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VERTUS NECESSAIRES AU VERTUEUX DEPENSIER RELIGIEUX

I. Quatre vertus principales du Dépensier : r La Vigilance; 2" la Netteté; 3" la Diligence ; 40 la Charité. — II. Pensées de dévotion en rapport avec l'office de Dépensier.

I WnÊÊÊÊ E dépensier conserve et distribue ce que Tache' ''Jeteur apporte|à la maison. Pour le faire avec

profit spirituel et temporel, il doit avoir principalement quatre vertus, qui lui servent comme de pieds et de mains pour ordonner tout ce qui concerne son office. La vigilance et la netteté profitent à la conservation ; la diligence et la charité à la distribution.

1. Premièrement, il sert fort peu de bâtir d'une main et de détruire de l'autre, de puiser de l'eau avec grand'peine dans un lac, une fontaine ou un puits, si on la verse dans un tonneau percé comme le faisaient les Danaïdes.

Il profite peu à une Communauté religieuse qu'un acheteur diligent tracasse çà et là, afin de pourvoir son couvent de blé, de vin, de fruits et d'autres choses, si un dépensier n'a l'oeil ouvert à ce que rien ne se perde, ne s'emporte ou ne se gâte.

La Règle de notre frère le dépensier porte ces mots : Qu'il ait soin de conserver les choses qui lui seront données 'concernant la nourriture, et qu'il les tienne enfermées, prenant garde qu'elles ne se gâtent. Que s'il y a danger qu'elles ne se gâtent, il en avertira \le Supérieur ; mais afin qu'il puisse mieux faire son devoir, il doit sou-

vent visiter la dépense et les autres lieux où elles sont mises.

Si quelqu'un dérobait pour quelques francs dans votre dépense ou dans la cave, vous le taxeriez d'un péché grief, et avec raison. Si c'était un serviteur domestique, vous douteriez s'il le faudrait retenir plus longtemps au logis ; si c'était un Religieux, vous ne trouveriez point de pénitences assez notables pour le punir à l'égal de votre ressentiment.

Quoi donc! croirez-vous que ce ne soit pas un péché et un péché considérable, de laisser pourrir par votre faute quantité de fruits dans une fruiterie, faute de vos visites et faute de diligence à les nettoyer ? Jugerez-vous que celui-là est innocent qui laisse écouler du vin ou qui le perd tout à fait, faute de le mettre dans de bons tonneaux et bien cerclés? Ces manquements sont fort dangereux; car un dépensier religieux manie le bien de Dieu et des pauvres.

Pour n'être pas criminel de lèse-majesté, ce n'est pas assez que le trésorier ne dérobe rien lui-même, il doit veiller à ce que le trésor ne soit point pris et ne tombe point dans quelque fondrière ou dans quelque abîme. Les Saints ont tellement estimé le bien de Dieu dans la Religion, qu'ils ont fait grand scrupule de perdre les miettes de la table ou un peu de lentilles; et les Supérieurs ont donné quelquefois des pénitences exemplaires pour ces défauts innocents en apparence.

Je ne voudrais pas néanmoins vous faire le gardien d'une cave, d'une dépense, d'une fruiterie et des autres lieux, comme le dragon, du jardin des Hespérides et des pommes d'or qui y étaient, ou comme les griphons et les fourmis de l'Inde, qui gardent les mines d'or et d'argent en tuant de leur venin, de leurs dents et de leurs griffes tous ceux qui s'en approchent. Si vous remarquez qu'un serviteur ait fait quelque petite friponnerie, ou si un officier vous presse un peu trop pour avoir ce qu'il demande,

afin d'en mieux faire son office et de mieux accommoder les viandes pour les malades et pour les autres serviteurs de Dieu, ne menez point de bruit et ne tranchez point du' maître. Si vous ne pouvez le contenter, donnez-lui de bonnes raisons et renvoyez-le avec modestie au Supérieur, dont vous êtes obligé de suivre l'ordre et la conduite. Prenez quelquefois vous-même la peine de demander la permission, pour lui donner ce qu'il désire, s'il n'est pas hors de raison. Ce soin et cette charité gagnent le cœur, Dieu en est mieux servi, et l'officier épargne en d'autres choses pour vous complaire.

