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QUATRE VERTUS NECESSAIRES A UN BON QUETEUR RELIGIEUX

I. La Confiance en Dieu. — II. La Modestie. — III. La Patience. IV. La Chasteté.

^Eque fait l'acheteur dans les monastères et les " collèges rentes, le quêteur le fait dans les couvents des mendiants et dans les maisons professes de la Compagnie.

Je trouve quatre vertus principales qui lui sont absolument nécessaires, s'il prétend faire son office avec sa propre perfection, avec l'utilité de la maison et avec l'édification du prochain. La confiance en Dieu le doit faire sortir de son monastère. — La modestie le doit conduire par les rues. — La patience le doit arrêter aux portes des riches. — La chasteté le doit conserver dans leurs maisons.

I. La première vertu qui doit donner courage à un quêteur religieux, c'est la confiance en Dieu, dans la pensée qu'il est infiniment bon et infiniment puissant ; qu'il nourrit sans peine et sans travail tous les oiseaux de l'air,

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qui ne labourent et ne sèment point, et qui n'ont aucun grenier pour mettre en réserve leurs provisions ; qu'il donne aux moindres lis, épars dans les campagnes, des vêtements plus admirables qu'au roi Salomon ; qu'il s'est engagé de parole de ne point abandonner dans la nécessité ses serviteurs qui ont tout abandonné afin de le mieux servir, et qui n'ont d'espérance qu'en sa bonté ; que jusqu'à cette heure il a maintenu son Ordre et son monastère dans de plus pressantes extrémités.

Il vous sera très utile de remarquer plusieurs exemples, tant de votre Religion que des autres, qui vous montrent la providence de Dieu envers ses amis et serviteurs particuliers. Vous ne trouverez aucun Ordre de l'Eglise qui ne vous en fournisse une bonne quantité ; j'en toucherai brièvement quelques-uns.

Saint Jean, Prieur de Bridlingt, en Angleterre, de l'Ordre de Saint-Augustin, s'aperçut qu'il y avait fort peu de blé au grenier. Il pria Dieu d'y donner sa bénédiction, et à l'instant il y en eut dix fois autant. Saint Dominique n'avait pas un morceau de pain, il fit néanmoins sonner le dîner, et deux Anges parurent visiblement au milieu du réfectoire, qui donnèrent un beau pain blanc d'une excellente saveur à chaque Religieux; le vin se multiplia par un second miracle, comme je l'ai raconté amplement dans un autre lieu. Une autre fois, la même chose arriva à ce glorieux Fondateur, les Religieux n'ayant que fort peu de pain au commencement du repas.

Saint Vincent Ferrier nourrit plus de deux mille personnes avec quinze pains, comme l'assure Rauzan. Saint François cheminait avec ses compagnons dans la vallée de Spolete, et se reposait à cause de sa lassitude, un Ange leur apporta un pain et disparut incontinent. Un novice allait à Sienne au cœur de l'hiver et passait au milieu des neiges tourmenté par la faim. Dieu lui mit un pain très blanc et très chaud sur la neige, il se rassasia de la moitié, et réserva l'autre moitié pour la montrer à ses frères reli-

gieux dans la ville de Sienne, mais lorsqu'il la voulut tirer de son sac, elle disparut.

Saint Albert, de l'Ordre des Carmes, était dans la ville de Messine, en Sicile, lorsque Robert, roi de Naples, l'assiégeait, et qu'il l'avait réduite à une très grande extrémité de famine. Les échevins le vinrent trouver, dans le désespoir de tout secours humain, pour implorer l'aide de ses prières. Ce saint homme fît oraison, et l'on entendit un éclat de tonnerre et une voix qui disait : Dieu a exaucé tes prières. Plusieurs entendirent cette voix et s'écrièrent: Seigneur, nous vous remercions très humblement d'avoir ouï les clameurs de votre peuple par les mérites de votre serviteur.

En même temps, on vit trois galères chargées de blé dans le port, quoique les ennemis assiégeassent de tous côtés et la ville et le port même. La distribution du blé étant faite selon la nécessité de chacun, on ne vit plus ni navire ni pilote. L'on crut, et non sans raison, que les Anges avaient fait cette charité.

Saint François de Paule, fondateur des Minimes, a quelquefois nourri cinquante soldats et le maître des galères avec deux pains et un pot de vin, dans lequel on ne trouva aucune diminution. Il nourrit trois cents ouvriers avec une seule figue, lorsqu'il bâtissait son monastère de Carignan. Une autre fois il en nourrit un pareil nombre avec un seul pain.

