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VERTUS PRINCIPALEMENT NECESSAIRES AU VERTUEUX ACHETEUR RELIGIEUX

I. Trois vertus de l'Acheteur : r La Prudence ; 2° la Modestie; 3° la Pauvreté. — II. Quelques pensées pieuses pour l'Acheteur.

gU 'acheteur ou pourvoyeur religieux doit s'étudier spécialement à trois vertus, savoir : à la lypda prudence pour le bien de son couvent, à la modestie pour l'édification du prochain et à la pauvreté pour son propre salut.

1. En premier lieu, la prudence est la première source de l'office, comme parle saint Ambroise. C'est la science des sciences, l'art des arts, dit Thémistius. C'est le flambeau qui nous co?iduit par le chemin du Paradis, comme nous enseigne saint Laurent Justinien, qui ajoute sagement qu'une personne qui n'a point de prudence est semblable à un homme qui contemple le ciel en marchant, et ne prend pas garde où il met son pied, ce qui est cause qu'il tombe dans .quelque précipice.

Nous pouvons dire aussi que la prudence est un flambeau totalement nécessaire pour la conduite de cette vie, r et particulièrement à ceux qui fréquentent le monde, qui est plein de tromperies, et qui abuserait de la simplicité d'un Frère convers, s'il n'avait l'œil ouvert à ses actions.

a) Il doit avoir la prévoyance, afin de prendre son temps pour les provisions. A cet effet, il est nécessaire qu'il ait un cahier où il marque avec soin ce que chaque mois lui présente à meilleur marché et avec plus de commodité. Cette diligence aidera sa mémoire et fera que le Procureur et le Supérieur seront hors d'anxiété et hors de crainte d'oubli.

b) S'il est nouveau dans cet office, il doit se faire instruire par quelques anciens et expérimentés. La véritable prudence consiste en une défiance de sa prudence. Il est utile aussi de s'enquérir des personnes séculières affectionnées au monastère, du temps, des lieux et de la façon de se pourvoir; car dans une ville on pense plus à ces petits ménages, et on en parle plus que dans les Maisons religieuses.

c) Qu'il ait soin que ce qu'il achète soit bon et sain, dans la pensée que c'est pour la nourriture des serviteurs du Roi du Ciel et de la terre, qui ont quitté toutes leurs prétentions aux richesses et aux honneurs de ce monde visible, où ils vivraient dans les délices et dans l'opulence. La pauvreté des Couvents, l'austérité de la Règle et la vertu même des Religieux particuliers qui se sont consacrés à Dieu pour porter la croix, ne permettent pas que vous achetiez des choses de grand prix et bien délicates. Mais vos Supérieurs, votre Règle, la charité et la raison vous ordonnent que vous n'achetiez point le reste de tous ceux qui vont au marché, et que, pour l'épargne de votre peine ou d'un Carolus, vous ne preniez point des viandes qui causent des maladies, qui occasionnent des murmures, et qui empêchent les Supérieurs dans le gouvernement. Méditez souvent que vos fautes retomberaient sur votre T. m. 9

l3o LE SAINT TRAVAIL DES MAINS

Abbé ou sur votre Prieur. Le ventre n'a point d'oreilles, c'est pourquoi il n'entend point vos raisons et exige sa nécessité comme un droit de nature. Méditez aussi, comme une vérité très certaine, que ce n'est nullement de votre office ni de votre pouvoir de mortifier vos frères religieux. La commission en est donnée aux Supérieurs, qui sont toujours en assez grand nombre sans vous. De plus, si vous achetez quelque chose qui ne vaille rien, vous choquerez tous les autres officiers et les jetterez dans de fâcheuses inquiétudes ; car ils ne pourront contenter la Communauté, leur industrie ne pouvant suppléer au défaut du blé, du vin et des viandes. Vous devez ajouter à ces raisons qu'en toutes les maisons on rencontre des personnes, délicates, indisposées, âgées, et quelquefois des imparfaites. Ne voyez-vous pas que par les incommodités que vous leur causeriez au corps ou à l'âme, vous feriez un très grand mal, et souvent plus grand qu'on ne s'imaginerait d'abord ?

Ne craindriez-vous point d'être cause que quelque âme lâche rejetât les yeux vers l'Egypte et regrettât la chair, les aulx et les oignons qu'elle y mangeait avec appétit et à satiété ?

