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VERTUS NÉCESSAIRES AUX FRERES CONVERS POUR LA RECEPTION DES PÈLERINS

I. Tous les Convers aident les Pèlerins. — II. Trois vertus nécessaires pour bien remplir cet office : i° La Foi ; 2° la Libéralité; 3° la Charité. — III. Divers devoirs à l'égard des Pèlerins : r Les servir à table ; 2° Leur laver les pieds ; 3" Leur donner la meilleure chambre ; 40 Nettoyer leurs habits; 5° Les aider en leurs maladies; 6° Les visiter ; 7° Les mener par la ville ; 8° Les reconduire au départ.

1- Jl$fil\^ RESQUE tous les frères convers d'un Monastère $ sont employés à cet exercice de miséricorde, et par conséquent ils doivent tous s'efforcer de bien concevoir la façon de s'y comporter avec vertu, avec mérite et avec édification.

Le portier leur ouvre la porte et cherche le Supérieur et les officiers pour les avertir de leur arrivée. L'acheteur et le dépensier doivent pourvoir à leur nourriture. Le cuisinier est obligé d'apprêter leurs viandes, et le crédencier, de leur préparer la table et de les fournir de pain, de vin, d'eau et de desserts. Celui qui a des jardins y cherche quelque rafraîchissement. Le couturier leur porte du linge et des habits ; le cordonnier, des pantoufles, et celui qui est spécialement ordonné pour mettre en état leurs chambres, y fait du feu, y dispose les lits et tout le reste. Voyons les vertus qui sont nécessaires pour ce ministère de charité.

IL J'en trouve trois principales : la foi, en recevant les

pèlerins ; la libéralité, en les traitant ; la charité, en conversant avec eux.

i. En premier lieu, une vive foi doit ouvrir la porte de votre Couvent, dans la certitude qu'en l'accueil d'un pauvre passant vous recevez Jésus-Christ. Il le dit lui-même en saint Matthieu : Ce que vous fere^ au moindre de mes serviteurs, je l'estime fait à moi-même. Pénétrons un peu cette vérité.

Si vous saviez assurément que ces passants qui vous surviennent sont des Anges du Paradis, comme ceux qui firent l'honneur à Abraham, à Loth, à saint Jullien, à saint Guttebert, à saint Grégoire, pape, et à d'autres, de les visiter, que feriez-vous? Quelle promptitude et quelle allégresse ne sentiriez-vous pas en cet accueil? Leur montreriez-vous une mine froide, un visage abattu, un maintien morne et peu civil? Ne courriez-vous pas pour avertir tous les officiers qu'ils fissent leur devoir en toute perfection, et que rien ne leur fût épargné?

Vous n'auriez garde de vous laisser venir la moindre pensée que votre Couvent est pauvre, et que ces Anges viennent à la mauvaise heure, vu qu'il y a déjà des pèlerins au logis, et que d'autres ne font que d'en sortir. Quand vous devriez jeûner les mois entiers au pain et à l'eau, vous estimeriez cette rencontre si avantageuse, que vous leur en rendriez de très humbles actions de grâces.

Si saint Ignace, saint Bruno, saint Benoît, saint François, ou un autre Fondateur d'Ordre descendait du Ciel, et ■qu'il vînt frapper à votre porte, que diriez-vous? Que penseriez-vous? Lui fermeriez-vous la porte sur l'excuse de votre logement incommode ou de votre pauvreté?

Il n'est pas besoin que les Saints viennent en leurs propres personnes, ils estiment que vous les recevez quand vous recevez leurs enfants. Saint Bonaventure raconte qu'un gentilhomme aveugle ayant logé et traité avec charité deux Frères mineurs, saint François apparut une nuit à l'un d'eux et lui dit : Leve^-vous et alle^-vous-en vite

che^ votre hôte, qui a logé Jésus-Christ et moi aussi en vous recevant. Je désire lui rendre un rare office de piété. Dites-lui de ma part que Dieu a permis quil devînt aveugle à cause denses péchés qu'il n'a pas confessés. Le Religieux court incontinent et fait son message. Le gentilhomme, bien étonné, confesse ses crimes avec une véritable contrition, et recouvre la vue du corps aussitôt que l'ornement de l'âme.

Les Saints se déguisent quelquefois en pèlerins. Saint Jean l'Évangéliste se présenta sous cette figure à saint Edouard, roi d'Angleterre, et lui demanda l'aumône. Ce saint roi, dans cette surprise, n'ayant rien en main propre à donner, tira un anneau très précieux de son doigt et lui en fit présent, sans avoir aucune connaissance que ce fût un Saint qu'il enrichissait. Saint Jean n'en fut pas méconnaissant, il l'avertit, comme je l'ai dit ailleurs, par deux pèlerins, que dans six mois il le viendrait chercher pour le mener au Ciel à cause de cette charité.

Souvent en logeant de pauvres passants, vous logez des Saints qui sont très grands devant Dieu. Saint Benoît de Biscope, abbé en Angleterre, fut cinq fois en pèlerinage à Rome. Saint Kentigerne, évêque de Glascow, en Ecosse, y fut sept fois. Saint Cadoque, fils de Gundlée, roi de Galles, en Angleterre, alla trois fois à Jérusalem et trois fois à Rome. Il fut Abbé et puis Évêque, et eut tant de puissance auprès de Dieu qu'il fit plusieurs miracles et même ressuscita des morts.