Lorsque frère Joachim de Levanto, frère laïque capucin, était gardien d'un couvent en Italie, les neiges bouchèrent tellement les chemins, que la sortie était impossible pour aller à la quête. Les Religieux étaient en danger de mourir de faim ; mais Dieu y pourvut d'une façon miraculeuse. Il dénoua la langue d'un enfant d'un'an, qui avertit son père de l'extrême nécessité de ce couvent. Ce vertueux gentilhomme dépêcha incontinent un serviteur qui, contre toute espérance, passa les neiges et porta les aliments nécessaires.

Une autre fois, dans un notable manque de vivres, le miracle d'Elie nourri par un corbeau se renouvela par une merveille qui n'est pas moins étonnante. Un chat prit ce saint frère Joachim par la robe, le mena dans le bûcher et lui montra autant d'étourneaux tués qu'il y avait de Religieux dans la maison. Ils suffirent non seulement pour la nécessité, mais aussi pour la récréation des serviteurs de Dieu.

Saint Ignace ne pouvait trouver de l'argent, ni par emprunt, ni en rente, pour nourrir ceux de la maison. Il se mit en prières, et le jour même on lui en envoya de deux endroits, sans que l'on sût sa nécessité.

Saint François de Borgia n'avait ni pain ni argent dans Séville, et le temps du dîner pressait, sans compter l'arrivée de quelques pèlerins. Suarez l'alla trouver, lui déclara la nécessité où l'on était, et lui demanda si l'on sonnerait le dîner. Cet homme de Dieu se recueillit comme pour prier, et lui dit incontinent d'un visage joyeux : Sonne^, puisqu'il est tard. Fie^-vous en Dieu, il a soin de nous. A la même heure, deux personnes chargées de pains et de viandes se présentèrent à la porte, et en donnèrent une si grande abondance qu'il en resta pour les pauvres. Le Saint prit occasion de là de relever le cœur à tous ceux de la maison et de les exciter à une ferme confiance en la bonté de Dieu, disant : Apprenez, mes frères, à vous confier en Dieu. Si nous cherchons sa gloire, il ne permettra jamais que nous manquions de rien, ni pour le corps, ni pour l'âme.

Vous trouverez dans la Vie du vénérable Père Vincent Carafe, septième Général de la Compagnie, deux beaux miracles en cette matière. Le blé fut une année multiplié plusieurs fois dans le grenier, et une autre fois le pain dans le réfectoire.

Dieu donne de l'eau à toute l'armée du roi Josaphat, de l'empereur Charlemagne, et même de l'empereur Antonin, quoique païen, mais par les prières de la légion fulminante, qui était chrétienne : et sans ces miracles, leurs

armées étaient perdues. Il donne du vin à saint Fursy, à saint Prix, à saint Polycarpe, à saint Rémi, à saint Maure, à saint Frodobert, à saint Tillon Paul, à saint Odilon, à saint Gerlaque, à saint Roger et à d'autres. Le bienheureux Gonzalve Amaranthe, de l'Ordre de Saint-Dominique, frappa un rocher de son bâton plus heureusement que Moïse : Moïse n'en fît sortir que de l'eau, et lui en fit sortir de l'excellent vin pour ses ouvriers.

Dieu donne ou multiplie du pain par miracle aux saints Théodose, abbé, Alexandre Accemète, Eméric, André Corsin, Benoît et Arnou, et aux saintes Aldegonde, Catherine de Sienne et autres. Il fait libéralité de poissons à saint Bonnet, à saint Vivence, à saint Roger, à saint Odilon, à saint Allard, à saint Cronan et au bienheureux Gonzalve Amaranthe.

Lohelius, admirable serviteur de Dieu, a fleuri de nos jours dans l'Ordre de Prémontré, et a été archevêque de Prague en ces derniers troubles d'Allemagne. Lorsqu'il était novice dans un monastère où la Règle n'était pas dans sa vigueur, il ne voulait point manger de viande les jours que la Règle et les déclarations des Papes ne le permettent pas. Comme il était une fois proche d'une piscine au temps de la récréation, les Religieux lui dirent en riant : Dieu vous enverra des poissons tout exprès afin que vous viviez d'une vie particulière. Le saint jeune homme, avec un sourire angélique, répliqua : 77 est asse^ puissant pour le faire quand il lui plaira. Au même instant l'eau commence à bouillonner, et un gros brochet saute hors de la piscine et se jette à ses pieds. Il s'écria alors : Voilà, mes frères, que Dieu nous envoie du poisson. Ce miracle toucha puissamment le cœur de tous les assistants, et leur fit admirer la bonté de Dieu et sa providence paternelle envers ses fidèles serviteurs. Quelques années après, ce serviteur de Dieu fut Prieur du monastère, puis Abbé, et Archevêque de Prague, et dans toutes ces charges il fit des merveilles et fut illustre par plusieurs miracles.