Ce n'est pas un bien peu considérable que de maintenir la joie d'une Maison religieuse et de faire que nul n'y soit mécontent, la tristesse étant le plus grand mal d'un homme resserré dans un cloître. Si la pauvreté de votre Couvent vous ôte l'argent nécessaire, faites que votre diligence extraordinaire y supplée. Au moins agissez de telle sorte que vous ne soyez cause d'aucun désordre dans la maison de Dieu.

d) Votre achat étant fait, distribuez promptement aux officiers ce qui les concerne, afin qu'ils puissent l'accommoder proprement et sans se presser. Ainsi ils feront plus profiter peu de chose, le disposant à loisir, qu'ils ne feraient d'une grande quantité dans l'inquiétude.

Si nous n'achetons pas des choses excellentes, le manque

d'argent en peut être la cause ; mais si nous ne les donnons pas à temps, c'est la faute de notre paresse, qui ne trouve point d'excuses raisonnables. Il est hors de doute que c'est une faute notable contre la prudence et contre la charité, que de n'éviter pas les fâcheries des officiers, les reproches de sa conscience et les murmures d'une Communauté. Quand la nécessité nous oblige à quelque devoir, la prudence et la charité inspirent de l'expédier au plus tôt. Par cette diligence on s'affranchit de l'anxiété des empressements et d'un grand nombre d'incommodités. Les inquiétudes qui viennent par suite de la négligence sont très dommageables à la dévotion et à l'acquisition des vertus.

e) Prenez aussi garde de mettre par écrit tout ce que vous recevez du Procureur et tout ce que vous déboursez. Ne vous fiez jamais à votre mémoire, tant parce qu'elle trompe souvent, qu'à raison que la crainte d'oublier quelque chose vous sera sans cesse un fâcheux fardeau. Quand on a mis sur un petit livret le reçu et la dépense, on est en repos, et l'âme se plaît dans sa paix et dans sa liberté.

2. La seconde vertu tout à fait nécessaire à un acheteur religieux, c'est la modestie.

a) La Règle de notre frère l'acheteur la lui commande en termes exprès : Qu'il s'efforce tant qu'il pourra de bien édifier ceux avec qui il converse, par discrétion et par modestie, les aidant spirituellement par des propos religieux, autant qu'il convient à son o^ice.

b) Notre Sauveur Jésus-Christ aime la modestie et la veut toujours avoir en sa compagnie : Ubi Christus est, ibi modestia est. Et par conséquent Jésus-Christ ne se trouve point où la modestie n'est point.

c) La bienheureuse Vierge Marie avait une modestie si divine, que si. saint Denis n'eût connu par la foi qu'il n'y a qu'un seul Dieu, il l'eût adorée comme une déesse.

Elle exige la même vertu en ses enfants. Elle enseigna à notre frère saint Alphonse Rodriguez que, quand il

marcherait par la rue, il ne haussât point les yeux plus qu'il ne le fallait pour gouverner ses pas. Elle lui défendit aussi les regards de part et d'autre et l'égarement des yeux sur les fenêtres des maisons.

d) Tous les Saints ont pratiqué avec soin et recommandé aux autres avec toute l'énergie possible cette sainte vertu. Saint Bernard écrit que les yeux fixés en terre servent grandement pour avoir toujours son cœur attaché au Ciel. Après avoir demeuré un an entier au noviciat, il ignorait si le dessus de sa cellule était une voûte ou un plancher. Il y avait trois fenêtres à l'église, et il pensait qu'il n'y en avait qu'une. L'abbé Palladius demeura vingt ans dans sa cellule sans lever les yeux pour en regarder la couverture.

e) Votre salut vous doit être si cher, que vous ne cherchiez pas par les rues des tentations qui vous reconduisent et vous tourmentent dans votre monastère.

Vous n'êtes point un peintre pour remplir votre esprit d'images qu'il faudra tôt ou tard effacer. Jetez les yeux sur les marchandises, mais jamais sur le visage des femmes, et ne parlez point, sinon de ce que vous achetez, ou de choses spirituelles, et encore très brièvement.

f) Votre modestie vous acquerra le cœur de tous ceux avec qui vous traiterez, et comme vous traitez avec diverses personnes, dans quelques années vous serez aimé de toute la ville.