Saint Martinien, ayant presque été vaincu par une misérable femme dans sa cellule, en sortit, et demeura sur un rocher au milieu de la mer, sans autre toit que le Ciel, ni d'autre lit que la terre. Il vivait de pain et d'eau qu'un nautonnier lui apportait trois fois l'année : le démon, dans le désir et l'espérance de le perdre, jeta une fille sur ce rocher avec les débris d'un naufrage.

Le Saint, considérant qu'une telle compagnie le tiendrait dans un danger continuel, dit à cette pauvre créature

que le feu et la paille n'étaient pas bien ensemble; qu'elle eût confiance en Dieu ; qu'il ne lui manquerait jamais, qu'elle se pourrait servir du pain et de l'eau qui étaient là jusqu'au retour du nautonnier, qui la reporterait en terre ferme. Ayant dit ce -peu de paroles, il fit le signe de la croix et une courte prière, et se jeta dans la mer. Incontinent deux dauphins le reçurent sur leur dos et le portèrent à terre.

Ce saint homme, dans la considération que les démons l'attaquaient en tout lieu où il demeurait longtemps, résolut de vivre en pèlerin le reste de sa vie. Il parcourut cent soixante-quatre villes pendant les deux ans qu'il vécut encore, ne portant rien qui le pût soulager, et mettant toute son espérance en la providence de Dieu. Il couchait partout où la nuit le surprenait, même dans les bois et dans les déserts. Il mourut dans l'église en présence de l'Evêque, tout en riant et rempli d'une joie céleste et divine.

Si quelqu'un de ces Saints «'était présenté à votre monastère, et que vous l'eussiez refusé ou traité avec froideur et sans libéralité et charité, n'en auriez-vous pas un extrême regret le reste de vos jours? Quoi ! Jésus-Christ même se présente à vous caché sous les pauvres habits d'un passant, et vous le rebutez ! Où est votre foi ? Mais où sera votre récompense ?

Afin que nous concevions mieux que notre Rédempteur est voilé sous l'habit d'un pèlerin, et qu'on le reçoit en sa personne, il s'est voulu lui-même quelquefois présenter sous ce déguisement. Il le fit premièrement aux disciples qui allaient à Emmaûs, auxquels il enflamma le cœur et ouvrit les yeux par sa présence et par ses discours.

Il dira généralement à tous les hommes au jour du jugement : J'étais passant et pèlerin, et vous m'avez reçu da?is votre maison.

Saint Grégoire raconte qu'un père de famille donnait tous les jours à manger à quelques pèlerins à sa propre

table, et qu'une fois, comme il voulait présenter de l'eau à un pour laver ses mains, il disparut. La nuit suivante, notre Sauveur Jésus-Christ se montra à ce père de famille, et d'un visage riant lui dit : Vous m'avez reçu les autres jours en mes membres, mais hier vous me reçûtes en ma propre personne.

Ce doux et aimable Rédempteur, qui se plaît avec les enfants des hommes, se montra à un fervent Religieux carme sous l'habit d'un pauvre enfant au milieu des neiges et tout transi de froid. Ce Religieux le prit avec charité entre ses bras pour le porter et le réchauffer; mais il s'évanouit et le laissa rempli d'une consolation qui ne se peut expliquer. Jésus marche et souffre avec les pèlerins, faites-lui la charité, et il vous rendra le centuple.

Le pape Léon IX était si miséricordieux qu'il tenait toujours sa maison ouverte aux pauvres et aux pèlerins. Il rencontra un jour un pauvre lépreux à sa porte; il le fit entrer au logis et coucher dans son propre lit. Le lendemain matin, le portier, ayant ouvert la porte, n'y trouva personne. On crut que Jésus-Christ même s'était transfiguré en ce lépreux pour honorer et réjouir son serviteur.

Que feriez-vous en cas pareil? Je crois que vous feriez encore davantage, si vous saviez avec assurance que ce fût Notre-Seigneur. Or vous êtes totalement certain par la foi qu'en la réception d'un passant vous recevez ce Dieu de bonté et de miséricorde. Ses paroles y sont 'expresses, et vous en êtes plus certain que si vos yeux vous protestaient qu'ils le contemplent. On ne trouve jamais d'illusions dans ces visions-là.

Pourquoi donc tremblez-vous encore, et pourquoi plaignez-vous tant vos peines, pour donner un ou deux repas à celui qui a versé tout son sang pour votre salut, et qui vous offre tout son Paradis et lui-même en récompense ? Si vous voulez exercer la charité, comme il faut, envers les pauvres et les pèlerins, il est nécessaire que vous imprimiez fortement ces pensées dans votre esprit, et que

vous les remettiez souvent en votre mémoire, dans vos méditations et vos saints discours.

2: La seconde vertu que vous devez pratiquer envers les pèlerins, c'est la libéralité, les traitant honnêtement, selon leur nécessité et leur condition, et selon l'ordre que vous en aurez de vos Supérieurs. Ne retranchez jamais rien de ce qu'ils vous ont permis ou ordonné de leur donner. Recevez-les comme vous étant envoyés de Dieu même. Sa providence fera que vous ayez suffisamment pour les bien traiter, et que rien ne vous manque ensuite.

Gravez sur votre cœur en lettres d'or et de lumière ce que disait saint Jean, patriarche d'Alexandrie, qu'il avait une ferme confiance de pouvoir nourrir tout le monde si Dieu le lui envoyait. Et en effet rien ne lui manquait jamais, quoique ses aumônes semblassent tenir de l'excès et de la prodigalité.