Il est certain que vous ne pouvez donner aux officiers plus que le Supérieur et la Règle vous le permettent; autrement vous agiriez comme propriétaire dans la disposition du bien de Dieu et de la Religion, ainsi qu'un séculier fait du sien propre. Vous ne pouvez aussi permettre que les serviteurs, les censiers, les artisans ou les autres fassent quelques friponneries dans la cave ou ailleurs ; mais vous pouvez beaucoup aider à leur contentement par votre charité et votre modération.

On loue saint Edouard, roi d'Angleterre, de ce qu'à la vue d'un voleur qui le volait en sa garde-robe, il lui dit seulement : Prenez garde que celui qui en a la charge ne vous y trouve, et par un cœur royal, il lui laissa emporter en toute liberté tout ce dont il s'était saisi. Qn admire la débonnaireté et la libéralité de saint Spiridion, qui, après avoir arrêté par ses prières des larrons qui étaient entrés la nuit dans sa bergerie et qui n'en avaient pu sortir, leur donna de plein gré un mouton, afin, dit-il, qu'ils n'eussent pas perdu toute leur peine.

Vous pouvez et vous devez imiter la patience de ces deux Saints ; mais vous n'avez la puissance de rien donner ni de rien laisser prendre qui soit notable, sans en avertir le Supérieur ; car faire du mal ou ne le pas empêcher quand on le peut, c'est presque le même péché. La Religion se fie à vous, vous la devez servir avec fidélité, comme votre bonne mère.

2. Secondement, vous devez être très soigneux de la netteté dans votre office et en tout ce que vous maniez.

a) C'est le profit de votre couvent, car la netteté est très utile pour la conservation de toutes les choses où elle se retrouve. Elle empêche la corruption et la mauvaise odeur des viandes. Si vous la négligez, et si vous mettez la chair, le poisson et les autres provisions dans une chambre sale ou "dans des vases mal nettoyés, ils se gâteront et contracteront une mauvaise odeur, qui fera horreur à tous ceux qui s'en serviront.

b) Une bonne partie des Religieux de votre monastère a été nourrie dans les délices du siècle et au milieu des festins et des honnêtes compagnies. Tout ce qui ressent la rusticité et qui est de mauvaise odeur leur saisit le cœur et le leur fait bondir. Ce que la Religion donne pour le vivre et ce que désire un bon Religieux est fort peu ; mais il doit être net et honnête.

Vous trouverez quelquefois un frère Jacopon qui se plaira à flairer une chair pourrie afin de se mortifier ; mais, une Communauté de divers âges et de différentes complexions ne peut souffrir cette fâcheuse odeur. Et même le bon et saint frère Jacopon fut aigrement repris de cet excès, et condamné à demeurer en un lieu fort infect pour avoir gardé de la chair puante dans sa chambre, quoique ce fût pour une signalée victoire de lui-même. Notre- Seigneur le consola dans la considération de sa ferveur; mais il punira le dépensier sale, dans la vue que cette saleté vient d'une pure paresse.

c) La netteté édifie tous ceux qui fréquentent votre monastère. L'an i 564, le pape Pie IV prit grand plaisir à visiter la maison professe de la Compagnie, à Rome, particulièrement de ce qu'il trouvait partout une grande netteté et un bel ordre. La netteté extérieure est le miroir, le rejaillissement et le rayon de la netteté et de l'innocence du cœur.

d) Dieu même, qui voit le fond de l'âme, veut encore

que ce qui concerne son service soit net et bien en ordre. Il ne voulait point qu'on lui offrît des victimes qui ne , , fussent lavées, et que ceux qui les maniaient ne se fussent lavé les mains et les pieds. Dieu est plus pur que les rayons du soleil, il n'aime point l'ordure, ni en ses serviteurs, ni en sa maison. Vous feriez tort à cette infinie Majesté si, vous professant son serviteur particulier, vous étiez sale en vos habits ; ne croyez pas lui agréer, si vous laissez dans le désordre les offices de son logis.

