QUATRE VERTUS NECESSAIRES AU BOULANGER RELIGIEUX
I. Importance de l'office du Boulanger. — II. Quatre vertus nécessaires pour bien remplir cet Office : r La Vigilance ; 2° le Désir de la solitude ; 3° la Charité envers les pauvres ; 4° la Prudence. — III. Pensées dévotes propres au Boulanger : i* Au moulin; 2" Au logis.
I. ^f^^pE boulanger semble avoir d'autant plus d'avantage au-dessus des deux autres, que le pain est plus nécessaire à la vie.
Dans les Maisons religieuses on n'a pas la variété et la délicatesse des viandes; mais la principale nourriture est le pain. Cette façon de vivre oblige l'officier à le faire le meilleur qu'il peut, et à ne point plaindre sa peine dans une chose si importante. Si le corps n'a quelque soutien, il manque de santé et de forces, et ne peut servir l'esprit dans ses fonctions.
Hastenus enseigne que les anciens Religieux avaient coutume en plusieurs lieux de s'employer à faire le pain, comme le dit la règle Ternantine. Isidore de Séville, en
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l'explication de la dite Règle, remarque que les frères convers devaient vanner et moudre le grain, mais que les autres Religieux faisaient la pâte et façonnaient les pains. Saint Gauthier, abbé, faisait le pain de son monastère. Saint Liffard et saint Richemire ne vivaient que de pain d'orge, qu'ils faisaient eux-mêmes. Saint Germain, depuis qu'il fut évêque d'Auxerre jusques à sa mort, usa d'une telle austérité et d'une telle abstinence, qu'il ne goûta jamais ni pain de froment, ni vin, ni vinaigre, ni huile, ni légume, ni sel en ses viandes, excepté les jours de Noël et de Pâques ; encore s'en servait-il alors avec une extrême réserve. En ses repas il goûtait en premier lieu de la cendre, puis il prenait un peu de pain d'orge, qu'il avait lui-même moulu et bluté. Saint Quiriaque fit le pain de son monastère plusieurs années; ne mangeant que de deux en deux jours, ne se mettant jamais en colère et exerçant plusieurs actes héroïques de vertu. Il avait étudié; il fut prêtre, il se fit anachorète, et Dieu le rendit admirable par la puissance d'opérer des miracles.
Des personnes de grande qualité ont travaillé à la boulangerie. Frère Jean de Valence, convers de l'Ordre de Saint-Jérôme, désira servir en qualité de boulanger dans son couvent, quoiqu'il descendît des rois de Valence, en Espagne. Sainte Euphrasie, parente de l'empereur Théodose, fit le pain de son monastère jusqu'à la mort. Son Abbesse eut révélation de sa gloire et de l'heure de son trépas. Elle vit un beau palais et une chambre royale avec une couronne très lumineuse. On lui assura que ce palais, cette chambre et cette couronne lui appartenaient. Les Anges se plaisaient à regarder sa splendeur, et la glorieuse Vierge Marie lui montrait ses éternelles récompenses.
La vue de tant de Saints qui marchent devant vous et qui vous invitent à les suivre dans le rriême office, vous doit être d'une grande consolation, puisque la même couronne vous attend.
II. Je trouve quatre vertus principales, qui vous défendront de tous côtés : la vigilance, pour le bien de la maison; l'amour de la solitude, pour vaquer à Dieu; la charité envers les pauvres, pour aider le prochain, et la prudence, pour vous conserver vous-même.
1. La première vertu d'un boulanger religieux, c'est la vigilance dans son office, afin que rien ne manque, dans la considération qu'il a la vie de plusieurs serviteurs de Dieu entre ses mains.
La Religion ne permet pas les délices du siècle, mais la nécessité demande absolument une nourriture qui ne soit point malfaisante et qui ne cause point de maladies. Si l'on n'a ni la qualité ni la quantité des choses que la nature désirerait, la vertu et la pauvreté du monastère excusent avec facilité ce manque ; mais si le pain est mal fait par la faute de l'officier, il est dangereux qu'il n'y ait du bruit au logis.