Frère Louis, coadjuteur de notre Compagnie, se comporta toujours avec tant de modestie dans son office d'acheteur, à la ville de Liège, qu'à sa mort on fit ses obsèques solennellement par toutes les paroisses et par tous les monastères.

g) Non seulement vous aurez le cœur de tous les habitants pour vous, mais vous gagnerez leurs mains pour votre couvent. Jean Crucius, excellent Religieux et fort modeste, était acheteur dans notre Collège romain. Comme il passait par l'amphithéâtre, un homme inconnu lui mit

dans la main une bourse, où il trouva cent écus, qui mirent la maison hors d'une extrême nécessité. Il sortit une autre fois, dès le point du jour, pour acheter quelque chose, et un homme aussi inconnu lui donna soixante et dix écus, près de l'église Notre-Dame de la Minerve.

h) La modestie donne de la réputation et de l'efficacité pour la conversion des âmes : saint Paul disait aux Corinthiens que nous sommes et que tious devons être la bonne odeur de Jésus-Christ. Nous portons tous avec nous la bonne ou mauvaise renommée de notre Religion.

Vous faites grand état, et avec raison, de ce qu'il sortait une suave odeur du corps de saint Constance, évêque de Pérouse, de ceux des saints Thomase, Vincent, Oronce, Victor, Poppon, Patrocle, Séverin, Siméon Stylite, Laurent Justinien, Odon le Chartreux, et de ceux des saintes Ulphie, vierge, Marguerite, fille du roi Bêla, en Hongrie, Aldegonde et autres.

La sainte odeur de vos vertus embaumera par votre modestie tous ceux qui s'approcheront de vous, et leur donnera un désir d'assister aux prédications de ceux de votre Ordre, de les visiter, de se confesser à eux et de se servir d'eux en d'autres fonctions.

i) La modestie est très efficace par elle-même, sans l'aide d'autrui. Un insigne voleur fut si puissamment touché par un seul regard qu'il jeta sur saint Odon, abbé de Cluny, qu'il se fit religieux dans son monastère, et y vécut dans une telle austérité qu'en peu de temps il se rendit parfait. Il fut si aimé de Notre-Dame, qu'étant tombé malade, elle lui apparut et lui dit qu'elle était la Mère de miséricorde, et que dans trois jours il irait au Ciel. Ce bonheur lui arriva au jour et à l'heure qu'elle lui avait prédits.

Notre saint frère Alphonse Rodriguez convertissait plusieurs personnes par sa rare modestie et par ses saints entretiens, comme je l'ai dit ailleurs.

Voulez-vous savoir un excellent moyen pour ne pas vous

échauffer dans vos paroles et pour ne jamais faire aucune immodestie ? Persuadez-vous que peut-être celui à qui vous parlez est un saint, et qu'il est plus grand devant Dieu que vous. Nous savons que des Saints les plus renommés de l'Eglise ont été renvoyés à de pauvres corroyeurs ou à d'autres artisans, comme aussi excellents qu'eux en vertu, ou même comme les surpassant dans une perfection plus relevée. Les uns ont été des thaumaturges de leur siècle, les autres des exemples de mortification, et les autres de glorieux martyrs.

Un certain brasseur de bière, à Bruxelles, était si puissant auprès de Dieu, que tous ceux qui buvaient de sa bière étaient guéris de la peste. Pierre Cabaxima, japonais, était marchand de riz, et très fervent chrétien. Il distribuait si bien son temps, qu'il disait tous les jours son chapelet à l'honneur de la Vierge, après avoir médité le matin quelque mystère de la vie de Jésus-Christ, et avoir entendu la Messe. Il jeûnait deux jours la semaine, et le jour où il avait reçu la foi, il ne mangeait qu'une fois et s'abstenait de la collation permise aux chrétiens. L'année qui suivit sa conversion, il fut quarante jours sans prendre autre chose que du riz cuit dans l'eau avec un peu de sel. La troisième année il ajouta à son jeûne la discipline et le cilice qu'il portait tous les jours. Il disait d'ordinaire que le chrétien ne doit jamais être sans avoir Jésus-Christ devant ses yeux, comme l'objet de sa foi, de son espérance et de sa charité, et comme la règle de ses actions et de sa vie. Sa ferveur fut enfin couronnée du martyre. Il eut la tête tranchée pour son Sauveur, qu'il avait tant aimé.