3. Troisièmement, l'une des principales vertus du dépensier, qui le mettra et toute la maison dans la paix et dans le repos, c'est la diligence dans la distribution de ce qu'il doit donner aux officiers de la cuisine, du réfectoire et de l'infirmerie. Par ce moyen, ils auront le temps de préparer ce qui les touche, et n'auront jamais d'empressements qui troublent leur dévotion et qui les excitent à la colère et à l'impatience.

Et si tout s'apprête comme il faut, les Religieux seront contents, les Supérieurs seront déchargés et se trouveront plus libres à bien faire observer les Règles, dans l'assurance que personne n'a de justes plaintes à former pour le vivre et pour les autres nécessités corporelles.

Dès la primitive Eglise, il y eut des murmures parmi les chrétiens, qui étaient encore dans la première ferveur quoique les Apôtres se mêlassent de la distribution des aumônes. Il fallut créer sept diacres pour le soin du vivre des pauvres. Saint Etienne était le premier et il se comporta dans cet office avec tant de vertu, de ferveur et de diligence, qu'il mérita d'être le premier martyr de Jésus-Christ.

N'êtes-vous pas très heureux d'avoir succédé à une partie de la charge de ces fervents serviteurs de Dieu, en donnant comme eux tous les jours ce qui est nécessaire pour l'entretien de ses amis et de ses plus chers enfants qui n'ont aucune chose pour soutenir leur vie que les présents de ce Père très aimable qui se sert de vos mains pour T. m.

ses libéralités? Faites que vos mains, vos yeux, vos pieds et tout votre corps correspondent au cœur paternel de ce Dieu d'amour et de bonté.

Considérez avec quelle diligence, civilité et révérence les Anges ont présenté le pain et la viande aux saints Clément d'Ancyre, Agathangë, Néophite, Apollonius, Julien, Phostère, Alexandre et autres, et aux saintes Oringe, Ide, Véronique, qui était sœur converse, et à plusieurs autres. Maurice de Florence, frère convers de l'Ordre de Saint- Dominique, fit l'office de pourvoyeur au couvent de Saint-Marc de Florence, plusieurs années, avec autant de charité et de joie que s'il eût servi visiblement les Anges du Paradis.

Ayez une très haute opinion de la vertu des officiers et de tous vos frères, et conservez toujours une très basse opinion de vous-même ; et vous sentirez alors une sainte facilité à les servir comme vos Supérieurs, et vous vous estimerez très heureux d'avoir le bien de leur rendre tous les devoirs possibles. De la bonne estime que vous aurez de vos frères, naîtront la promptitude et l'allégresse de leur donner tout ce que la Règle et votre conscience vous permettront. Expérimentez ce moyen, rien ne vous sera difficile, et toutes leurs paroles vous seront plus douces que le miel ; et dans l'exercice de votre charge, vous serez en repos d'esprit et en la présence de Dieu. . Il est croyable que notre frère Guillaume Pescius, coadjuteur temporel de la Compagnie et pourvoyeur du collège de Cologne, se servait de cette pratique. Il est rapporté de lui, dans nos Annales, qu'il était tellement maître de ses passions et si uni à Dieu, qu'au milieu de l'exercice de son office, qui embarrasse facilement un esprit, il ne changeait jamais de visage, et qu'il semblait n'être jamais séparé de la vue et de la conversation actuelle de Dieu, qui lui communiquait une joie continuelle et qui n'était jamais interrompue.

Si vous êtes diligent dans la distribution de ce qui est

nécessaire à chaque officier, vous ferez beaucoup plus de besogne, et vous aurez moins de peine et de brouillerie dans l'esprit. Si vous n'expédiez rien de bonne heure, vous vous laisserez accabler et presser par le temps. Votre esprit sera dans la peine que vous faites aux autres; vos oreilles seront battues et votre cœur blessé de leurs plaintes et des justes réprimandes des Supérieurs. Vous ne serez jamais exempt d'une crainte pleine d'anxiété que quelque chose ne vous échappe de la mémoire. Toutes les fautes que feront les officiers en leurs charges vous seront attribuées, et ils jetteront tous les mécontentements de la Communauté sur ce qu'ils n'ont pas eu à temps ce qui leur était nécessaire.