Dieu augmente souvent la provision à proportion de l'augmentation des personnes. Il envoyait tous les jours la moitié d'un pain à saint Paul ermite par un corbeau. A la venue de saint Antoine, il lui envoya un pain tout entier. Un Ange apportait tous les jours un pain à saint Phostérius, abbé, qui vivait sur un rocher élevé. Si un, deux ou trois Religieux, ou un plus grand nombre.venaient le visiter, l'Ange donnait à chacun son pain, qui suffisait à sa nourriture. La bienheureuse Véronique, sœur converse, était si favorisée de Dieu que, trois ans avant sa mort, un Ange lui présentait tous les jours un pain blanc. Sa sœur Thadée tomba malade, et l'Ange en apporta deux, et Thadée fut guérie par cette nourriture céleste.

Croiriez-vous donc que Dieu, qui pourvoit si souvent à la nourriture de ses serviteurs et de ses servantes par des miracles, et qui peut vous secourir sans aucun travail, voulût vous laisser mourir de faim?

Saint Cyprien dit excellemment : Puisque toutes les créatures sont sous le domaine et sous la main toutepuissante de Dieu, celui qui a Dieu en soi ne manquera d'aucune chose, s il ne manque premièrement à Dieu.

Saint Chrysostome nous en donne une assurance si certaine, qu'il ne laisse aucun lieu à la crainte. 77 est impossible, dit-il, que celui qui cherche le service de Dieu n'obtienne ce qui est nécessaire au soutien et à l'entretien de la vie humaine. Notre-Seigneur même y a engagé sa parole: Cherche^, dit-il, premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et l'on vous donnera tout le reste.

II. La seconde vertu nécessaire au bon et vertueux quêteur religieux, c'est la modestie, qui est la conservation et l'ornement de toutes les vertus, de tous les dons et de toutes les perfections de l'âme.

Otez les feuilles à la vigne et aux autres arbres, vous en perdez entièrement et la beauté et le profit. C'est pourquoi l'on appelle la feuille de la vigne la mère et la nourrice du raisin, parce qu'elle le cache et le défend

contre les pluies, le froid, les ardeurs du soleil et les autres incommodités qui le feraient dessécher et pourrir.

J'ai parlé suffisamment de cette vertu de modestie au chapitre premier de cette section, il ne me reste que de mettre les principaux motifs qu'il faut se rappeler dans les rues et dans les places d'une ville.

Le quêteur religieux ne doit point tourner la tête de part et d'autre, avec légèreté et indécence, mais avec gravité et modération. Si la nécessité ou la bienséance ne l'oblige, il la doit tenir ferme et arrêtée, et l'incliner un peu vers la terre, sans la pencher ni d'un côté ni d'un autre. Il doit être soigneux, surtout du bon règlement de ses yeux, sans les élever par curiosité ou par arrogance, et sans leur permettre des regards vagabonds et déréglés, mais les tenant dans une humble sujétion qui les abaisse à terre. Si l'honnêteté les élève pour saluer quelqu'un, qu'elle le fasse avec humilité et avec chasteté. Il faut éviter la rusticité; mais la mignardise n'est pas moins à craindre. Dans les discours avec ceux qu'il rencontre, qu'il n'arrête jamais les yeux sur leurs visages, mais un peu plus bas.

Que son visage soit gai, serein et amiable, non pas morne, sévère et ridé à dessein. Toutes ces mines affectées ressentent une vaine hypocrisie qui est à la quête d'une opinion de sainteté, ou procèdent d'un naturel qui tient de l'hypocondriaque. Que ses paroles soient douces et sa voix basse et posée. Que dans son silence il n'ait jamais la bouche ouverte, ni les lèvres trop serrées. Que ses habits soient nets et religieusement accommodés, non pas pleins de fange et de mortier, ni déchirés et mal en ordre. Que ses mains soient nettes, qu'elles soient tranquilles et arrêtées, et non pas branlantes à la façon d'un messager. Le plus sûr est de les couvrir de son manteau ou de ses manches, afin qu'elles ne fassent aucun geste messéant. Que sa démarche ne soit ni trop précipitée ni trop lente, si la nécessité ne le met dans un besoin absolu de doubler le pas. Encore alors doit-il avoir soin de l'édification et de

la bienséance religieuse. Enfin, la modestie doit régler tous ses gestes et tous ses mouvements, de sorte que chacun en soit édifié et excité à l'amour de Dieu et de son Ordre. Par ce moyen, il fera une prédication continuelle et en convertira plusieurs, comme saint Félix fit dans Rome. Il y a fait presque toute sa vie l'office de quêteur, et vous peut servir d'un très parfait modèle.