Simon Xosuque, mercier au Japon, eut les doigts des mains et les deux jarrets coupés, et enfin mourut avec une grande constance et une grande force d'esprit pour la défense de la vraie foi. Sainte Juste et sainte Justine s'occupaient à la vente des pots de terre. Elles n'en voulurent jamais vendre pour servir à un sacrifice de la déesse Vénus, et aimèrent mieux verser tout leur sang par un doulou-

reux martyre. Quelques Saints ont caché leur science, leur noblesse et leurs dignités sous le pauvre habit d'un manoeuvrier ou d'un revendeur. Le bienheureux Abraham, évêque, se déguisa en vendeur de noix pour convertir les païens d'une bourgade du mont Liban. Il en vint à bout par sa charité, sa modestie et sa douceur.

Nous ne savons pas souvent à qui nous parlons. Comportez-vous-y toujours avec une grande retenue, une due humilité et une sainte modération.

Que si celui à qui vous parlez est aujourd'hui avare, usurier, ivrogne, jureur et sujet à d'autres désordres, peut-être demain sera-t-il élevé à une très éminente perfection, et deviendra plus agréable à Dieu que vous.

Saint Colombin, riche marchand, s'occupait à débiter différentes denrées et était fort colère de sa nature. Au retour de son logis, il ne trouva pas un jour son dîner prêt et se mit en fougue contre sa femme. Cette sage et dévote matrone ne dit mot et lui présenta les Vies des Saints pour son entretien. Il fut pris à cet hameçon pendant que l'on apprêtait les viandes, et depuis il monta à un si haut degré de vertu qu'il fut fondateur de l'Ordre des Jésuates. Ce nom fut donné à ses Religieux à cause qu'au commencement de leur institution ils ne cessaient de dire en tout lieu et en tout temps : Loué soit le très saint Nom de Jésus! Ils le prirent aussi pour leurs armoiries, y ayant mis leur iamour et leur confiance. Le bienheureux Godric, anglais, fut premièrement mercier, puis se fit ermite et se retira dans la solitude, pour s'adonner avec plus de recueillement et de perfection à la pénitence et à la contemplation. Il fut si aimé de la Reine du Ciel, qu'elle lui apparut avec sainte Madeleine, lui mit sa main sacrée sur la tête, et lui apprit une chanson spirituelle pour faire diversion aux tentations et pour se fortifier contre elles. En voici les paroles : Sancta Maria, Christi thalamus, virginalis puritas, matris flos, dele mea crimina, régna in me, ducque cum Deo ad cœlestia; c'est-à-dire :

O sainte Vierge Marie, le sacré reposoir de mon Sauveur Jésus-Christ, vierge très pure, mère très excellente, effacez mes péchés, régnez en mon âme et menez-moi en Paradis. Thomas de Florence exerçait l'office de boucher, et était si sanguinaire qu'il était redouté de tous. Dieu le toucha et le fît entrer dans l'Ordre de Saint-François. Il y parvint à un si haut degré de sainteté, qu'il tint dans ses mains des charbons allumés sans se brûler, pour obéir à son Supérieur.

Ne désespérez jamais de personne, tant que vous le voyez en vie, et craignez toujours pour vous, tant que vous êtes en état de pécher, vu que vous savez que de" plus parfaits que vous se sont précipités dans des vices abominables.

3. La troisième vertu nécessaire au bon et vertueux acheteur religieux, c'est la pauvreté religieuse et désintéressée.

a) Il doit porter son affection vers le Ciel, et ne l'attacher point à l'argent et à un désir déréglé de nouvelles acquisitions. Il est entré en Religion par un mépris de toutes les richesses de la terre et par un pur désir de faire son salut.

b) Il est de nécessité qu'il prenne garde de ne point agir en propriétaire, cachant de l'argent à l'insu des Supérieurs, même pour s'en servir au profit de son couvent selon sa volonté ; beaucoup moins en doit-il donner à ses parents et à ses amis, ni en prêter sans congé. Tous ces actes sont de propriété, c'est disposer de l'argent comme d'une chose qui nous appartient.

L'argent est plus gluant que la poix, et se colle facilement au cœur et aux mains qui le manient. Le traître Judas, Ananie et Saphire en sont des exemples lamentables.