De plus, lorsqu'on distribue de bonne heure, on voit si quelque chose manque, et l'on peut la chercher ; si le temps est trop court, le mal est sans remède. Certains sont semblables à ces petites îles qui sont au milieu des rivières : elles accrochent tout ce qu'elles peuvent, l'arrêtent et le retiennent jusqu'à ce qu'un flot violent l'emporte. Ces hommes d'avarice ne laissent rien sortir de leurs mains qu'à regret et par soupirs, et se plaisent dans un embarras mesquin sans aucun profit. Laissez aller le plus tôt que vous pourrez ce que vous ne pouvez pas tenir. Donnez par vertu ce que la nécessité vous arrachera sans mérite.

Prenez garde que ce retard ne soit un orgueil tacite, afin que les autres officiers aient plus de dépendance de vous, et que vous sembliez retenir sur eux un certain empire. Craignez aussi que ce ne soit une secrète vengeance de ce qu'ils ne vous ont pas fait quelque plaisir, ou de ce que quelque parole leur est échappée. Pour l'ordinaire c'est un défaut de prudence et de jugement. L'esprit s'embrouille dans la multitude et la variété des occupations, s'il n'est ferme et solide. Réglez vos heures, et sachez ce que vous devez distribuer à chacun, et en quel temps. Priez les officiers de se trouver à une certaine heure pour leur

soulagement et pour le vôtre. L'ordre donne la facilité aux affaires que le désordre trouble et embarrasse ; et celui qui fait tout avec raison et avec prévoyance, est toujours plus expéditif que celui qui agit par impétuosité et sans raisonnement.

4. Quatrièmement, la charité est absolument nécessaire au dépensier religieux. Il doit être charitable envers tous, mais surtout envers les malades, envers ses autres frères religieux et envers les pauvres.

Ce feu de charité doit environner son cœur de tous côtés. Saint Domitien, économe du monastère de saint Euthyme, fut vu entouré d'un feu céleste lorsqu'il servait la Messe à ce saint Abbé. Si vous vivez dans ces saintes flammes, vous élèverez tous vos désirs en Dieu ; vous illuminerez et échaufferez des ardeurs du Paradis votre Communauté et toute la ville où vous demeurez.

J'ai traité suffisamment de la charité que l'on doit avoir envers ses frères et envers les malades (1. III, ch.iv); j'ajoute seulement ce que dit la Règle du dépensier de notre Compagnie : Quand il fera la distribution, qu'il suive l'ordonnance du Supérieur, et bien que communément il doive garder envers tous l'égalité, il aura toujours égard aux ?nalades et aux convalescents, selon qu'il lui aura été ordonné.

Pour ce qui concerne les pauvres, ayez un grand cœur, dans la persuasion que l'aumône qui vous sera ordonnée augmentera le revenu de votre monastère, et que la diminution le ruinera, ou du moins en empêchera le profit, même temporel.

Sainte Lidwine donnait aux pauvres, sans que l'argent de sa bourse en fût diminué. Saint Epiphane s'enrichit, et saint Elzéar paya ses dettes par les aumônes. L'argent se multipliait entre les mains du pape Adrien, qui faisait la charité aux nécessiteux. André Oviedo, patriarche d'Ethiopie et excellent Religieux de notre Compagnie, donna aux pauvres un bœuf qui lui restait et qui lui était nécessaire pour porter les ornements pontificaux dans ses visites ; et

dans la résistance d'un de ses domestiques, il dit : Permette, mon fils, qu'on le distribue, Dieu aura soin de nous. Dès le lendemain, un gentilhomme hérétique touché d'une si grande charité lui envoya soixante-dix ou quatre-vingts porcs, quarante vaches et d'autres provisions, par le moyen desquelles il pourvut à sa nécessité et à celle des pauvres.