III. La troisième vertu du bon et religieux quêteur, c'est la patience. L'exercice s'en trouve principalement aux portes de ceux à qui il demande l'aumône, soit qu'on le fasse trop attendre dans un temps de froidure, de chaleur, de vent ou de pluie, soit qu'on le rebute absolument, et que pour toute faveur on le charge d'injures et de brocards fâcheux.

En ces circonstances et en de semblables, que sa bouche se ferme aux hommes, et que son cœur s'élève vers Dieu et prie pour ceux qui l'incommodent ou qui l'affligent.

Il peut considérer que ses péchés méritent tous ces rebuts ; — que les paroles et le bruit ne feraient qu'aigrir le mal, et que souvent la patience fait rentrer en eux-mêmes les plus démesurés ; — qu'étant portier de son monastère, sa paresse en a fait souffrir plusieurs ; — que Dieu même frappe souvent à la porte de son cœur, sans qu'il lui ait ouvert avec assez de promptitude et de libéralité pour se donner tout à lui ; — que son impatience et sa colère ont besoin de semblables rencontres, afin de se faire sentir et d'être domptées ; — que tant de pauvres malades et de pormendiants sont couchés les heures entières devant les tes des riches, sans que l'on en tienne plus de compte que des chiens, bien qu'ils soient cependant quelquefois très vertueux, comme il arriva à Lazare, à saint Servule, au mendiant de Thaulère et à plusieurs autres ; — que les Saints ont beaucoup prisé et recherché avec soin ces occasions de souffrance, et qu'il doit les tenir pour fort précieuses.

Saint François de Borgia en faisait grand état et se plaisait à leur rencontre. Il était Provincial en Espagne,

lorsqu'il arriva de nuit au noviciat de Septimanca. Comme le corps de logis était bien éloigné de la porte, et que . chacun était dans son premier sommeil, il demeura pour le moins une heure sans qu'on lui donnât l'entrée. L'air était fort froid, et la neige qui tombait en abondance l'incommodait. Enfin on s'éveilla et on lui ouvrit la porte. Les novices étaient honteux et affligés d'avoir fait si longtemps attendre leur Provincial et un homme d'un tel mérite, mais il n'en fit que rire et en prit occasion de vertu. Je crois, dit-il, que, comme un prince prend plaisir à faire attaquer en diverses façons une bête farouche qui est resserrée dans un parc, ainsi Dieu s'est délecté cette nuit à me jeter des flocons de neige qui ne me blessaient pas, mais m'excitaient à le considérer dans ses créatures. Je ne suis point meilleur qu'une bête farouche, il est raisonnable qu'il me traite selon son bon plaisir.

Saint François d'Assise donnait d'admirables enseignements touchant la patience, et avait une très haute estime du bonheur des souffrances. Il retournait un jour à son couvent d'Assise avec frère Léon, il lui tint ce merveilleux discours :

« Encore que lesFrères mineurs donnent un bon exemple de sainteté par tout l'univers, ce n'est point en cela que consiste la joie et l'allégresse parfaite. Encore qu'un Frère mineur illumine les aveugles, fasse marcher droit les boiteux et ressuscite les morts, son contentement ne consiste point en ces miracles. Encore qu'un Frère mineur sache toutes les langues du monde, toutes les sciences naturelles et divines, de sorte qu'il fût prophète, qu'il prédît les choses à venir et que même il eût connaissance des pensées et des affections des autres, ce n'est point en cela que consiste la véritable joie. Si un Frère mineur parlait la langue des Anges, connaissait le cours des astres, les propriétés des herbes, des oiseaux, des poissons, des animaux, des arbres, des plantes, des pierres, des métaux, et de tout ce qui est dans la nature, il n'aurait point trouvé le trésor de la vé- T. m. n

ritable joie. Si un Frère mineur était si dévot et si éloquent que ses prédications convertissent tous les infidèles à la foi, ces succès ne lui donneraient pas la perfection de la joie.