Saint Eloi se plaignait de ses domestiques, qui craignaient de tomber dans une totale nécessité à cause de sa trop grande profusion envers les pauvres et les pèlerins. Il leur disait avec tendresse : Pourquoi me tourmentez-vous par votre infidélité et votre pusillanimité ? Pensez-vous que Dieu, qui a nourri Elle et saint Jean-Baptiste au milieu du désert, nous abandonnera au milieu d'une bonne ville? J'ai cette confiance en mon Créateur, qui, ayant égard au mérite et au besoin de ces pauvres gens, pourvoira à tout, quoique J'en sois très indigne. Et certes, Dieu ne lui manqua jamais et ne se laissa point vaincre par ce saint Evêque de France.

Saint Cerbonius, évêque en Italie, fort adonné à la charité envers les pèlerins, reçut en sa maison des pauvres soldats. Les Goths y accoururent pour les maltraiter; mais le Saint les cacha. Totila, en étant averti, le fit exposer aux ours pour en être dévoré ; mais ils ne lui firent aucun mal.

Saint Julien, ayant été reçu charitablement par une bonne dame, sauva son fils qui était tombé dans un puits,

et l'empêcha d'aller à fond : l'enfant vit le Saint qui le soutenait au-dessus de l'eau, et en sortit à l'admiration générale. Saint Phocas, jardinier, gagna par son hospitalité la gloire du martyre, et fut si puissant auprès de Dieu après sa mort, qu'il sauva plusieurs nautonniers sur mer et les préserva de divers naufrages. De là vint une coutume fort louable que tous les mariniers, ayant divisé leurs viandes en parties égales dans leurs repas, laissaient toujours la part de saint Phocas. L'un d'entre eux l'achetait et mettait l'argent en dépôt; le jour suivant, un autre en faisait demême, et ainsi de suite durant tout le voyage, jusqu'à l'arrivée dans le port désiré, où cet argent amassé en l'honneur du Saint se distribuait aux pauvres.

Dieu a fait plusieurs autres faveurs à ceux qui ont reçu les passants. Il leur a donné de la santé, des enfants, de la gloire, des richesses, des victoires et d'autres très illustres prérogatives.

Saint Charlemagne était si libéral envers les pèlerins, que les âmes lâches et craintives criaient que non seulement la cour, mais aussi tout le royaume en était surchargé. Quoi ! a-t-il perdu quelque chose à cette munificence ? Nous voyons et nous admirons les incroyables avantages qu'il en a tirés. Combien de victoires n'a-t-il pas remportées sur les Lombards, en Italie, sur les Sarrasins, en Espagne, sur les Bretons et les Aquitains, en France, sur les Saxons, les Danois, les Bavarois et les Bohémiens, en Allemagne, sur les Huns, dans la Hongrie, sur les Esclavons, en Illyrie, et sur d'autres peuples qu'il a subjugués en divers endroits? Chacun recherchait son amitié. Le pape Léon III le fit empereur d'Occident ; les empereurs d'Orient, Nicéphore, Michel et Léon, tâchèrent de l'avoir pour ami et pour allié. Aaron, roi de Perse, lui envoya pour ce sujet une honorable ambassade, avec de beaux et de riches présents. Alphonse, roi d'Espagne, Achaïus, roi d'Ecosse, et plusieurs autres firent de même. Ce saint Empereur aimait non seulement les pèle-

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rins, mais aussi les pèlerinages. Il en fit plusieurs avec grande dévotion, et fut quatre fois à Rome pour visiter les sépulcres de saint Pierre et de saint Paul, et inspira la même dévotion à son fils Louis le Débonnaire qui, une fois entre autres, alla en .pèlerinage aux reliques de saint Sébastien avec tant de ferveur et d'humilité, qu'étant éloigné de son église environ d'une lieue, il quitta ses souliers et y alla nu-pieds ; et l'impératrice sa femme s'y porta aussi avec une même ardeur et une même piété.

Quand vous ne regarderiez que les richesses et l'utilité temporelle de votre maison, soyez très certain que vous ne perdrez rien avec Dieu, et qu'il vous récompensera au double, si vous vous comportez comme il vous l'ordonne envers ses serviteurs qu'il vous envoie. Dans l'Ecriture sainte, où il a mis tant de promesses, nous n'en trouvons aucune répétée et inculquée avec tant d'efficacité.

Dieu est la bonté même, il désire vous aider. Il est tout-puissant, il le peut faire sans peine, sans travail et sans frais. Jetez-vous avec vos biens entre ses bras, dans son sein ; ce sera une heureuse semence qui se multipliera au delà de vos espérances.

Vos Supérieurs sont sages et prévoyants, ils ne vous commandent pas à yeux clos, ils savent les raisons de ce qu'ils ordonnent ; faites avec gaîté et de bonne grâce la charité selon leur volonté.

Tous les siècles et toutes les histoires des nations de l'univers nous font parade des libéralités prodigieuses de Dieu envers ceux qui ont eu la main ouverte pour les pauvres et les pèlerins.

Saint Honorât, étant abbé de Lérins, donnait tout avec un si grand cœur et avec une libéralité si charitable, qu'un jour, ne lui restant plus qu'un écu, il commanda en présence de saint Hilaire, qui raconte ce fait, de le donner à un pauvre. Il ajouta une parole notable : // est certain que bientôt on nous apportera quelque chose, puisque nous n'avons plus rien à donner. A peine trois ou quatre heures

s'étaient écoulées, qu'on lui envoya une bonne aumône, et il fut encore, peu après, fait Archevêque d'Arles.