L'homme n'a rien de plus précieux que sa vie, et sa conservation dépend beaucoup d'une saine nourriture. Un pauvre Religieux qui se lève à minuit, qui chante au chœur longtemps, qui étudie, ou travaille de ses bras jusqu'à onze heures ou midi, trouvera pour son dîner un morceau de pain bien noir, mal levé, mal pétri, mal cuit, bien sec, et n'aura presque autre chose. Il est difficile que la débilité, le désir d'avoir des forces pour son office, la crainte de quelque maladie et semblables pensées n'inquiètent son esprit.
Je crois qu'il y en a d'assez vertueux qui, comme les moines de Saint-Bernard, se plaindraient volontiers qu'on les traite trop bien, encore qu'ils n'aient que du pain d'orge ou de seigle ; mais dans toute une Communauté l'on trouve variété d'esprit et de complexions. Ne permettez pas que l'on fasse le moindre péché véniel à votre occasion et par votre négligence.
Soulagez les Supérieurs dans leur gouvernement; aidez vos frères à porter le joug de Notre-Seigneur avec joie, et
maintenez-vous dans le repos d'esprit, empêchant de tout votre pouvoir les justes plaintes. Si vous faites votre devoir, et si vous mettez toute votre industrie dans votre office, et que néanmoins vous entendiez des mécontents, bénissez Dieu de ce qu'il \ous réserve votre récompense pour l'autre vie. Les enfants d'Israël, qui étaient nourris d'un pain pétri de la main des Anges, murmurèrent contre Dieu même, et se plaignirent de cette nourriture céleste, quoiqu'elle eût la saveur de toutes les autres.
C'est une permission particulière de Dieu que nous ne contentions pas tous les hommes, de peur que cette petite satisfaction n'empêche nos pensées et nos affections de s'élever plus haut vers sa divine bonté, laquelle doit être le seul but de nos services.
Ayez l'œil ouvert à faire tout ce qui concerne votre office en son temps : Préparez votre levain en diligence. — Prenez garde que la pâte ne soit ni trop levée ni morfondue ; — que le four soit net ; — que vous n'y laissiez ni trop ni trop peu votre pain ; — en un mot, que rien ne manque de votre côté, ni au travail ni à l'industrie. A cet effet il est entièrement nécessaire de n'être point esclave du sommeil.
Notre-Seigneur veillait souvent dans la prière. Il avertit les Apôtres de veiller, de peur d'entrer en tentation. Il enseigne à tous qu'ils doivent veiller dans l'incertitude de l'heure où le maître viendra pour voir s'ils font leur devoir. La Sagesse (c'est-à-dire Jésus-Christ, qui est la sagesse du Père éternel) dit, dans les Proverbes, que celui qui veille à sa porte est heureux.
Les Saints ont eu en grande estime les veilles pour étudier et pour prier. Saint Chrysostome dormait, s'appuyant seulement sur une corde, afin de s'éveiller incontinent. Saint Arsène disait qu'une heure de sommeil suffisait à un Religieux, et souvent il passait toute la nuit en prières. Saint Albert, carme, dormait fort peu et n'avait point d'autre lit qu'un banc ou une planche. Il ne mangeait jamais ni
chair, ni poisson, ni lait, ni fromage, mais il prenait une fois le jour un peu de pain bien noir et bien dur, un peu d'herbe et de fruit, avec de l'eau toute pure. Saint Félix, frère laïque capucin, dormait toujours sur des planches nues, jetant seulement quelquefois une vieille natte dessus pour les couvrir ; son chevet était quelque morceau de bois ou un fagot de sarment ou de fenouil. On lui commanda, à raison de sa vieillesse et de ses infirmités, de se servir d'une paillasse ainsi que les autres ; mais il y mit si peu de paille, qu'à peine la pouvait-on voir ; et jamais il ne la changea. Après qu'il avait marché toute la journée par les rues de Rome, chargé de pain et de vin, au lieu de se reposer, il entrait dans l'église et y demeurait en oraison la plus grande partie de la nuit. Il ne dormait pour l'ordinaire que deux heures, et pour le plus trois, et encore souvent il ne se couchait pas, mais se mettait à genoux sur des planches, et appuyait sa tête sur sa main pour sommeiller un peu. Toutes les nuits, et souvent tous les jours, il se disciplinait rudement trois fois.
Saint Pacôme ne dormait presque point, et saint Yves ne reposait sa tête que sur une pierre pour secouer plus promptement le sommeil.
