LE CONVERS CORDONNIER DOIT ESTIMER SON OFFICE
I. Avantages de l'office de Cordonnier. — II. Cet office a été exercé par les Saints. — III. Il est fort propre à la pratique de plusieurs vertus. — IV. Dieu a accordé de précieuses faveurs aux Cordonniers.
I. fflff^f 0UT ce que nous venons de dire pour le bon et ly; vertueux couturier, se peut et se doit appliquer à celui qui est à la cordonnerie. Tous deux s'occupent à coudre, quoiqu'en diverses matières. Et il semble que le cordonnier a quelque avantage pour la perfection par dessus l'autre, son office ayant, outre une égale solitude et une égale tranquillité, plus d'humilité et plus de mortification.
Nous sommes venus en Religion pour nous humilier encore davantage, et pour porter une plus pesante croix que nous n'eussions fait dans le monde. Nous nous devons tenir très heureux quand nous en trouvons les occasions, et spécialement quand nous avons quelque office qui semble ravalé aux yeux des hommes. Ainsi nous nous abaissons sans aucun danger de vanité ni d'amour-propre, puisque nous sommes obligés de faire, et de faire en perfection, ce qui nous est commandé.
La nature corrompue dédaigne de s'amuser à de vieux
souliers, et tâche de nous persuader que nous avancerions
mieux le bien de la maison dans un autre exercice. Mais
la grâce la doit contenir dans son devoir et lui montrer
que la vertu d'humilité est le trésor de la Religion, spécialement lorsqu'elle est jointe à l'obéissance ; et qu'en tout lieu où l'on trouve cette pierre précieuse, elle doit être achetée au prix de toutes les sueurs de notre corps, et, s'il est nécessaire, avec la perte de notre propre sang.
II. Votre soin principal est de vous mettre fortement dans l'esprit que l'office de cordonnier est très propre pour faire un Saint, caché aux yeux des hommes, mais connu et favorisé de son Dieu.
Les glorieux martyrs saint Crépin et saint Crépinien, patrons des cordonniers, étaient gentilshommes romains ; ils vinrent en France durant la persécution de Dioclétien et de Maximien. Etant arrivés à Soissons, ils apprirent le métier de cordonnier, parce qu'il est tranquille et propre pour parler à diverses personnes qui viennent dans la boutique. Ils s'y rendirent excellents dans peu de temps; et par leur travail gratuit, ne prenant rien de personne, ils attirèrent à eux toute la ville et convertirent plusieurs bourgeois à la vraie foi.
Maximien, étant averti, les fit venir devant lui et leur commanda d'adorer les idoles. Il leur promit en récompense des richesses et des dignités. Au contraire, il leur proposa des tourments très atroces et une mort très cruelle, s'ils n'obéissaient à l'instant. Ces vaillants champions, remplis du Saint-Esprit, lui répondirent avec une parole ferme, un visage joyeux et un cœur généreux : Tu ne nous étonneras point par tes menaces. ATous n'avons point d'autre vie que Jésus-Christ, et la mort nous sera un grand gain. Donne hardiment tes honneurs et tes trésors à ceux qui te croiront et qui te suivront : nous avons depuis longtemps méprisé tous ces fatras, et nous éprouvons une joie sensible de nous en être débrouillés. Si tu avais la connaissance de notre adorable Jésus, et si tu l'aimais, tu mépriserais tes richesses, ton empire et tes idoles, et lu recevrais de lui un royaume éternel. Que si tu es si malheureux que de demeurer obsti?ié dans le culte
de tes démons, tu seras précipité dans l'enfer pour y être brûlé dans des feux qui ne s'éteindront jamais.
Le tyran se mit en colère et les fît tourmenter par divers supplices, mais ils avaient acquis tant de vertus dans leur boutique, qu'ils se rendirent admirables par une patience et une constance excellentes jusqu'à la mort.
Notre frère Guillaume Sautemouche, qui était cordonnier de son métier et qui a travaillé dans ce collège de Pont-à-Mousson, avait une semblable fermeté d'esprit et de vertu. Il la montra généreusement dans la souffrance d'un douloureux martyre à Aubenas, où, ne voulant point renier la foi, il fut poignardé par les hérétiques calvinistes.
Frère Rodéric Médina, convers de l'Ordre de Saint- Jérôme, dont j'ai déjà dit un mot ailleurs, savait bien l'efficacité de l'office de cordonnier pour se rendre parfait. Il était gentilhomme d'extraction, et néanmoins il pressa fort ses Supérieurs pour être appliqué à la cordonnerie. Il y prenait grand plaisir, quoiqu'il ne sût jamais ce métier en perfection. Ce lui était assez d'aider les autres dans les choses les moins importantes.