A Rome, un homme pieux invitait indifféremment les Religieux et les pèlerins à aller à sa maison. La nuit il fut averti du Ciel de changer sa vigne avec celle d'un homme riche, et qu'il y trouverait quelque chose de grand prix. L'homme riche accepta sa proposition avec joie, cette vigne étant à sa bienséance et meilleure que la sienne. L'échange étant fait, ce charitable aumônier trouva dans sa vigne des pierres précieuses et du baume qui l'enri- ' chirent avec ses enfants.

Au contraire, si vous ne recevez les pèlerins, et si vous négligez d'e les secourir, Dieu vous punira et renversera toutes vos prétentions temporelles.

Nous savons que saint Ignace, notre fondateur, au retour du pèlerinage de Jérusalem, trouva à l'île de Chypre trois navires prêts à faire voile. Dans l'un étaient des Turcs, les deux autres appartenaient à des Vénitiens. Les amis d'Ignace priaient le pilote du meilleur navire de le recevoir, disant que c'était un Saint : Les Saints, dit cet homme peu charitable, n'ont pas besoin de navire; je ne reçois personne sans argent. Le pilote d'un autre navire, qui était petit et usé de vieillesse, le reçut volontiers et sans aucun salaire. Sur le soir, une furieuse tempête s'éleva. Le navire des Turcs fut englouti par les flots avec tous ceux qui étaient dedans. Le grand navire du cruel pilote, quoiqu'il fût très fort, ne put résister à la furie des vents et coula à fond ; les hommes seuls en échappèrent et eurent la vie sauve. Le petit navire, où était notre saint pèlerin, quoique très faible et très agité des vagues de la mer, arriva sans perte au port désiré. Tant Dieu favorise ceux qui font la charité aux pèlerins et punit avec sévérité ceux qui les rebutent et les dédaignent.

Et ne m'alléguez pas la pauvreté de votre Couvent pour voiler votre avarice ou votre bassesse de coeur. Dieu n'en a-t-il pas une très parfaite connaissance? Il vous adresse

néanmoins ce pauvre Religieux passant, à dessein que vous lui donniez le couvert et la nourriture. N'avez-vou^ pas une ferme croyance que rien n'arrive sans son ordre, et qu'il dirige toutes nos routes et les fait aboutir où il lui plaît? Vous lui faites donc grand tort dans ces défiances qui tiennent de l'infidélité ; car ce pèlerin qui vous aborde vient de sa part, et c'est de lui qu'il tient les lettres de recommandation qu'il vous présente. J'ai peur que si vous ne raffermissez votre cœur et votre foi, il ne se retire de vous et de votre monastère, comme il fit d'un couvent dont parle Boverius aux Annales des Capucins.

Justin de Panigaleo, frère laïque capucin, était gardien du couvent de Narni. Lorsqu'on le bâtissait, Notre- Seigneur, déguisé en pauvre passant, vint sur le soir frapper à la porte. Il demande à loger pour l'amour de Dieu. Justin commande qu'on lui donne un morceau de pain, et qu'on lui dise que, vu le petit nombre de chambres de la maison qui en était dans sa première naissance, il était impossible de le recevoir. Le portier fait sa commission et rejette ce rebut sur l'extrême pauvreté. Je n'ignore pas, dit le pèlerin, que vous êtes pauvres ; mais je sais aussi ce que vous pouvez faire. Ayant dit ce peu de paroles, il disparaît et se présente au Gardien qui priait à l'église devant un autel, et lui dit : J'ai reçu ce pain à votre porte ; mais puisque vous me déniez le logis, et que vous me rejete%, je me retire de vous. En même temps il jette par dédain son pain sur l'autel et s'envole au Ciel. Le portier cependant courait pour avertir de ce qui s'était passé à la porte. Mais, à son premier abord, le pauvre frère Justin s'écrie : Ah ! je le sais bien. Hélas ! nous avons chassé de notre couvent le Sauveur du monde. Jésus s'est retiré de nous par ma faute. J'ai chassé Jésus qui nous faisait l honneur de nous visiter. Ah ! quel bonheur pour jamais à cette maison, si nous y eussions logé avec charité cet aimable et adorable Rédempteur ! Oh ! que tout ce qui est au logis n est-il fondu et anéanti, et que ce Dieu de bonté

?i'est-il entré dans nos chambres pour les consacrer de sa présence !

Il en pensa bien plus encore que ce que vous en sauriez dire. Il était d'une très éminente vertu, et toutefois Notre-Seigneur ne lui pardonna point ce manquement. Faites-vous sage aux dépens d'autrui et recevez à bras ouverts ceux qui se présentent à votre porte, étant certain que vous logez le Sauveur de vos âmes, ou en sa propre personne, ou en la personne de ses enfants et de ses serviteurs.

3. La troisième vertu nécessaire, lorsque vous avez des pèlerins, c'est la charité, laquelle est comme la splendeur et l'éclat de la libéralité. Traitez-les bien, de bon cœur et de bonne grâce. Montrez-leur un visage gai, un abord gracieux, une âme' généreuse. Ne leur parlez jamais de la pauvreté de votre monastère, du grand nombre des Religieux qu'on a peine d'entretenir, de la multitude des dettes, du danger où l'on est de tout perdre par le ravage de la guerre, et de choses semblables, qui disent tacitement : Sortez le plus tôt que vous pourrez. Ne souffrez pas même que les pèlerins vous tiennent ce discours ; mais au contraire dites, et dites-le avec assurance, que rien ne manque à ceux qui espèrent en Dieu ; que le véritable moyen de s'enrichir, c'est de faire la charité; et que les pèlerins causent la bénédiction des maisons.