Non seulement les hommes robustes et vigoureux ont supporté la fatigue des veilles, mais encore les filles les plus tendres et de plus délicate complexion. Sainte Catherine de Sienne dormait toujours fort peu, et quelquefois seulement une demi-heure. Elle eut cette grâce particulière de Dieu de ne jamais s'endormir en son oraison, quelque longue qu'elle pût être ; et elle confessait avec franchise qu'elle y eût bien pu durer cent jours et cent nuits sans être surprise du sommeil. Vanelle de Narni, religieuse de l'Ordre de Saint-Dominique, ne dormait que deux heures. Jérôme de Carvaillo ne reposait presque point ; dans la contrainte que lui fit son confesseur, elle se mettait deux heures dans un sépulcre. Marie de Raggi restait
le môme temps sur une planche et mettait une grosse croix sur sa poitrine. Isabelle de la Croix se reposait pour le plus trois heures.
Jeanne d'Avila n'avait d'autre chambre que le chœur, où elle passait le jour et la nuit en oraison. Eléonore Rodriguez de Bannuelo ne voulut non plus aucune autre cellule que l'église, où elle demeurait sans cesse en prières. Dans l'accablement du sommeil, elle se jetait pour un peu de temps sur le marchepied de l'autel. Sainte Agnès du Mont-Politien n'avait point d'autre lit que la terre, ni d'autre chevet qu'une pierre. Agathe de la Croix couchait sur des pierres pointues, afin de dormir peu et pour trouver de la douleur dans le repos même.
Je ne rapporte pas ces exemples dans le dessein de vous persuader des veilles si extraordinaires, mais afin que vous tiriez avec moi une salutaire conclusion. Si les Saints ont fait de tels excès, étant fortifiés d'un secours particulier de Dieu, vous devez prendre plaisir aux veilles que votre office exige de vous. Si vos forces ne les peuvent supporter, proposez votre infirmité au Supérieur et suivez sa direction.
Saint Macaire Alexandrin fut vingt jours sans fermer l'œil, mais il confessa lui-même que son cerveau commençait d'en être incommodé. Il céda à la violence de la nature, et tout le reste de sa vie il se porta aussi bien que jamais.
Chacun se doit mesurer à son aune, et il ne faut pas affaiblir son esprit ni son corps par une ferveur indiscrète. Ce que la charité, l'humilité et la prudence modèrent, est de plus longue durée.
La bienheureuse Véronique, sœur converse, mangeait fort peu, et était quelquefois les jours entiers sans prendre aucun aliment, particulièrement lorsqu'elle avait communié. Elle passait presque toutes les nuits en oraison, et étant forcée par la nature, elle se jetait sur un cilice. Gardons au moins notre Règle, et ne permettons jamais que
la paresse nous tyrannise si fort, que nous venions à manquer à la perfection de notre office.
2. La seconde vertu du boulanger religieux, c'est l'amour de la solitude, qui le peut beaucoup aider à se déprendre des créatures et à se rendre homme d'oraison. Le couturier et le cordonnier sont en quelque façon solitaires et retirés du tracas et du tumulte des hommes ; mais encore ont-ils des serviteurs avec lesquels ils peuvent facilement s'entretenir et rompre le silence. Le boulanger est tout seul pour l'ordinaire et n'a que Dieu avec qui il puisse s'entretenir : ce qui est un très grand avantage pour éviter plusieurs péchés véniels, et pour s'élever bien haut dans la vertu et dans la perfection.
Dieu a fait de grandes faveurs, tant par lui-même que par les Anges et par les Saints, à ceux qui se sont mêlés de cet office si nécessaire à la vie humaine. Un Ange conduisit sainte Ubaldesque, boulangère, à une maison de l'Ordre des Hospitaliers de Saint-Jean, lui étant apparu lorsqu'elle faisait du pain. Un autre Ange aida sainte Zite pour lui donner courage dans l'oraison. Elle était demeurée à l'église un plus long temps qu'il ne fallait pour faire lever le pain. Un Ange mit la main à la pâte pour la pétrir et pour mouler les pains ; de sorte qu'à son retour elle les trouva faits et préparés sur une table, et tous prêts à être mis au four. La Vierge Marie a aussi daigné faire le pain, pour suppléer au défaut de Gérekin, frère convers de l'Ordre de Cîteaux, et pour lui donner le loisir de continuer son oraison.
