint Hilarion avait déjà fait de même. Le cilice de saint Thomas, archevêque de Cantorbéry,qui fut trouvé sur son corps après son martyre, était si plein de vermines, que ce lui était un plus fâcheux tourment que le martyre même. Ce cilice lui descendait jusqu'aux genoux et lui serrait étroitement les cuisses.

Vous pouvez et vous devez louer la vertu de ceux qui se mortifieraient de la sorte. Ne laissez pas néanmoins d'en avertir le Supérieur, afin qu'il mette remède à cette saleté, qui n'est point décente dans une Communauté religieuse.

Je loue saint Cuthbert, qui n'avait jamais ses habits sales et n'y cherchait aussi ni mignardise ni délicatesse. La netteté donne de l'édification ; l'affectation de politesse montre de la vanité dans un Religieux, lequel se doit plutôt porter au mépris de soi-même qu'à ce qui le peut rendre considérable.

7. Quand vous allez reprendre les chemises et les habits que l'on change selon les saisons, considérez que tout se salit en ce monde, et qu'en conséquence nous n'y devons pas attacher notre affection. — Songez que le corps de l'homme n'est qu'une charogne, puisque son seul at-

touchement gâte du linge qui est si beau et si blanc; — qu'il nous faut servir de la mortification comme d'une bonne lessive, si nous voulons nous blanchir et paraître nets devant les yeux de Dieu ; — que nous avons besoin de rénovation d'esprit, à moins de vouloir être sales et abominables ; — qu'au premier abord du péché dans l'âme, il le faut jeter dehors par une bonne confession, afin de nous revêtir de la grâce de Dieu, qui nous rendra notre première beauté devant les Saints du Paradis.

8. Considérez aussi que plusieurs serviteurs de Dieu ne changeaient jamais d'habit, et que vous l'avez bien à votre aise,vous qui avez en hiver et en été ce qui vous est commode.

Saint Guillaume, archevêque de Bourges, ne mettait jamais de différents habits pendant toute l'année. Saint Félix, prêtre de Noie, n'en avait qu'un, et si on lui en faisait deux, il en donnait incontinent un aux pauvres. Saint François jeta tous ses vêtements à son père, qui le voulait empêcher de suivre Jésus-Christ, et s'habilla très mal par un saint mépris du monde, qu'il foulait aux pieds. Prenez ce que Dieu vous donne, mais avec action de grâces et avec une grande humilité, dans l'estime que vous avez toujours au delà de vos mérites.

9. Enfin, les couleurs même des habits vous peuvent fournir de bonnes pensées. La blanche est le symbole de l'innocence ; la verte, de l'espérance ; la rouge, de la passion de Notre-Seigneur et de la charité; la grise, de la pénitence ; et ainsi du reste.

Plusieurs hommes en ce monde sont de couleur changeante; ils n'ont guère de constance et encore moins de persévérance dans leurs bonnes résolutions. Les Saints ont été souvent ornés, par miracle, de vêtements blancs, comme saint Anastase Persan, frère convers, lorsqu'en prison il fut visité par les Anges. Dieu voulait montrer ainsi son innocence et la robe de gloire qu'il lui préparait au Ciel, à la suite de l'Agneau sans tache.

La bienheureuse Véronique, sœur converse, entendit

dans son extase un Ange qui lui disait : Souvene^-upus que vous ave\ vu Notre-Seigneur, qui vous est apparu habillé de diverses couleurs pour la déclaration de plusieurs' choses. La robe blanche signifie la pureté et l'innocence d'une bonne conscience, qui rend les hommes resplendissants devant Dieu, et principalement ceux qui lui sont consacrés. Saches, ma fille, que celui qui n'a point de pureté n'aura jamais la grâce de son Créateur. Il est vrai que le cœur de l'homme est inconstant et qu'il ne peut éviter les mauvaises pensées ; mais ceux qui aiment la netteté de cœur doivent incontinent étouffer toutes les imaginations extravagantes et éviter tout ce qui pourrait ternir le lustre de leur âme. Ainsi ils obtiendront des dons très signalés du Ciel, auquel ils seront très agréables.

Les vêtements verts de notre Sauveur, tout chamarrés d'or, et qui sont d'une beauté inexplicable, nous montrent la gloire future du Paradis, préparée à ceux qui, fondés dans une ferme espérance des biens éternels, font la volonté de Dieu toute leur vie. Personne ne sait clairement s'il est digne d'amour ou de haine ; tnais il doit se confier dans la bonté d'un Dieu si libéral, et qui a un amour si tendre pour ceux qui s'adonnent entièrement à l'exercice de la vertu et qui sont reconnaissants de ses bienfaits.

L'Ange ajouta que les habits rouges de ce charitable Rédempteur étaient le symbole de sa passion, qu'il a soufferte pour le rachat de tout le monde.

Enfin, que sa robe de couleur bleue signifie l'humilité ; et que celui qui la possède sera orné de toutes les vertus, entre lesquelles sont la paix et la charité, sources vivifiantes du désir de la parfaite union avec son Rédempteur dans l'oraison.

Une autre fois il lui dit : 0 ma fille ! je t'ai montré les fêtes des Saints, comme elles se célèbrent dans le Ciel. Tu as vu les amis de Dieu habillés de vêtements de plusieurs couleurs, afin que tu visses l'état et la condition de chacun.

Les habits blancs des Vierges et les lis qu'elles portent

dans leurs mains, montrent la pureté de leur virginité, et les palmes que quelques-unes tiennent, déclarent la couronne de leur martyre.

Je t'ai montré la gloire diverse des Confesseurs. Tu as vu saint Augustin, saint François, saint Dominique, saint Benoît et saint Basile avec leurs Religieux, habillés diversement, comme ils étaient en ce monde, afin que tu les pusses reconnaître, mais au Ciel la seule robe de gloire les distinguera les uns des autres.

Encore que les Anges ne vous parlent pas sensiblement, néanmoins ces saints entretiens, vous uniront à eux et à votre Rédempteur, et même vous feront trouver le temps plus court ainsi qu'à vos serviteurs.

Prenez seulement garde de ne vous point inquiéter et de ne vous point rompre la tête. N'entrez nullement en scrupule de ce que votre temps s'écoule quelquefois sans ces dévotions.

Allez avec Dieu en simplicité et en humilité; faites votre examen particulier, pour tirer des pensées dévotes et des oraisons jaculatoires de la variété de vos ouvrages. Suivez la direction de votre confesseur. Dieu fera le reste et vous rendra un Religieux spirituel et parfait.

SECTION V

Du Cordonnier.

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