Saint Paul avertit les Romains que l'allégresse doit tenir compagnie à la miséricorde. Elle en sera bien plus agréable, et touchera davantage le cœur de ceux qui la recevront.

Constantin le Grand, allant à la guerre contre Licinius, fit enrôler grand nombre de jeunes gens. Saint Pacôme, qui était encore païen, avait vingt ans et portait les armes. Les soldats étant arrivés dans la ville de Thèbes, les chrétiens accoururent à l'envi pour les fournir de ce qui leur était nécessaire. Pacôme, dans l'admiration de cette bonté et de cette ferveur, en demanda la cause. Ses com-

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pagnonslui dirent que le propre des chrétiens était de faire miséricorde à tous les nécessiteux et particulièrement aux passants. Il se fit instruire et baptiser et fut un des plus illustres Saints de son temps.

Si quelquefois un Religieux, avec qui vous avez eu quelque difficulté, arrive dans votre Couvent, Dieu vous donne une belle occasion de lui gagner le cœur et d'obtenir une glorieuse victoire sur vous-même. Saint Phocas vous en offre un très rare exemple par la charité qu'il fit à ceux qui cherchaient de le mettre à mort. Le tyran envoya des satellites pour le massacrer ; il les reçut dans sa maison et leur fit faire la meilleure chère qu'il put. Ils lui découvrirent comme un grand secret qu'ils avaient commission de trouver Phocas, et qu'ils le suppliaient de les assister dans cette recherche.

Il ne s'étonna point de ce discours et ne pensa point à la fuite ; mais il leur repartit : Ne soye\pas en peine, je connais parfaitement celui que vous cherche^ ; je vous engage ma parole que demain sa?is faute je vous le mettrai entre les jnaijis, faites-moi seulement la faveur de demeurer cette Jiuit dans ma maisonnette .

Après le souper, il se retire à part, il prépare son sépulcre et passe la nuit en oraison. Le lendemain matin, il dit aux soldats : J'ai trouvé celui que vous cherche^, la proie est dans vos filets. Eux, bien joyeux, demandèrent de la voir. C'est moi, dit-il ; je vous supplie de tout mon cœur, oblige^ - moi de m immoler à mon Dieu, mon Créateur.

Ils restèrent tous immobiles comme des statues, et se regardant l'un l'autre protestèrent qu'ils ne feraient jamais un si grand crime que d'ôter la vie à un homme si charitable. Phocas, au contraire, les prie, avec toutes les instances imaginables, d'exécuter leur commission, disant qu'ils l'enverraient au Ciel et le feraient bienheureux dans toute l'éternité. Il y eut un grand combat de part et d'autre. Enfin la victoire demeura au martyr, et les sol-

dats lui coupant la tète, le couronnèrent d'une gloire immortelle.

III. Voyons en détail ce que nous pouvons et ce que nous devons faire aux pèlerins, pour imiter les Saints.

I. La charité la plus commune qui s'exerce envers les pèlerins, c'est de les servir à table, comme fit Abraham.

Saint Éloi ne mangeait presque jamais qu'il n'y eût plusieurs pauvres et plusieurs pèlerins à sa table. Ce saint Évêque exerçait à leur endroit tous les offices de serviteur. Il leurôtait leurs manteaux et leurs vieux haillons de dessus les épaules; il leur donnait à laver ; il versait du vin dans leurs verres et leur présentait à boire ; il leur coupait et leur donnait les morceaux ; il leur divisait le pain, et faisait toutes les autres actions d'une charité très parfaite. Sur la fin, quand ils avaient presque dîné, il mangeait un peu de leurs restes, ou debout, ou en quelque coin de la table, assis sur une méchante escabelle. Souvent, après que tous les pauvres et les pèlerins avaient pris leur réfection, et qu'il voulait se mettre à table avec ses domestiques, il ne trouvait pas un pain pour lui. Quelques-uns de ses serviteurs en faisaient des risées, les autres lui portaient compassion ; mais il tenait à faveur cette souffrance. Il ne mangeait d'ordinaire que de deux en deux jours, et quelquefois de trois en trois ; et Dieu pourvoyait toujours à sa nécessité.

Cassien assure qu'il a vu un bon vieillard qui ne mangeait jamais qu'il n'eût quelque pèlerin à sa table. Que si personne ne Fallait visiter, il jeûnait les quatre, les cinq jours entiers, jusqu'à ce que le samedi ou le dimanche, allant à l'église avec les autres Religieux, il pût trouver quelque passant qu'il menât à sa cellule.

Dans l'Ordre de Saint-Benoît, où l'hospitalité s'est toujours pratiquée par excellence, le Supérieur donne à laver aux pèlerins avant qu'ils se mettent à table. Si vous en êtes, et si l'on vous occupe à verser de l'eau aux passants, méditez que ceux-ci sont peut-être des Saints, et que l'eau

avec laquelle saint Gaudence, évêque de Novare.en Italie, saint Wolstan, évêque de Wigorne, en Angleterre, saint Sulpice, archevêque de Bourges, en France, leur lavaient les mains, chassait toute sorte de fièvres et la lèpre même. Priez Dieu qu'il vous lave votre âme par le mérite de ses serviteurs.

2. C'est une coutume très ancienne de laver les pieds aux pèlerins, à l'imitation de Notre-Seigneur qui les lava aux Apôtres, et de plusieurs Saints, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament, qui ont exercé cet acte de charité et d'humilité.