Sainte Catherine de Sienne vit que l'on voulait jeter de la farine gâtée. Elle la demanda afin d'en faire des pains pour les pauvres. Aussitôt la Mère de Dieu parut auprès d'elle, les habits retroussés jusqu'au coude, et mit si bien la main à la pâte avec Catherine, que non seulement elle fit du pain excellent avec cette farine pourrie, mais elle le multiplia si fort, qu'encore qu'on en donnât libéralement l'espace de plusieurs semaines, on en trouvait toujours dans le panier.
Notre-Seigneur Jésus-Christ a montré aussi une tendre affection envers les boulangers. Egbert, frère convers de l'Ordre de Cîteaux, était un excellent boulanger et un plus excellent Religieux. Il était d'une vie très innocente et ne se plaisait qu'à parler et à entendre parler de Dieu. Il aimait avec tendresse notre Sauveur Jésus-Christ et la glorieuse Vierge, qu'il appelait sa Rose. Notre-Seigneur lui apparut en sa dernière maladie, accompagné de plusieurs Anges, Patriarches et Prophètes, et lui commanda de demander licence à son Abbé de s'en aller jouir de la gloire éternelle. Il mourut trois jours après cette vision, et reçut des consolations extraordinaires dans ce passage redoutable.
Catherine Gonzalès, religieuse de l'Ordre de Saint- François, préféra l'obéissance à toutes ses dévotions, et s'occupa sérieusement à son office dans la boulangerie. Elle vit en récompense l'Hostie que le prêtre élevait à l'autel, comme si elle eût été dans l'église.
Dieu a élevé des boulangers à une vertu très éminente, et les a rendus recommandables par d'illustres miracles. Le bienheureux Donat était Religieux et boulanger au monastère de Mont-Vierge, en Italie. Il fut contraint un jour par surprise d'entrer dans un four, qui était tout en feu et en flammes, et il en sortit sans en recevoir aucun dommage. Sa mémoire se célèbre le 17 août. Guillaume II, duc de Guyenne, fut Religieux à Cluny, et y fit le pain avec une telle charité, une telle humilité et une telle ferveur, qu'un jour qu'on manquait de balai pour nettoyer le four, il entra dedans, le balaya avec sa robe et n'en reçut aucune incommodité. Saint Paul était Religieux et faisait le pain de son monastère. Il eut une fois peur que le pain ne fût pas assez tôt cuit pour le dîner. Il entra dans le four tout chaud, le nettoya, y arrangea les pains et en sortit sain et sauf. Il fut enfin Evêque de Verdun.
Saint Sylvestre, religieux de l'Ordre de Saint-Basile,
vécut à Trajanople, en Cilicie, et fut si fervent que, ne trouvant rien pour ôter les braises du four, il fit le signe de la croix, entra dedans, mit à part les charbons ardents avec le bout de sa robe, et en sortit sans être endommagé. Il prédit aussi la santé du fils du roi, désespéré des médecins, et dit qu'il guérirait dans peu de temps. Les médecins, irrités contre lui, essayèrent de lui tendre un piège grossier, et, pour le faire tomber en confusion, lui demandèrent quel jugement il portait sur la maladie du prince. Notre Saint démêla leurs honteux artifices ; tout ce qu'il avait prédit se vérifia à la lettre et la santé du fils du roi se rétablit heureusement. Après la mort de son Abbé, on le voulut mettre à sa place ; mais il s'enfuit dans un ermitage et passa le reste de sa vie avec Dieu seul. On en fait la fête le second jour de janvier et le second jour de mai. Son image, portée en procession l'an i5y5, délivra la ville de Trajanople de la contagion qui y faisait un grand dégât.
Réjouissez-vous de voir devant vos yeux de si beaux exemples de vertu en ceux qui se sont mêlés de votre exercice. Priez ces saints personnages qu'ils vous obtiennent les grâces nécessaires pour les imiter, et surtout pour aimer votre solitude et pour en prendre occasion de vous unir parfaitement avec Dieu dans l'oraison.
