‹ Le saint travail des mainsChapitre 18 sur 86 · PENSÉES POUR ENTRETENIR DANS LA DEVOTION LE CORDONNIER RELIGIEUX · texte numérisé non relu

PENSÉES POUR ENTRETENIR DANS LA DEVOTION LE CORDONNIER RELIGIEUX

I. La dévotion est nécessaire et avantageuse au Religieux. — II. Pensées utiles à l'entretien de la dévotion du Cordonnier religieux.

I. |wR^?Hn Religieux sans dévotion est un arbre sans '■! moelle. Il est revêtu de belles feuilles à l'extérieur et d'un habit qui donne de l'éclat aux yeux du monde. Mais il ne porte point de fruits, ou ils sont, comme les fruits de Sodome et de Gomorrhe, beaux en apparence et au dedans pleins de cendre et d'ordures. Au contraire, un Religieux dévot, en quelque office que vous le mettiez, fait des œuvres dignes de Dieu et de ses autels.

L'apparence extérieure en sera peut-être méprisable, comme celle d'un petit ver à soie ou d'une abeille, mais

les travaux seront estimés du Roi des rois et reçus dans ses églises et dans ses demeures les plus sacrées et les plus divines.

Un dévot cordonnier religieux, avec son tablier de cuir et avec son àme pleine de vertus, est l'arche du Testament, qui contient la loi de Dieu et est couverte de peau. Elle est faite d'or pur et de bois de Séthim, environnée de chérubins d'or et d'olive, c'est-à-dire de charité et de miséricorde.

Moins vous brillerez aux yeux des hommes, plus vous brillerez aux yeux de Dieu. Les diamants mêmes qui se produisent dans un grand jour et en plein midi perdent leur lustre ; et lorsqu'ils se cachent aux rayons de ce soleil visible, ils sont des soleils admirables dans les maisons et tirent leur lumière de l'obscurité même.

Si vous avez de la dévotion, Dieu vous bénira ainsi que votre couvent ; si vous en êtes privé, Dieu vous abandonnera en tous vos desseins.

Nous lisons un exemple notable de cette vérité dans la Vie de saint Jean l'Aumônier. Deux cordonniers travaillaient à Alexandrie. L'un avait son père, sa mère.sa femme et ses enfants à nourrir. Il était néanmoins très assidu à l'église, dans la confiance que Dieu aiderait sa famille ; et de fait, Dieu bénissait de telle sorte son travail que, dans une abondance suffisante, il vivait doucement et joyeusement. L'autre n'avait personne à nourrir que lui-même, était plus excellent maître que le premier, travaillait les fêtes et les dimanches, et toutefois à peine avait-il sa subsistance. Cette inégalité de succès lui donnait de fortes pointes de jalousie et d'ennui contre son voisin. Une fois il ne put retenir sa colère et dit : Comment deviens-tu si riche, vu que je suis si pauvre dans un travail continuel et meilleur que le tien ?

Le serviteur de Dieu, qui désirait lui inspirer l'esprit de dévotion, se mit à sourire et repartit : Ne vous étonne^ pas, j'ai trouvé un trésor, et peu à peu je me suis fait

riche. Si vous voulez, je vous mènerai avec moi, et vous aure^ la moitié de notre conquête.

Ce malheureux ouvrit les oreilles dans un épanouissement de cœur inespéré. Il suivit, comme l'ombre suit le corps, cet Ange terrestre, qui le conduisit souvent à l'église. Dieu commença alors à verser ses bénédictions sur- lui et à l'enrichir, et dans la continuation de ses dévotions, il le mit parfaitement à son aise.

Son bon conseiller lui dit alors: Vous ave% vu, mon frère, comment par une sainte tromperie pour l'amour de Dieu j'ai fait le profit de votre âme et de votre maison. Croyez-moi, je n'ai rien trouvé dans la terre, mais dans la bonté de mon Dieu par la fréquentation de l'église et par la confiance aux paroles qu'il a dites : Cherche^ premièrement le royaume de Dieu, et il vous comblera de tous les biens qui vous seront nécessaires. Je me suis adonné à la piété et au service de mon Créateur, et il ne m'a jamais abandonné. Vous êtes maintenant en bon train. Le Ciet vous a béni, et il vous bénira toujours, si vous serves Dieu avec fidélité et avec persévérance.

Saint Jean, qui était patriarche d'Alexandrie, sur le récit de la piété, de la bonne conduite et du zèle de ce bon conseiller, le fit prêtre et se servit de lui en diverses occurrences.

Travaillez de toutes vos forces, mais ne perdez jamais rien de vos oraisons, de vos examens, de vos lectures spirituelles, de vos chapelets et de vos autres dévotions réglées par l'obéissance. Souvenez-vous fort souvent qu'être un bon valet et un bon Religieux sont deux choses bien différentes. Dieu pensera à votre travail et vous bénira si vous pensez à lui, au salut de votre âme et au salut de ses serviteurs.