« Mais si, à notre arrivée au couvent de Sainte-Marieaux-Anges, nous étions trempés et percés de la pluie, glacés de froid, pleins de boue et morts de faim, et qu'après que nous aurions sonné pour entrer, le portier vînt en colère et nous dît : Qui étes-vous? et que, sur notre réponse que nous sommes deux de ses frères, il ajoutât : Non, non, vous êtes deux vauriens, qui allez rôdant par le monde et qui ravissez les aumônes des pauvres ; s'il n'ouvrait pas la porte, mais nous faisait demeurer debout au milieu de la pluie et de la neige, affligés de froid et de faim jusqu'à mourir, et que nous souffrissions tous ces rebuts et toutes ces insultes avec patience, sans trouble et sans murmure ; et qu'avec humilité et charité nous dissions en nousmêmes : En vérité ce portier nous connaît en perfection, et Dieu remue sa langue pour dire ce qui nous est propre, écrivez qu'en cette souffrance consiste la véritable joie.

« Que si nous persévérions à la porte, et que le portier sortît brusquement du couvent, et nous donnant plusieurs soufflets, il dît : Retirez-vous d'ici, poltrons, allez-vous-en, coquins, à l'hôpital, et qui étes-vous? Vous n'entrerez jamais ici, et n'y mangerez jamais ; si nous souffrions tous ces coups et tous ces affronts avec patience, et si nous pardonnions de bon cœur des injures si atroces, écrivez qu'en cette patience consiste la véritable joie.

« Si, persécutés de la faim et transis de froid, nous sonnions encore à la porte, dans la surprise de la nuit, et si nous faisions instance par nos clameurs, par nos larmes et par nos gémissements pour obtenir l'entrée, et que le portier dît : Voici des impudents et des insolents insupportables, je leur apprendrai la façon de vivre et les contenterai selon leur mérite ; et qu'incontinent il sortît furieux avec un bâton plein de nœuds, qu'il nous renversât sur la

neige et nous bâtonnàt dos et ventre en meurtrissant tout notre corps, si nous souffrions cette douleur avec patience, dans le souvenir que nous devons endurer les peines de Jésus-Christ, écrivez, et marquez-le en diligence, qu'en cette constance et en cette abnégation de nous-mêmes consiste la véritable joie. »

Écoutez la conclusion : Entre toutes les grâces du Saint-Esprit que notre Sauveur a données à ses serviteurs et à ses amis, et qu'il leur donnera jamais, la principale est la victoire de soi-même et la souffrance volontaire, pour la gloire et pour l'amour de Dieu, de tous les affronts et de tous les opprobres qui se présenteront. Ainsi parla ce Séraphin très illuminé de Dieu et très embrasé de ses flammes célestes. Réjouissez-vous donc d'avoir un office qui vous donne à toute heure occasion de patience, à la porte des riches avares et impitoyables.

IV. La quatrième et dernière vertu que le bon et vertueux quêteur religieux doit pratiquer avec soin et avec une sainte crainte, c'est la chasteté, qui le conservera dans la maison des grands, des riches et des puissants.

Qu'il prenne garde de n'y jamais entrer seul : son compagnon est son Ange gardien, qui le préservera de plusieurs embûches des démons. — Lorsque la nécessité l'y a porté, même avec un autre, qu'il n'y fasse pas un long séjour. — Qu'il ne s'y entretienne jamais que de propos spirituels, et qu'il ne s'amuse point à railler ni à plaisanter pour tirer une meilleure aumône. — Surtout, quand il parle à des filles, à des femmes mariées et à des veuves, qu'il se tienne dans une gravité très religieuse et très prudente. — Qu'il ne touche jamais même les plus petits enfants, ni aux mains ni au visage. Un Religieux ne peut être trop réservé contre un ennemi domestique dont il ne se peut séparer. — Qu'il ne permette pas non plus que les enfants ou les femmes lui baisent les mains par dévotion, qu'ils touchent son habit et s'amusent à niaiser avec lui. Tenez-vous toujours sur vos gardes; vous ne

serez jamais plus vertueux que David, qui se perdit par un seul regard à l'âge de quarante-neuf ans. Si vous allez à la campagne, soyez sur vos gardes, en quelque logis que vous demeuriez. Le danger est encore plus à craindre dans les ténèbres.

Le plus sûr est la fuite des occasions et la défiance de sa vertu, en quelque âge et en quelque habit que ce puisse être. Lisez ce que j'ai rapporté, en traitant de l'excellence de la chasteté et du désir de la mortification sous sa conduite ; et j'espère que vous en tirerez du profit.

SECTION VIL

Du Boulanger, du Crédencier et du Cuisinier.

Pour l'ordinaire, les hommes conservent leur vie avec le pain, avec le vin et avec les viandes. Le boulanger fait le pain, le crédencier présente le vin, et le cuisinier apprête les viandes. Nous traiterons de ces trois offices ensemble à cause de leur mutuelle correspondance.

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