3. La troisième vertu du bon boulanger religieux, c'est la charité envers les pauvres. Le Supérieur doit avoir une grande tendresse envers les nécessiteux; mais il ne peut leur faire l'aumône sans l'aide de ses officiers. Si le Procureur se plaint qu'on leur donne de l'argent ; si le Dépensier est difficile à leur distribuer quelques viandes ou quelques fruits; si le Boulanger se dégoûte de leur faire du pain ; si le Portier leur porte mal volontiers ce qui lui est mis en main, et plaint trop ses pas pour avertir de leur nécessité, il est moralement certain que la charité ne s'exercera pas comme il faut. Votre Prieur a déjà assez de peine, dans la pauvreté où il se trouve, d'ouvrir le cœur
et la main ; la froideur des officiers le glace et lui augmente notablement sa difficulté.
De quoi vous tourmentez-vous? Si le grenier se vide, c'est à ceux qui ont la charge de la maison d'y pourvoir et de le remplir, et non pas à. vous. Vous devez être très certain que jamais l'aumône n'appauvrira votre monastère, mais que plutôt elle l'enrichira et le fera abonder en toute sorte de biens. C'est l'aumône qui a tant donné de richesses à l'Ordre de Saint-Benoît, et qui a maintenu plusieurs Maisons religieuses et séculières dans leur splendeur.
Saint Tychon, fils d'un boulanger, fut envoyé par son père à la place de la ville pour y vendre du pain ; mais il le donna tout aux pauvres, sans leur en demander aucun argent. Son père fut surpris de cet événement ; mais il le fut encore davantage lorsqu'il vit que Dieu avait rempli ses greniers de beau blé en considération de cette charité. Saint Tychon en fut lui-même bien récompensé, ayant ensuite été fait Evêque d'Amathonte.
Saint Boniface, encore enfant, donnait aux pauvres le grain de sa mère : cette femme monta une fois au grenier et trouva qu'il n'y restait presque rien pour la provision de toute l'année. Dans un grand étonnement, elle commença à jeter de hauts cris et à se frapper le visage et la poitrine. Boniface y accourt et la prie de sortir du grenier. Il se mit en oraison, et incontinent le grenier fut plus rempli de grains qu'il n'avait jamais été. Ce miracle fit que sa mère lui laissa une totale liberté pour la distribution aux nécessiteux. Il obtint aussi un évêché par sa vertu, et cette sublime dignité augmenta ses libéralités. Une fois que la vendange n'avait pas réussi, il fit mettre un peu de vin dans chaque tonneau, et y appela tous les pauvres. A leur arrivée, le vin crût si fort dans le pressoir, que tous en furent satisfaits abondamment. Il fit boucher tous les tonneaux et le cellier, et trois jours après, à son retour, il les trouva tous pleins d'un vin ex-
cellent. Ayant donné une autre fois douze écus par aumône, son neveu à qui ils appartenaient en fit grand bruit. Le Saint se mit en oraison, et Dieu lui en remit douze autres sur sa robe, aussi luisants que s'ils fussent sortis de la fournaise.
Priez Dieu qu'il bénisse votre travail, et ne craignez rien : il ne vous manquera jamais. Sainte Aurée, abbesse, prit soin de la boulangerie de son monastère, et Dieu le pourvut de pain miraculeusement. La bienheureuse Ynez de Cebreros, de l'Ordre de Saint-Jérôme, fut chargée de faire le pain; Dieu fit miracle, afin de nourrir tout son Couvent qui était en nécessité. Saint Grégoire, pape, nourrissait trois mille Religieuses ; et saint Jean l'Aumônier nourrit quelque temps sept mille pauvres, et n'eût pas tremblé quand tout le monde lui fût venu sur les bras avec l'obligation de le nourrir.
Nous admirons avec raison qu'Ariannes fut si riche et si libéral, qu'il voulut donner à manger une année entière à tous les Gaulois de l'Asie, que nous appelons Galates. Il avait fait bâtir sur les' grands chemins des logis si grands, que quelquefois ils pouvaient contenir quatre cents personnes pour manger sous des ramées ; la chair et le vin y étaient en abondance, tant pour ceux du pays que pour les étrangers, que l'on ne laissait jamais passer sans leur donner de quoi se rafraîchir et se rassasier.