Abraham porta lui-même de l'eau aux Anges qui le visitaient en habit de pèlerins, et leur lava les pieds, comme le dit saint Augustin dans un de ses sermons. Le cardinal d'Augsbourg voulut d'autorité absolue laver les pieds au bienheureux Père Canisius, qui arrivait à son logis, quelque résistance qu'il fît pour l'empêcher. Sainte Radegonde, encore reine de France, lavait les pieds avec une révérence, une dévotion et une humilité très grandes aux Religieux passants.

Présentez-vous au Supérieur pour faire cet office de charité. Estimez que vous faites un gain notable quand vous en obtenez la licence préférablement aux autres. Chauffez vous-même, s'il est besoin, l'eau nécessaire ; préparez les herbes ; portez le bassin jusqu'à la chambre ; aidez en ce que vous pourrez ceux qui ont eu ce congé, s'étant présentés avant vous. Ne troublez pas toutefois l'ordre de la maison et préférez toujours ce qui est d'obligation à ce qui est de pure dévotion. Peut-être, pensant laver les pieds à un de vos frères, vous les laverez à Notre- Seigneur, comme il est arrivé à d'autres.

Jean de Dieu, fondateur de l'Ordre de la Charité, a été berger, serviteur, maçon et marchand libraire. Il se mit de tout son cœur à la dévotion dans l'exercice de la charité envers les pèlerins, et mérita de laver les pieds au Sauveur du monde, qui vint dans son logis en habit de

pauvre passant, et de recevoir de lui le nom qu'il a porté, de Jean de Dieu. De plus il reçut un jour une couronne d'épines sur sa tête, par la main d'un crucifix, en présence delà Vierge et de l'apôtre saint Jean, afin d'apprendre par là qu'il devait chercher la mortification partout, et l'estimer la plus précieuse couronne qu'il pût avoir.

Lorsque vous lavez les pieds des pèlerins, priez Dieu qu'il vous lave de tous vos péchés. Saint Julien, recevant et caressant les passants, mérita qu'un Ange lui dît : Tes péchés te sont pardonnes.

3. Procurez la meilleure chambre et le meilleur lit que vous pourrez aux pèlerins que Dieu vous envoie. C'est l'un des principaux soulagements d'un homme harassé, et des plus efficaces pour reprendre ses forces et éviter les maladies.

Dieu a montré souvent que ce soin lui était agréable. Ade de Boloméir, ayant mis un lépreux dans le propre lit de son mari, fut fort étonnée de son retour inopiné. Le mari, voyant les rideaux de son lit tirés, jugea que quelqu'un y était couché : il y regarde et le trouve au milieu de l'hiver tout couvert de roses très belles et très odoriférantes; il en apprit la cause et en versa des larmes de joie et de dévotion.

Saint Antonin rapporte qu'un Ange se présenta de nuit sous la forme d'un lépreux à la porte de saint Julien, qui faisait profession de recevoir tous les passants. Il faisait fort froid, et l'Ange jetait de grands cris, comme incommodé de la rigueur de la saison. Le Saint se lève promptement, le met dans son logis, fait du feu, le reçoit le mieux qu'il peut, le met dans son propre lit et le couvre bien. Peu après cet Ange parut étincelant de lumière, et en s'élevant vers le Ciel, lui dit : Julien, Dieu m'a envoyé pour le déclarer qu'il a accepté ta pénitence, et que tu mourras bientôt et ta femme aussi, pour avoir un repos éternel en Paradis. Ils se disposèrent à la mort, qui ne tarda guère et qui les conduisit à une vie immortelle.

Dieu même procura un bon logis à saint Ignace, qui était couché de nuit dans la place de Saint-Marc, à Venise. Il avertit un sénateur de grande piété de le loger dans sa maison ; ce sénateur se lève au même instant, cherche le Serviteur de Dieu et le reçoit chez lui avec beaucoup de ferveur et de charité.

Saint Joseph, la Vierge et l'Enfant Jésus préparent euxmêmes un logis au Père Jérôme de Pistoie, capucin. Ce vertueux personnage, étant envoyé à l'île de Candie par le pape Pie V, s'égara dans les bois avec ses compagnons. Dans l'appréhension des dangers et des inconvénients, ils se prosternèrent à terre et appelèrent à leur aide saint Joseph, la glorieuse Vierge et l'Enfant Jésus. Leur oraison étant finie, ils aperçoivent une lumière dans un lieu assez éloigné, ils se dirigent vers cette clarté, trouvent une maisonnette et y rencontrent un vieillard, une femme et un enfant, qui les reçurent avec une grande civilité et une grande bonté. Après le souper, ils les mirent dans une petite chambre, où ils reposèrent en grande tranquillité. Le matin, à leur réveil, ils se trouvèrent au milieu d'une belle prairie dans laquelle il n'y avait ni maison, ni vieillard, ni femme, ni enfant. Ils se jetèrent incontinent à genoux et chantèrent le Te Deum laudamus, en action de grâces à de si excellents hôtes.

Serez-vous fâché de donner votre logis et votre chambre même, si besoin est, aux pèlerins, puisque Notre-Seigneur en personne vient du Ciel sur la terre pour les recevoir?