Mais il excellait en dévotion. Il servait autant de Messes qu'il pouvait, pour s'unir sans cesse de plus en plus à son Créateur. Il ne méditait et ne parlait, principalement en sa vieillesse, que du Paradis et des biens qui y sont préparés pour les humbles et pour les fervents serviteurs de Dieu.
Une âme tranquille, qui est occupée au travail sur sa petite sellette, est plus exposée aux rayons du Soleil de justice et s'y échauffe plus facilement.
Saint Anien était noble d'extraction et assez riche. Il fut ruiné par un naufrage et se retira à Alexandrie, chez un savetier, qui lui apprit tout ce qui concernait son art et à sa mort lui recommanda son fils. Saint Marc l'Evangéliste lui porta, par une particulière providence de Dieu, son soulier à refaire. Ce bon homme, dans l'empressement de l'ouvrage, se perça un doigt avec son alêne. Le Saint
le guérit sur-le-champ par l'application d'un peu de boue faite avec sa salive ; il fut invité à dîner à son logis et y prêcha si fervemment Notre-Seigneur, qu'Anien se convertit et fut le premier chrétien d'Alexandrie. Tous ceux de sa maison reçurent aussi le saint Baptême. Anien se porta dans une telle ardeur à la vertu et à la mortification de ses passions, qu'ayant par mégarde trop arrêté ses yeux sur une femme, il s'en creva un avec son alêne. Saint Marc, à la première rencontre, le guérit et lui enseigna comment il devait entendre l'Ecriture sainte. Enfin, dans l'admiration de sa prudence et dé sa générosité, il le consacra évêque pour qu'il lui succédât à Alexandrie. 11 s'acquitta si dignement de cette charge, qu'il convertit plusieurs personnes à la foi, bâtit des églises et par ses vertus mérita d'être averti du temps de son heureux trépas.
III. Le cordonnier a de belles occasions de pratiquer plusieurs vertus.
i. Dans la solitude il trouve un grand moyen d'une sainte élévation de cœur par l'oraison. Il peut, sans incommoder personne, chanter quelque hymne dévote à l'honneur de la Vierge, de son bon Ange ou de quelque Saint. La facilité de dire des oraisons jaculatoires enflamme sa bouche et son cœur. Dieu écoute et exauce ses prières. Sulpice le Clerc, novice de notre Compagnie, reçut le commandement, en sa dernière maladie, de demander à Dieu la vocation de deux cordonniers dont on avait besoin à sa place. Trois jours après sa mort, deux bons ouvriers qui savaient parfaitement leur métier se présentèrent, furent reçus et rendirent de grands services dans divers Collèges.
2. L'office de cordonnier sert à l'humilité, qui est la base de toutes les vertus. Il l'oblige de s'occuper sans cesse autour du cuir, et dans une retraite assez éloignée de toute vanité : et si elle se présente, il la foule facilement aux pieds. Saint Zacharie, savetier, le montra bien. Allant toutes les nuits à l'église de Sainte-Sophie, il trouvait les
portes ouvertes par miracle, comme je l'ai dit ailleurs amplement. Aussitôt qu'il se vit découvert, il changea de logis et se cacha si bien qu'on ne le put jamais trouver depuis.'
3. L'office de cordonnier offre le moyen de beaucoup profiter dans la mortification; car il est laborieux. Il attache sur une sellette toute une journée, et oblige à sentir la poix et le cuir, qui ne récréent point l'odorat. A cause de cette mortification, Dieu fait de signalées faveurs à ses bons serviteurs. Frère François, de l'Ordre de Saint-Jérôme, exerça tant de vertus en ce métier, qu'il eut une particulière révélation de l'heure de sa mort et de sa béatitude éternelle en Paradis.
Nos Annales des Congrégations de Notre-Dame font mention d'un cordonnier du Puy, en Auvergne, qui vit à sa mort saint Etienne debout à la droite du F'ils de Dieu. Cette vue lui donna une très grande consolation, le saint Martyr lui montrant la récompense qui lui était préparée dans le Ciel. Il pria son aîné de prendre sa place dans la Congrégation et prédit la mort à son cadet.
4. Je trouve que plusieurs de ceux qui ont vécu avec vertu dans ce métier, ont eu beaucoup de tendresse, et de charité pour les pauvres.
Jean Gavore, natif de Liège, était très prompt à loger et à traiter les pèlerins. Il ordonna par son testament que sa maison fût changée en un hôpital où on les reçût. C'est pourquoi il est regardé comme le premier fondateur de l'hôpital de Saint-Abraham.
Frère Berrrardin de Fossombrone, qui a été le premier frère laïque du saint Ordre des Capucins, demandait du cuir par aumône pour faire des souliers aux pauvres, et s'employait très volontiers en cet exercice avec le congé de ses Supérieurs ; il ne laissait pas de servir son monastère autant et plus que les autres en ce qui lui était commandé. Je vous parlerai d'un certain Dieudonné au chapitre suivant.