Admirez beaucoup plus que Dieu nourrit et entretient tout le monde, et fait que la terre produit autant de blé qu'il en faut, et pas plus ; de sorte que personne ne meurt de faim, et que rarement on est contraint de jeter du blé à la rivière ; ce qui montre la bonté, la sagesse et la providence infinie du Créateur. Combien de Religieux avezvous vus mourir de faim depuis que vous avez l'habit ? Que craignez-vous donc pour vous et pour votre monastère ?
Appréhendez que votre avarice ne ferme la main de Dieu, qui voudrait aider votre maison si vous aviez le
cœur assez large et les mains assez bienfaisantes. Vous le connaîtrez par ce qui arriva à saint Jean l'Aumônier.
Un homme riche, réduit à une extrême pauvreté par des voleurs, se présenta à ce saint Patriarche, comme au refuge commun des misérables. Le Saint ordonna à son économe de lui donner quinze livres d'or. Cet économe trop timide ne lui en donna que cinq. Comme ils retournaient au logis, une veuve fort pécunieuse présenta un papier au Patriarche, par lequel elle s'obligeait à lui donner cinq cents écus par aumône. Cette dame s'étant retirée, il appelle son officier et lui demande combien il avait donné aux pauvres : Quinze livres d'or, dit-il, comme Votre Excellence me l'a commandé. Son visage démentant sa parole, le Saint appelle celui qui a reçu l'aumône et apprend de lui qu'il n'avait reçu que cinq livres d'or. Il dit alors à ses serviteurs : Dieu vous demandera compte des autres dix centaines d'écus que votre avarice a fait perdre.
Pour mettre cette vérité en évidence, il fit venir la veuve qui lui avait donné l'obligation, et lui dit : Madame, je vous en prie, dites-moi avec franchise, ?i'avie^-vous pas eu volonté de donner davantage à Dieu ? Elle, dans la vue que cet homme divin avait pénétré ce qui s'était passé, fut saisie d'une sainte frayeur et repartit : Monseigneur, j'avais écrit sur ce papier quinze cejits écus ; mais l'ayant lu une heure après, je n'y en ai trouvé que cinq cents, et j'ai jugé que c'était la volonté de Dieu que je n'en donnasse point davantage. L'économe et ceux qui avaient coopéré à cette avarice, se jetèrent aux pieds du Saint et promirent de fuir de semblables lâchetés.
4. La quatrième vertu nécessaire au boulanger religieux, c'est la prudence qu'il doit principalement pratiquer lorsqu'il va au moulin, par une prévoyance qu'il ait toujours un compagnon sage, posé et véritablement religieux, et des serviteurs qui ne fassent point de scandale et qui ne dissent aucune parole libertine.
Pendant sa demeure au moulin, il ne doit jamais s'a-
muser à des discours avec les femmes, pour quelque prétexte de piété ou d'affaires que ce soit, particulièrement la nuit. Le démon est plus fin que nous et cache ses cornes de tout son pouvoir. Occupez-vous-y toujours au travail, donnez de l'occupation à vos compagnons et ne les quittez jamais de vue. Par ce moyen, vous serez hors de tous dangers non seulement d'une chute honteuse, mais aussi de toutes calomnies.
La renommée d'une Maison religieuse et d'un Religieux est fort délicate ; il faut être saintement jaloux de ne la point diminuer par nos imperfections. Lorsque vous serez dans la contrainte de parler, que vos paroles soient courtes et pleines de piété et de gravité. Évitez absolument toutes railleries et tous les entretiens qui sont propres à faire rire, quoiqu'ils soient honnêtes et qu'ils puissent être bienséants ailleurs. Un moulin n'est pas une salle de divertissement à un Religieux, mais un champ de bataille où il doit être toujours sous les armes.
Si vous avez du blé pour occuper suffisamment le moulin toute la nuit, priez le meunier de faire retirer toutes les femmes. Cette compagnie ne vous peut servir de rien ni à vos serviteurs.