4. Pendant la nuit, nettoyez les souliers et les habits de vos frères qui passent par votre monastère. Estimez que ce vous est un bonheur de contribuer à leur soulagement et à leur consolation. Si leurs habits sont déchirés, refaitesles, sans appréhension du travail ou des frais. Les Saints ont pris plaisir à habiller les passants selon leurs moyens. Saint Arnould, évêque de Metz, recevait avec une grande charité les Religieux et les autres passants, leur lavait les pieds de ses propres mains, les traitait honnêtement et les

habillait. Saint Annon, archevêque de Cologne, recevait tous les jours tous les pauvres qui se présentaient à sa porte. On en séparait vingt-quatre des plus misérables, et ce saint Prélat se jetait à leurs pieds, les lavait, les essuyait et les baisait avec tendresse. Il faisait chercher les pèlerins par les rues et par les places publiques, les mettait à sa propre table et leur fournissait des habits selon leur nécessité.

5. Si les passants sont malades et indisposés, tâchez d'y apporter tous les remèdes possibles. Contribuez tant que vous pourrez à ce qu'on les retienne dans votre Couvent, si particulièrement ils sont de votre Ordre, où tout le bien est commun. Très souvent le Supérieur voudrait retenir un pèlerin, mais dans la crainte d'être à charge à ses officiers, il le laisse sortir. S'il croyait leur faire plaisir, il aurait beaucoup plus de liberté et de volonté de faire la charité entière.

Saint Samson, surnommé l'Hospitalier, ayant étudié en médecine, ouvrait sa maison à tous les malades, les logeait, les pansait et les nourrissait par une libéralité purement gratuite. L'empereur Justinien, étant désespéré des autres médecins, fut averti en songe de le faire venir. Il en reçut une guérison parfaite, ce qui poussa ce grand prince à bâtir un hôpital et à en donner la charge à saint Samson. Ce Saint y fit des merveilles jusqu'à sa mort, et même il en prit encore soin après, et fustigea de nuit très sévèrement un certain Genest, qui en étant chargé s'y comportait négligemment. De plus, tous les ans, quelques jours avant et après sa fête, il coulait de son sépulcre une huile salutaire aux malades, et qui rendait la santé et les forces à plusieurs.

6. C'est aussi une charité louable d'aller visiter les pèlerins dans leurs chambres, particulièrement s'ils demeurent plusieurs jours, afin qu'ils ne soient point ennuyés. Mais s'ils ne font que passer, soyez très court en vos visites, dans la crainte de leur être à charge, leur prenant le

temps de leurs exercices spirituels. Ce danger est plus à éviter dans les maisons nombreuses. La multitude accable un pauvre voyageur harassé et qui désire prendre haleine avec son Créateur.

Prenez aussi garde de n'y pas perdre le temps avec l'intérêt de votre office ou dans des discours de nouvelles inutiles. Empêchez avec dextérité qu'on ne vous remplisse les oreilles des fautes qui se sont faites ailleurs par des séculiers ou par des Religieux, et ne jetez jamais du fiel dans le cœur de ceux que vous entretenez par le récit des fautes commises dans votre Monastère.

Imitez les deux pèlerins qui allaient à Emmaùs et qui discouraient avec Notre-Seigneur déguisé en pèlerin. Ils racontaient les merveilles arrivées dans la Passion de cet aimable Rédempteur ; et leur cœur brûlait dans ces discours de l'amour de leur Dieu. Ils méritèrent de loger Jésus-Christ, de lui donner à souper, de recevoir de sa main son précieux corps, d'être témoins oculaires de sa glorieuse résurrection et de l'annoncer aux Apôtres.

Saint Bartole, qui était du Tiers-Ordre de Saint-François, eut le bonheur de donner entrée dans sa maison à ce Dieu d'amour et de bonté, et de s'entretenir saintement avec lui. Saint Sylvestre, pape, étant encore jeune, logeait volontiers les pèlerins qui venaient à Rome ; il leur lavait les pieds avec humilité et révérence, leur donnait à manger avec joie et charité, leur préparait des lits avec ferveur, et les entretenait des mystères de la foi et du progrès des vertus.

Un Religieux ne doit jamais être en aucun lieu sans profit. Une étoile donne des rayons et de la joie dans sa première vue. Vous pouvez parler avec agrément du bien des pèlerinages, des miracles qui s'y sont faits, de la ferveur des pèlerins, et du désir que les Saints ont témoigné qu'on y allât avec ardeur et allégresse. Je vous en mettrai ici un seul exemple, mais qui est très considérable.

Ostrold, évêque de Laon, n'approuvait pas le pèlerinage qu'on faisait à Soissons pour honorer les reliques de saint

Sébastien. Le Saint lui apparut de nuit habillé en capitaine, et tenant une verge d'or à la main, avec laquelle il le toucha, il lui dit : Je suis Sébastien le défenseur de l'Eglise, qui a souffert la mort à Rome pour l'amour de Jésus-Christ, et qui, par la providence de Dieu, a été envoyé à Soissons avec saint Grégoire pape, qui est à ma droite, afin de protéger la ville et les habitants. D'où vient que ton envie et ta maudite jalousie t'ont fait si hardi, que d'empêcher ton peuple de faire ce pèlerinage à mon honneur et pour implorer mon assistance? Tu apprendras aux autres à tes dépens que je suis présent en cette ville-là. Ayant dit ces paroles, il le frappa plusieurs fois avec sa verge, et lui commanda d'aller à Soissons nu-pieds et d'y montrer les marques des coups qu'il lui avait donnés, afin que tous connussent qu'il assistait particulièrement en ce lieu, et qu'il obtenait plusieurs grâces à ceux qui le fréquentaient.