Les Saints ont eu en très grande horreur ce vice exé^ crable de propriété contre le vœu de pauvreté. Ils ont chassé de leurs monastères comme des pestiférés, tous

ceux qui s'en sont laissés posséder, et les ont privés de la sépulture ecclésiastique, comme des excommuniés. Voyez ce que j'en ai amplement rapporté, et il vous suffira'abondamment.

II. Quelques pensées pieuses pour l'acheteur. Passons maintenant à diverses réflexions sur votre office, où vous trouverez divers enseignements profitables.

i. Quand vous entrez dans un marché ou dans une foire, considérez le tumulte du monde, les crieries, l'embarras et le tracas insupportables. Les flots de la mer ne sont pas plus agités qu'un peuple ^dans une foire nombreuse. L'un va d'un côté, l'autre de l'autre ; l'un heurte son compagnon, l'autre se choque contre une boutique. Les acheteurs crient contre les marchands, les marchands contre les acheteurs ; et tout se remplit de fange et d'ordure. Vous croiriez voir ce fleuve bourbeux de saint Anselme, dont j'ai parlé ailleurs. Regardez combien de choses inutiles ont été inventées par la sottise et la vanité des hommes; et que Socrate, allant par une foire très riche et très bien fournie, avait grande raison de dire : Oh! quel amas de choses dont je n'ai nul besoin !

Méditez que, comme dit saint Grégoire de Nazianze, cette vie est une foire, après laquelle tout le trafic cesse. Admirez aussi la bonté de Dieu d'avoir donné pour l'usage de l'homme tant d'herbages, de fruits, de chair, de draps, de vin, de blé et d'autres marchandises, et concluez qu'il est très raisonnable de lui rendre grâces avec fidélité et innocence.

2. Quand vous entrez dans la boutique d'un marchand, contemplez la beauté et le lustre des étoffes, et pensez que cet état n'est qu'obscurité en comparaison de la robe de gloire que les Saints auront en Paradis, et de la grâce qu'ils ont en ce monde. Arrêtez votre pensée sur le soin qu'a ce marchand de garder sa boutique toute la journée, sur la crainte d'être volé et sur le désir du gain en toutes choses. Voyez l'ardeur avec laquelle il reçoit les personnes

qui veulent acheter, et faites réflexion si vous avez autant de chaleur à votre profit dans la vie spirituelle.

Remarquez sa patience à prendre les marchandises à leurs places, à les montrer et à souffrir les paroles qu'on lui dit. On lui donne plusieurs démentis couverts, et il ne fait pas seulement semblant d'avoir des oreilles pour les entendre. Faites une sainte' résolution de pratiquer pour Dieu ce qu'il fait pour cinq sous, et quelquefois pour rien.

Admirez l'esprit humain, qui a trouvé tant d'inventions en mille choses que vous voyez dans diverses boutiques, et considérez aussi que vous êtes bien heureux d'avoir été choisi pour être appliqué à l'exercice des vertus, dans le grand nombre de ceux qui usent leur vie en des choses très petites, très viles et très méprisables : ils ne trouvent rien de bas, pourvu qu'il leur donne moyen de subsistance et d'entretien pour leurs familles. Et pourquoi jugeriez-vous quelque exercice de la Religion ravalé, puisqu'il vous élève en Paradis?

3. Quand vous traitez avec de pauvres villageois, considérez leurs habits, leur logis, leur nourriture, et ayez compassion d'eux. N'abusez pas de leur nécessité pour leur vendre trop cher ou pour acheter à trop bon marché.

L'abbé Ulric, de l'Ordre de Cîteaux, retira un frère convers de l'économat, parce qu'il était trop avide d'acquérir toujours de nouvelles terres et de nouvelles possessions, comme je l'ai rapporté plus haut.

J'ajouterai une histoire notable, qui prouvera avec évidence que les Saints ont mieux aimé l'obéissance religieuse que toutes les richesses du monde. Un frère convers, acheteur du monastère de saint Pacôme, fut chargé de vendre des sandales et quelques autres choses à un certain prix. Il les vendit trois fois autant et s'en revint bien joyeux vers le Procureur ; celui-ci, homme spirituel, s'en alla à saint Pacôme et lui dit : Mon révérend Père, permettez-moi de vous dire que vous n'avez pas bien fait de donner l'office d'acheteur à ce frère-là ; il retient encore