Saint Grégoire raconte qu'un cordonnier, surnommé Dieudonné, s'en allait tous les samedis dans l'église de Saint Pierre, à Rome, et y donnait tout le gain de sa semaine aux pauvres, à l'honneur de la Vierge. Elle eut

cette charité si agréable, qu'elle fit voir à un de ses serviteurs un beau palais d'or qu'on bâtissait à Dieudonné dans le Paradis, et auquel on ne travaillait que le samedi.

Que vous importe, pourvu qu'à la fin de votre vie vous trouviez le fruit de vos travaux ? Il sera d'autant plus grand qu'il sera plus céleste.

II. Un moyen excellent pour vous maintenir dans une solide dévotion, c'est de vous habituer à diverses considérations saintes sur les ouvrages qui vous sont ordinaires. Je vous en proposerai quelques-unes qui, comme je l'espère, ne vous seront pas inutiles et vous aideront à l'invention de plusieurs autres.

i. Quand vous voyez et quand vous maniez des souliers, pensez que c'est le péché qui nous oblige d'en porter pour nous garantir du froid, du chaud, des ronces, des épines et des autres choses produites par le crime de nos premiers parents.

2. Considérez que vous n'avez pas moins besoin de conserver les pieds de l'âme, qui sont ses affections, que ceux du corps, autrement ils se souilleront dans la fange, se déchireront parmi les épines de cette vie et se fouleront sur les cailloux et sur les difficultés qu'ils y rencontreront.

3. Baisez les souliers qui sont consacrés par l'attouchement de tant de saints Religieux. Sainte Catherine de Sienne faisait plus que cela : elle baisait la terre qui avait été touchée par les souliers des Religieux de l'Ordre de Saint-Dominique, à cause qu'ils étaient occupés à la conversion des âmes ; à la première remarque de leur passage devant son logis, elle en sortait, et lorsqu'ils avaient le dos tourné, elle baisait avec larmes et avec tendresse la terre qu'ils avaient foulée aux pieds. Sainte Hedwige, duchesse en Pologne, avait fort peu d'estime d'elle-même et une grande opinion de la vertu des autres. Elle baisait la place où elle avait vu les Religieux et d'autres personnes vertueuses se tenir debout ou faire leurs prières ; lorsque

les Religieuses étaient au réfectoire, elle allait à l'église baiser la place où elles s'asseyaient pendant le service. De plus, lorsqu'elle montait au dortoir, elle faisait la même chose à tous les degrés, et ensuite à leurs escabelles et à leurs chaises, dans une sainte estime que l'attouchement des serviteurs et des servantes de Dieu consacre toutes choses et les rend dignes de vénération.

4. Saint Grégoire de Nysse dit que la continence et la mortification sont les souliers de l'âme, qui la défendent des ronces et des chardons, et qui empêchent que le péché n'entre au dedans et ne la perdent. Saint Grégoire, pape, nous enseigne que les souliers de l'Eglise sont les exemples des Saints qui nous ont précédés parce qu'ils ont frayé les routes du Paradis. Quand vous mettrez les pieds où les , Saints de votre Ordre les ont mis, tout votre chemin sera heureux. Saint Venceslas, duc de Bohême, marchait la nuit nu-pieds parmi la neige et les glaces, et ne sentait point le froid, brûlant de l'amour de Dieu. Podius, qui le suivait et était bien chaussé, mourait de froid. Le Saint lui commanda de le suivre pas à pas, en mettant ses pieds où il mettait les siens : il le fit et incontinent il se sentit réchauffé. Un bon exemple donne de la force et de l'ardeur aux plus glacés.

5. Quand on vous apporte de vieux souliers rompus, et que vous les refaites, souvenez-vous de la mortification des Saints. Saint Roger, abbé, portait des souliers percés. Saint Ignace et sainte Gudile, très nobles d'extraction, les portaient rompus par dessous, sans semelle, pour sentir la peine de la nudité des pieds et n'en point avoir l'honneur. Origène a été longtemps sans se servir de souliers. L'abbé Eusèbe ne s'en servit jamais pendant toute sa vie.

6. Quand vous coupez le cuir pour faire ou pour raccommoder les souliers, pensez aux tourments des Martyrs, à qui l'on a quelquefois coupé les oreilles et le nez, comme aux saints Fauste, Janvier et Martial, la langue, comme aux saintes Basiline, Anastasie et autres, les ma-

melles, comme aux saintes Agathe, Théodosie et Calliope, les mains, comme aux saints Marius, Audifax et Abbaccuc, à qui on fit faire le tour de toute la ville après leur avoir suspendu au cou ces mêmes mains. Un héraut criait devant eux : Ne blasphème^ point les dieux, et les Saints répondaient : Ce ne sont point des dieux, ?nais des diables qui vous perdront vous et vos princes. Enfin ils furent décapités.