7. Conduisez aussi vos pèlerins par la ville, pour leur montrer les églises et les reliques, principalement les jours de fêtes et de dimanches qui ne vous attachent point à vos offices. Prenez garde de ne les point amuser à ce qui est peu séant à des Religieux, et qui serait dangereux, comme à la considération des murailles, des fortifications ou de choses semblables. Nous sommes sortis du monde, ne lui donnons plus entrée dans la Religion. Saint Basile et saint Grégoire de Nazianze ne savaient, dans Athènes, que le chemin qui menait à l'église et celui qui allait au collège.

8. Enfin, si votre loisir le permet, reconduisez vos pèlerins au départ, hors de la ville ; portez leur sac à leur soulagement, et entretenez-les avec une joie religieuse.

Dieu ne communiqua pas son secret au patriarche Abraham, quand les Anges étaient dans son logis, mais seulement lorsqu'il prit la peine de les reconduire à la sortie. Cette persévérance de charité fit qu'ils ne purent lui celer leur dessein de l'embrasement de Sodome, et que par ses prières il sauva Loth, son neveu, et le retira de ces flammes vengeresses.

Saint Nicolas de Tolentin agissait avec les pèlerins qu'il recevait comme il eût agi avec des Anges, et leur rendait tous les services possibles à leur abord et à leur sortie. Les Anges ont pris plaisir à- la conduite des pèlerins. Deux Anges conduisirent saint -Benoît et ses compagnons au mont Cassin, et leur montrèrent le lieu où ils devaient demeurer. Un Ange retira les neuf premiers Pères de notre Compagnie d'un péril évident en Allemagne, lorsqu'ils y passaient pour aller trouver saint Ignace, à Venise, et voyager avec lui à Jérusalem. Un hérétique avait dessein de les maltraiter; mais l'Ange les mena par un chemin si écarté, qu'ils n'eurent aucune mauvaise rencontre.

Saint Benoît, évèque de Samarie, fut conduit par un Ange sur la mer, n'ayant que son manteau étendu sur l'eau, et sur ce nouveau navire il traversa les flots avec un jeune enfant. Un Ange commanda à sainte Ide de quitter son pays, et un autre lui montra le lieu où Dieu désirait qu'elle lui rendît service. La bienheureuse Oringe a été souvent favorisée dans divers voyages par ces bienheureux esprits. Saint Michel archange la préserva ainsi que ses compagnes d'un fâcheux péril, lorsqu'elles allaient en pèlerinage au mont Gargan. Il les conduisit par un chemin assuré, et leur donna des viandes près d'une fontaine, pour qu'elles pussent reprendre leurs forces. Deux Anges la défendirent une autre fois contre le démon qui, étant monté sur un cheval furieux, se voulait jeter sur elle et l'écraser, lorsqu'elle allait à Lucques. Au même chemin, elle fut encore soulagée par un Ange dans l'obscurité de la nuit. Il se montra à elle dans une si brillante lumière, qu'il dissipa toutes les ténèbres, lui donna du courage et des forces, et lui servit de guide jusqu'à l'aube du jour. Enfin, elle arriva à Lucques, où elle se mit en service dans une maison de personnes vertueuses. Elle alla encore en pèlerinage au mont Gargan, avec d'autres. L'archange saint Michel les délivra des embûches des larrons, les conduisit lui-même, et leur donna des viandes si délicieuses, qu'elles

croyaient et disaient qu'elles avaient mangé de la manne.

La compagnie que vous tenez à un pèlerin lui fait trouver le chemin plus court. Encore que vous ne soyez point des biendisants, toutefois vos discours lui seront un soulagement, surtout s'il est seul ; mais si votre charité vous met son paquet ou son manteau sur le dos, votre secours sera plus utile et plus agréable. Une douce violence n'est pas incivile ni hors de saison dans cette rencontre.

J'admire l'ardente charité de saint Odon, abbé de Cluny, dont Jean, son religieux, parle en ces termes : Dans1 le passage des Alpes il aperçut un pauvre vieillard qui portait un sac plein de pain, d'aulx, d'oignons et de poireaux, qui avaient une puanteur insupportable. Ce Père débonnaire met incontinent pied à terre, selon sa coutume en cas pareils ; il fait monter ce pauvre sur son cheval et jette son sac sur ses propres épaules. Dans la difficulté que j'avais de supporter une si mauvaise odeur, je m'éloignai de lui. Le haut de la montagne étant passé, le pauvre le contraignit tant de remonter à cheval, qu'il se laissa fléchir. Il ne voulut cependant jamais lui rendre son sac, mais il le suspendit à l'arçon de la selle.

Je m'étais avancé devant les autres ; mais, honteux de m'a crainte peu raisonnable, je me rapprochai de lui ; il me dit alors : Venez, j'ai encore quelques psaumes à dire. Je lui répondis avec franchise que la puanteur de ce sac m'était insupportable. — Comment, dit-il, vous n'en pouvez souffrir l'odeur, et ce pauvre est obligé de le porter et de vivre de ces aulx et de ces oignons ? Cette réprimande m'ôta tout le sentiment de cette puanteur le reste du chemin. Ainsi parle cet écrivain.

Prenez ces petites occasions de charité quand vous allez aux champs avec les autres, spécialement si ce sont des prêtres, ou des Religieux qui le seront un jour. Un bon marchand ne perd jamais aucune rencontre dont il ne tâche de tirer quelque profit.

SECTION IX

Du Charpentier, du Menuisier et du Maçon.

Pour éviter la longueur, nous réunirons dans une même section ces trois offices qui ont entre eux une grande connexion.

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