III. En un mot, faites selon les circonstances tout ce que la prudence vous dictera pour votre salut et pour le salut des autres, pour votre honneur et pour celui de la Religion. Et soyez certain que votre réserve et votre modestie seront édifiantes pour tous ceux qui vous verront.
i. Le moyen de vous maintenir avec assurance, profit et dévotion, c'est de vous tenir toujours en la présence de Dieu, selon que je l'ai enseigné plus haut (1. II, ch. ix), et d'avoir de temps en temps quelque bonne pensée sur ce que vous voyez et que vous entendez.
a) Le bruit et le tintamarre du moulin, qui vous frappe fortement les oreilles, vous peut donner un mépris du monde, où l'on n'entend parmi les rues, dans les places publiques et dans les maisons particulières, que des crieries
et des tumultes continuels. En Religion, tout est en silence et en paix, c'est la région élevée au delà des nues, qui tient les tonnerres sous ses pieds.
b) Les roues qui font tourner le moulin vous remettent devant les yeux la roue de la fortune, où les plus élevés retombent en bas dans peu de temps, et s'écoulent plus vite que l'eau, après avoir fait beaucoup de sauts et d'écumes.
Héliogabale liait ses amis de table à une roue de moulin, et prenait plaisir à leur voir faire le plongeon, et quelquefois à les froisser par l'agitation. C'est la pratique journalière du monde, qui n'a aucune consistance en ses honneurs et dignités.
c) Le blé mis sous la meule vous remet en mémoire les travaux des martyrs et des gens de bien qui sont dans les afflictions, et qui gémissent sous les oppressions des méchants ; et par ce moyen ils se blanchissent d'autant plus qu'ils souffrent davantage.
d) Remarquez que même une farine très blanche salit les habits si l'on s'en approche. Il y a des conversations de personnes très innocentes qui souillent entièrement l'âme. Dieu nous enseigne dans l'Ecriture sainte que le péché d'un homme est meilleur que la bonté d'une femme ; c'està-dire, qu'il vaut mieux converser avec un méchant homme qu'avec une bonne femme, à cause du danger que la charité ne se change en une affection charnelle.
e) Admirez ce flux perpétuel d'eau, par le moyen duquel Dieu pourvoit à tant de nécessités de la vie humaine. Colgan, au traité qu'il a fait des Saints d'Irlande, rapporte une chose admirable de saint Fékin. Ce saint Abbé, pour délivrer de peine trois cents Religieux occupés partout à la mouture du blé de son monastère, fit dresser un moulin sur la pente d'une colline. Le charpentier, ayant achevé la besogne, s'en moqua et dit qu'il serait las de vivre lorsque l'eau ferait moudre ce moulin. Saint Fékin, plein de confiance en Dieu, passe la montagne et se transporte jusqu'à
un étang qui en était éloigné d'une lieue. Il fit sa prière sur le rivage, et y jeta deux bâtons ; ils s'avancèrent incontinent vers cette colline, et la percèrent jusqu'au moulin, qui était de l'autre côté : Dieu y mit la main et fit l'ouverture si grande que l'abondance de l'eau noya le charpentier, qui s'était moqué de ce dessein ; mais le saint Abbé le ressuscita.
f) Considérez l'abord de tout un peuple au moulin, et avec quelle ardeur chacun y court, à cause qu'il s'agit de la vie du corps. Admirez la bonté de Dieu, qui pourvoit indifféremmentà tous, sans exclure les pécheurs, afin de leur gagner le cœur par ses bienfaits.
Il donne toutefois de temps en temps des preuves de sa justice, pour tenir en devoir les scélérats. Il arrivait une chose miraculeuse au moulin de saint Fridien, qui fut depuis Evêque en Italie. Le grain qui avait été dérobé ou acquis par injustice, n'y pouvait être moulu, ou il faisait une farine qui n'était propre à aucun usage. Un roi d'Angleterre, ayant pris le pays d'Irlande, où était ce moulin, l'éprouva avec toute son armée ; ce qui le fit tellement rentrer en lui-même, qu'il commanda que ce lieu fût tenu en grande vénération.
N'allez au moulin ni les jours de fêtes ni les dimanches; laissez plutôt ce temps aux pauvres, qui sont occupés toute la semaine, et qui sont dans l'impuissance de vivre sans un travail continuel. Ceux qui le peuvent avec commodité, doivent employer le temps des jours consacrés au service de Dieu, à l'oraison et à la contemplation, ou à la fréquentation des sermons et à d'autres exercices de piété, de peur que Dieu ne punisse leur avarice.
Nous lisons, dans les miracles de sainte Geneviève, qu'elle rendit la vue à un homme qui, ayant moulu la nuit d'un dimanche, en était devenu aveugle, et qui ava-it souffert de grandes douleurs un an entier, sans avoir pu trouver aucun remède à son mal.