une prudence séculière qui n'eut pas propre dans une Maison religieuse. — Qu'a-t-il fait ? dit le Saint. — Je l'ai chargé, réplique le Procureur, de vendre des sandales et' d'autres choses, et lui en ai dit le prix, et il les a vendues davantage et m'a apporté trois fois autant d'argent que je ne lui avais ordonné. Saint Pacôme appelle incontinent ce frère et lui demande pourquoi il s'était comporté de la sorte : Mon Père, dit-il, j'ai averti ceux à qui j'ai vendu toutes ces marchandises du prix qui m avait été commandé ; mais ils m'ont répondu que si ce n'était des choses dérobées, elles valaient davantage. Je leur ai assuré quelles n'étaient nullement dérobées, mais que j'avais commandement de n'en demander que ce prix-là ; que si néanmoins de leur pleine volonté il leur plaisait d'augmenter, je les laissais dans leur liberté. Ils m'ont mis en main ce qu'ils ont voulu, et je l'ai pris sans seulement le compter.

Que trouvez-vous en apparence de plus innocent et de plus raisonnable? Oui, selon les maximes du monde et de l'amour-propre ; mais saint Pacôme, qui faisait plus d'état de la vertu que de l'argent, lui dit : Ah! ?non frère, qu'ave^-vous fait? Vous ave% commis un grand péché, étant aveuglé par l'avarice. Alle\, coures promptement, et rende^ le surplus du prix qui vous était ordonné à ces pauvres gens, et sitôt que vous sere% de retour, ne manque\pas de faire pénitence d'une si lourde faute. Dorénavant vous demeurerez da)is le monastère au travail comme les autres, cet office d'acheteur n'est pas convenable à votre salut et à votre perfection. En effet, il mit à sa place un Religieux nommé Tachée, homme d'une si rare vertu, qu'on ne pouvait égaler ses mérites par aucune louange.

Pensez souvent que vous êtes entré en Religion pour vous sauver, et que vos Supérieurs attendent de vous ce profit avant tout autre. Avisez que par votre avarice vous nuiriez beaucoup, même aux biens temporels de votre maison ; que vous empêcheriez la bénédiction de Dieu et

attireriez la malédiction des hommes. Chacun fuit un Religieux mesquin ; personne ne veut lui vendre, ni acheter de lui ; on craint de perdre et d'être mal payé ; ainsi, par l'éloignement des marchands, il perd les occasions de plusieurs bons marchés et de la distribution de ce qu'il voudrait vendre. Cherchez Dieu dans vos achats et dans vos ventes, et il les fera réussir avec plus de succès que par toute cette prudence et cette mesquinerie mondaine et peu religieuse. Retenez bien cette sentence de l'abbé Isaac : Monachus qui in terra possessiones quœrit monachus non est; Le Religieux qui attache son cœur aux biens de la terre et les recherche avec trop d'avidité, n'est nullement Religieux.

4. Quand vous n'avez point d'argent, et que vous avez peine à trouver ce qui est utile ou nécessaire à votre monastère, ou qu'il le faut acheter à plus haut prix, considérez la misère des séculiers, qui sont presque dans une continuelle anxiété, et dans la crainte qu'un malheur de guerre, la perte d'un procès, un feu, une grêle, une tempête, ne les réduisent dans un tel état qu'ils ne puissent substanter et entretenir leurs familles selon leur qualité. Ce soin ne se trouve pas seulement chez les pauvres villageois et chez les artisans, mais encore chez les gentilshommes et les personnes d'illustre naissance et condition ; ils sont pour l'ordinaire dans de si grandes dettes qu'ils ne peuvent débrouiller leurs maisons, et qu'ils sont contraints d'acheter presque tout à crédit, ce qui est la ruine des familles.

Faites tous vos efforts pour acheter toujours argent comptant, et remontrez avec efficacité au Procureur le grand gain qui s'y fait. Ne faites jamais attendre les pauvres pour le paiement ; vous leur feriez une insigne injustice : le temps leur est précieux, leur travail et leur profit en dépendent, la négligence qui leur ôte le temps leur ôte le moyen de soutenir leur maison. Etes-vous bien aise que vos débiteurs vous traitent de la sorte? Pavez-bien, bientôt

et de bonne grâce et vous profiterez notablement pour vous, pour votre maison, pour les pauvres ; et vous serez agréable à Dieu et aux hommes.

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