Nous lisons une chose très remarquable à ce sujet dans la Vie de saint Euthyme, abbé. Son monastère était dans une grande disette de toutes choses, quatre cents Arméniens venus de Jérusalem arrivèrent fort harassés et ayant besoin de nourriture. Le cœur charitable de ce Prélat fut touché à l'aspect de ces pèlerins; il appela Domitien, son économe, et lui commanda de préparer à dîner à ces pauvres gens. Domitien lui assura qu'il n'y avait pas dans tout le monastère des viandes suffisantes à la nourriture des Religieux pour un jour ; tant s'en fallait qu'il y en eût pour une si grande multitude. Ne laisse^ pas, dit le Saint, d'aller à la dépense, et vous verrez que la grâce de Dieu peut plus que nos petits et nos faibles esprits ne peuvent comprendre.

Domitien, qui était fort fervent, y alla avec allégresse, et la trouva si pleine de pain qu'il fallut rompre la porte pour y entrer. Il y rencontra aussi une grande quantité de vin et d'huile. Les pèlerins eurent ce qui leur était nécessaire, et il resta de la provision pour les Religieux. Le bien du monastère profita tellement depuis cette charité, que peu de temps après il eut suffisamment pour loger et entretenir cinquante serviteurs de Dieu.

Au contraire, le dépensier avare empêche la bénédiction que Dieu voudrait verser sur les maisons et les couvents par le moyen de l'aumône. Saint Paulin n'avait qu'un pain dans sa maison, il commanda à sa femme de le donner à un pauvre qui se présentait. Elle n'obéit pas, et peu après des hommes survinrent, qui l'avertirent que leurs maîtres lui envoyaient du pain et du vin, mais que

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leur navire avait été submergé. Le Saint, se tournant alors vers sa femme, lui dit : Voye^ ce qu'a fait votre avarice.

Saint Marcel, abbé, ordonna à son économe de donner à trois Évêques qui retournaient d'un fâcheux esclavage, tout l'argent qui lui restait. L'économe avait dix écus ; il en donna neuf et en retint un, par une défiance que le vivre ne manquât à la famille. Un homme riche vint ensuite à saint Marcel et lui fit présent de neuf talents. Les ayant reçus, il se tourne vers son économe et lui dit : Voilà, avare, ce que vous ave\ fait. Nous aurions dix talents si vous eussiez donné dix écus.

C'est la bonne mesure pleine et surabondante que Jésus-Christ a promise et qu'il ne manquera jamais de donner, si nous ne lui resserrons notre cœur et nos mains en la personne de ses pauvres.

Le Supérieur fait sa libéralité par un seul mot ; et vous avez la peine de la distribution. Prenez-la volontiers, et donnez de cœur à ceux qui ont l'autorité de vous donner en abondance. Dieu récompense au centuple ce qui se fait pour l'amour de lui.

Frère Pierre, dit le pêcheur, convers de l'Ordre de Saint- Jean de Dieu, eut un cœur très tendre envers les nécessiteux, et sa charité lui fit entreprendre divers emplois et divers métiers pour leur trouver moyen de vivre et de s'entretenir. Lorsqu'il demeurait à la ville de Jaën, il portait deux vases pleins d'eau attachés à son cou, et allait de rue en rue pour la vendre. Après sa nourriture, il donnait le reste de son gain aux pauvres. Demeurant à Malaga, il apprit à faire des cuillers, des écuelles et d'autres menus ustensiles de bois, pour les assister dans leurs besoins. A la vue de l'ardeur de sa charité, Dieu lui donna le moyen d'être fondateur de l'hôpital Délie tavole, à Séville, en Espagne.

Ne plaignez point vos peines pour aider les enfants de Dieu, et ce très bon et très puissant Créateur ne vous re-

fusera point ses grâces pour orner et embellir votre âme, et pour vous rendre recommandable, même parmi les hommes.

II. Finissons ce chapitre, après que nous vous aurons mis en avant quelques bonnes et dévotes considérations pour vous entretenir saintement dans l'exercice de votre charge.

i. Quand vous voyez votre dépense bien en ordre, remplie de ce qui est nécessaire à la maison, bénissez Dieu qui est si libéral envers ses fidèles serviteurs.