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2. Quand vous êtes de retour au logis, faites le reste de votre office avec ferveur et avec dévotion.
a) Il vous faut tourner votre moulin domestique pour bluter la farine. Pendant cet exercice méditez que tout tourne en ce monde, et qu'il n'est rien qui soit en consistance sinon Dieu seul, qui est un être immuable et indépendant. Ne dédaignez pas ce travail, et ne vous en déchargez pas sur des valets ou sur d'autres personnes qu'il faille payer aux frais de la maison.
Les Anges ne l'ont pas méprisé. Saint Eugène, saint Tyghernac et saint Copres, irlandais de nation, furent faits esclaves et condamnés à tourner un moulin. Ils furent si fervents en cet office et y exercèrent tant de vertus, que les Anges venaient les soulager pour leur donner plus de temps en l'oraison et en leur lecture spirituelle. On en fait la fête en Irlande.
Le Ciel approuva cet exercice en saint Winoc, abbé, qui, par humilité et par charité, tournait le moulin de la boulangerie pour le soulagement de ses Religieux. Dans sa retraite pour vaquer à l'oraison, on voyait souvent que la meule se tournait d'elle-même et faisait beaucoup de farine. Ces moulins étaient plus difficiles que les vôtres, qui vous laissent le moyen de faire de bonnes oraisons pendant le travail.
On remarque, dans la Chronique du monastère de Villars, qu'Arnou, frère convers de l'Ordre de Cîteaux, s'occupantavec ardeur aux exercices d'humilité, fut longtemps appliqué à moudre le blé. Il s'y comporta avec tant de vertu, qu'il eut l'esprit de prophétie et fut illustre en miracles.
b) Lorsque vous faites votre levain, considérez qu'il ne faut que fort peu de bon levain pour faire une bonne pâte, et fort peu de mauvais levain pour en gâter une masse tout entière. Un bon Religieux fait merveille pour la perfection et la renommée d'une maison, et un mauvais y gâte tout en peu d'heures.
c) Quand vous pétrissez votre farine, contemplez que l'eau unit et joint dans une masse une infinité de petits grains de farine, et que la grâce de Dieu a cette force d'unir les hommes ensemble, s'ils veulent devenir un pain propre pour la table de Dieu. La charité nous unit à nos frères, et l'obéissance à nos Supérieurs, entre les mains desquels nous devons être une pâte molle, qui se laisse tourner et former en toutes les façons et les figures qu'il leur plaît.
Jean de Vidal, convers de l'Ordre de Saint-Jérôme, exerça l'office de boulanger, et se laissa tellement former et mouler par ses Supérieurs, que son obéissance fut confirmée par des miracles, au rapport de Siguença, dans l'Histoire de l'Ordre.
d) Lorsque vous mettez le pain au four, méditez combien il souffre avant d'être propre à l'usage des hommes : il est battu à la grange ; vanné et nettoyé ; jeté en terre où il pourrit; moissonné; charrié et serré dans la grange; battu de nouveau et vanné ; remué plusieurs fois dans le grenier; criblé ; écrasé sous la meule ; bluté au logis ; pétri ; cuit au four; coupé sur la table; moulu sous les dents ; corrompu dans l'estomac.
Ne fuyez donc point le travail, si vous désirez vous incorporer à Jésus-Christ votre chef, qui a tant souffert pour l'amour de vous. Vous louez et estimez Jean Sittart, frère convers à la chartreuse de Ruremonde, de ce qu'il a reçu la couronne du martyre, faisant l'office de boulanger. Vous voudriez être comme saint Sabas qui, servant le boulanger de son monastère, entra dans le four tout embrasé sans se brûler, pour reprendre les habits d'un Religieux, ou comme saint Nazaire, religieux, qui éteignit les flammes de son four sans s'incommoder, ni endommager la robe dont il s'était servi. Vous voudriez avoir du mal et mériter beaucoup sans le sentir. 11 faut souffrir, être resserré dans votre office, cuire au milieu des tentations intérieures et des afflictions extérieures, et par ces épreuves
vous serez trouvé de bon goût, et vous deviendrez utile et agréable à votre Roi et Créateur très aimable et très adorable.