On coupa les pieds à sainte Charis, les jarrets et les cuisses à saint Arcade qui, dans un triomphe de joie, disait : 0 membres heureux, qui ave^ été dignes d'être utiles à Notre-Seigneur ! je ne vous ai jamais tant aimés lorsque vous ave\ été unis à mon corps, que je vous aime d'amour dans cette séparation. Il a été nécessaire que vous fussiez retranchés en ce monde pour obtenir une réunion immortelle en l'autre. Vous êtes maintenant à Jésus, et maintenant je me reconnais serviteur de Jésus, comme je l'ai toujours désiré sur toutes choses. Il fit de belles et de ferventes exhortations à tous les assistants, afin qu'ils se fissent chrétiens, et rendit son âme à son Créateur pour aller jouir des plaisirs éternels en Paradis.

7. Quand vous frappez sur votre cuir à grands coups de marteau pour l'étendre et l'affermir, considérez que l'on frappa si longtemps à coups de pierres la bouche de saint Félix, prêtre, qu'il en mourut; que l'on cassa les mâchoires à saint Zenon, soldat, qui s'était moqué du sacrifice que Dioctétien faisait à Cérès ; que les saints Crépin et Crépinien furent moulus de coups de bâtons sur le commandement de Rictiovare.

8. Quand vous clouez les semelles des souliers, ou pour arrêter le cuir pendant que vous travaillez, ou pour le faire durer davantage en marchant, souvenez-vous que les saints Martyrs ont été cloués avec une barbare cruauté : sainte Philomène à la tête, saint Victorique et saint Fulcien aux tempes, et d'autres en diverses parties du corps. On fit chausser des souliers pleins de gros clous à saint

Sozon, martyr, dans une contrainte de marcher en cette posture, de sorte que son sang coulait de toutes parts. La bienheureuse Marguerite, fille de Bêla, roi de Hongrie, et religieuse dominicaine, mettait quelquefois de petits clous dans ses souliers, pour mériter à chaque pas et pour imiter les souffrances des Martyrs.

9. Quand vous percez le cuir avec votre alêne, remettez devant vos yeux les glorieux capitaines saint Crépin et saint Crépinien, à qui l'on ficha des alênes entre les ongles et la chair des doigts avec une douleur extrême.

10. Admirez les saints Clément et Agathange, à qui les bourreaux fichèrent de grandes alênes depuis les mains jusqu'aux coudes et depuis les coudes jusqu'aux épaules.

On mit aussi des alênes dans les pieds de saint Carterius et dans les cuisses de saint Tharaque et de ses compagnons.

11. Quand vous poissez le fil dont vous vous servez, méditez que l'on poissa la barbe à saint Hypace, évèque, et à saint André, prêtre, et que l'on y mit le feu, parce qu'ils avaient honoré les saintes images, qu'on leur écorcha la peau de la tête et qu'on les étrangla; que l'on versa de la poix fondue sur les pieds des saints martyrs Jean et Cyre, auxquels on brûla les membres du corps qu'on saupoudra ensuite avec du sel et du vinaigre et qu'enfin on frotta avec des cilices de poils de porcs ; que l'on écorcha la peau à saint Zenon, qu'on l'oignit de poix et qu'il fut ainsi jeté dans le feu ; que le cruel empereur Néron faisait habiller des martyrs de toile ointe de poix, de bitume, de soufre, de suif et d'autres matières combustibles, et puis les faisait brûler par plaisir en sa présence comme des chandelles.

12. Quand vous sentez quelque mauvaise odeur de la poix, du cuir ou d'autres choses, pensez que l'on jetait les martyrs dans des prisons très puantes ; qu'on leur emplissait les narines de sel, de vinaigre, de fange et de choses très sales et très rebutantes; que nos Pères Urbin, Ca-

pèche, Marquez, Miecinski, de Moralez, et d'autres, ont souffert au Japon un très cruel martyre, étant pendus à un poteau par les pieds et mis la tête en bas dans une fosse pleine de toute sorte d'ordures les plus infâmes, et qu'ils y sont demeurés les six, les sept et les neuf jours entiers, et y ont rendu leurs âmes à Dieu.

Si vous méditez sérieusement tous ces beaux exemples et d'autres semblables que vous trouverez dans les Vies des Saints, je ne doute pas que vous ne deviez vous plaire en votre métier, y acquérir une grande perfection et y être très profitable tant à votre Communauté qu'à tous ceux qui travailleront avec vous.

SECTION VI

De l'Acheteur, du Dépensier et du Quêteur.

La grande connexion de ces trois offices est cause que les vertus qui sont propres à l'un conviennent aussi à l'autre ou entièrement ou en partie. Je mettrai néanmoins pour chacun quelque chose qui lui sera plus particulier, premièrement je traiterai de l'acheteur, et puis des autres.

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