2. Quand vous la voyez vide et dégarnie, pensez que vos péchés ont resserré la main libérale de ce souverain Seigneur, qui ne désire rien tant que de communiquer ses biens à ses créatures, et qui le peut sans aucune peine et sans aucun frais. Demandez-lui pardon de vos fautes, et priez-le très instamment de secourir votre monastère. Jacques Biruva,coadjuteur de notre Compagnie, avait une si ferme espérance en Dieu, qu'avec de l'eau bénite il multipliait les provisions de pain et de vin. La prière est toute-puissante, quand elle se fait par une personne pure et fervente.

3. Quand vous distribuez aux officiers selon le besoin de chacun ce qui vous a été donné, considérez l'admirable providence de Dieu, qui conserve, qui nourrit et qui habille tous les animaux de la terre, les oiseaux de l'air, les poissons des étangs, des rivières et de la mer, par une distribution admirable de ce qui est propre et convenable à leur nature.

Méditez qu'il est et qu'il agit dans votre main, dont il se sert pour faire des largesses à ses amis. Gardez-vous bien de faire aucune chose indigne de sa bonté, par un retranchement sordide et par une mesquinerie pusillanime en ce qui est ordonné par votre Règle et par votre Supérieur. Dieu ouvre ses mains pour remplir ses créatures de bénédictions, ne resserrez pas la vôtre de peur qu'il ne verse sa malédiction sur vous, sur votre office et sur votre maison.

4. Quand vous donnez quelque chose pour les pauvres ou aux pauvres mêmes, imaginez-vous que leur main est la main et l'autel de Jésus-Christ, où vous mettez votre offrande et votre sacrifice, que ce que vous donnez est une semence céleste, qui vous rendra et à votre monastère le centuple en ce monde et la" vie éternelle en l'autre. Cette main du nécessiteux est celle qui tient les clefs du Paradis, et qui vous l'ouvrira si vous faites la charité en véritable et en parfait Religieux.

Considérez la pauvreté de votre âme, qui est dénuée de vertus, et qui a continuellement besoin des dons et des grâces du Saint-Esprit pour agir avec mérite et avec promptitude. Ne faites pas l'aumône dans une froideur et dans un chagrin morfondu, mais dans une sainte joie et une sainte allégresse, afin que Dieu vous comble de ses faveurs les plus choisies.

5. Quand on murmure de ce que vous donnez, et que l'on n'est pas content, remettez-vous dans la mémoire tous les murmures et tous les mécontentements que vous avez témoignés contre les Supérieurs et contre les autres officiers. Croyez et confessez que c'est une juste punition que Dieu permet, et qu'il vous envoie pour vous purifier et pour vous faire sentir combien vous étiez onéreux aux autres dans vos mauvaises humeurs.

Faites une généreuse résolution de vous contenter dorénavant de ce que l'on vous donnera, vous qui devez croire qu'il surpassera toujours vos mérites. Réfléchissez sur l'ingratitude de tant de pécheurs qui renient et blasphèment leur Créateur, en même temps qu'il les conserve, qu'il les nourrit et qu'il les enrichit. N'oublions pas la nôtre, qui nous fait tenir si peu de compte des bienfaits de cette bonté si paternelle et si aimable.

6. Quand vous trouvez dans votre dépense quelque chose qui se gâte et qui se corrompt, contemplez la misère et l'indigence de la créature, qui d'elle-même tend toujours vers son néant, et ne subsiste que par une conti-

nuelle action de Dieu qui la conserve. Voyez le mal du péché mortel, qui perd entièrement l'âme et la tue, et celui du péché véniel, qui lui ôte son lustre, qui la gâte, qui la remplit de vers et d'ordure, et la rend si sale et si puante que si elle se voyait elle-même, elle en aurait horreur. Vous ne voudriez pas présenter une pomme pourrie à votre Supérieur, ni lui mettre sur son assiette une viande de mauvaise odeur; résolvez-vous à plus forte raison à ne laisser jamais devant les yeux de Dieu, de ses Anges et de ses Saints aucun péché véniel dans votre cœur, autant qu'il sera en votre pouvoir.

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