‹ Le saint travail des mainsChapitre 28 sur 86 · VERTUS PROPRES AU CHARPENTIER, AU MENUISIER ET AU MAÇON · texte numérisé non relu

VERTUS PROPRES AU CHARPENTIER, AU MENUISIER ET AU MAÇON

I. Le Charpentier, le Menuisier et le Maçon doivent estimer leur office respectif, r Importance de leur office. 2° Il a été rempli par Notre-Seigneur et par les Saints. — II. Vertus propres à ceux qui ont à l'exercer : r La Prudence ; 2° la Vigilance ; 3" la Mortification.

n premier lieu, le charpentier, le menuisier et le maçon se doivent appliquer avec affection à

^talgai leurs exercices, tant à raison de leur importance, qu'à raison des grâces que Dieu y a versées.

1. Si un cuisinier fait une sauce désagréable, et s'il manque à donner de la viande bien cuite au dîner, il se peut corriger aisément pour le souper. Si un jardinier plante mal une herbe ou la sème hors de saison, il compensera sa faute à la première occasion. Si un couturier coupe un peu trop de drap pour un habit, ou s'il le coud mal, cette inadvertance n'apporte pas un grand dommage au logis. Mais si un maître charpentier et un maître maçon, qui sont chargés de bâtir un couvent ou une église, prennent mal leurs mesures ; s'ils ne posent pas avec solidité les fondements de l'édifice, s'ils ne font les parois de niveau, s'ils n'affermissent bien le toit, le mal est

pour l'ordinaire sans remède ; ou bien il faut des frais infinis, qui rebutent l'esprit des fondateurs et des bienfaiteurs aux yeux desquels ces fautes paraissent.

Si un menuisier fait mal une statue de quelque bois précieux ; s'il dresse et ouvrage mal un autel qui doit paraître dans une église ou dans la chapelle de quelques personnes de qualité, chacun en conçoit de l'indignation, et l'on ne trouve nul remède à ce manquement sans beaucoup d'argent, que souvent l'on ne veut et l'on ne peut point y employer.

2. Le plus grand avantage de ces offices, c'est que notre Sauveur et Rédempteur Jésus-Christ s'y est occupé plus qu'en nul autre. Saint x\ugustin, au dire de Carthagène, le fait maçon. Hugues, cardinal, pense aussi qu'il fut maçon ou orfèvre. Mais l'opinion commune des docteurs le fait charpentier ou menuisier. Saint Justin, martyr, saint Chrvsostome, saint Thomas et presque tous les autres Pères de l'Église sont du même sentiment. De là vient, disent-ils, qu'il prenait souvent dans ses prédications des comparaisons du joug, de la charrue et des choses semblables qui concernent ces métiers.

C'est aussi une grande consolation que ce Dieu de majesté, qui a créé le Ciel et la terre, qui gouverne toutes les créatures et les peut détruire dans un moment, qui est adoré des hommes et des Anges.se soit voulu choisir pour père un charpentier ou un menuisier. Tous les saints Pères et les Docteurs donnent l'un de ces métiers à saint Joseph, qui fut père nourricier de notre Sauveur.

François Suarez, très célèbre docteur, François Lucas et d'autres enseignent que saint Joseph fut vraiment et réellement père de Notre-Seigneur, et qu'il avait tous les droits de père sur lui, à cause qu'il était le fruit de son mariage avec la Sainte Vierge.

Je vous avoue, et je le crois de foi, que saint Joseph a toujours vécu avec la glorieuse Vierge dans une admirable continence; qu'elle a toujours gardé sa virginité très pure T. III. ,6

et très parfaite, et que le Sauveur a été formé par une vertu surnaturelle du Saint-Esprit. Mais ce miracle n'empêche pas qu'il ne soit son fils, vu que le corps de la Vierge, sa femme légitime, lui appartenait par un véritable mariage.

Une comparaison familière et domestique met cette vérité en évidence. Si Dieu produisait par miracle quelque trésor dans le jardin de votre Monastère, ce trésor ne laisserait pas d'appartenir aussi légitimement à votre Monastère que si le soleil l'avait produit par sa vertu naturelle, ou quelqu'un par quelque artifice d'alchimie inconnu. La raison en est que tout ce qui se produit dans un jardin appartient à son légitime possesseur. Donc puisque le corps de la femme est au mari, tout ce qui s'y produit est à lui.

De ce principe l'on conclut, premièrement, que saint Joseph, en vertu de son titre d'époux de la bienheureuse Vierge, était plus père de Notre-Seigneur que s'il l'eût adopté pour son fils ; secondement, on conclut qu'il fut Supérieur de Notre-Dame, quoique Reine du Ciel et de la terre, et que même il fut Supérieur de notre Sauveur, en tant qu'homme, quoique même en tant qu'homme Jésus-Christ fut le souverain Seigneur des hommes, des Anges et de toutes les créatures.

Suarez pense qu'il est très probable que sa sainteté a été plus grande que celle des Apôtres et de saint Jean-Baptiste, à cause que la dignité de père, de nourricier et de gouverneur du Rédempteur est plus grande que la dignité de prédicateur et de précurseur.

Vous participez à cet honneur, étant du même métier, et vous devez être très joyeux d'avoir auprès de Dieu un si puissant avocat, qui a senti et expérimenté vos fatigues, et qui a une particulière inclination à vous aider.

Vous avez aussi plusieurs Saints qui ont exercé votre office. Saint Circoin, pour éviter l'oisiveté, s'occupait à la charpenterie dans son monastère, aussitôt après qu'il avait

fait ses oraisons et ses autres dévotions, te bienheureux Jean, anachorète, fut aussi charpentier ; il eut le don de prophétie, et prédit à l'empereur Théodose les victoires qu'il remporta sur les tyrans Maxime et Eugène.

Les Anges ont aidé à bâtir des églises, en faisant l'office de charpentiers. L'économe de saint Mochua s'en alla un jour trouver saint Aidan, évêque de Ferne, en Irlande, qui était fort renommé pour ses miracles. Monseigneur, lui dit-il, nous bâtissons une église, et tous les bois sont coupés dans la forêt ; mais nous n'avons suffisamment ni d'hommes ni de bœufs pour les apporter. Le saint Prélat repartit : Retournez-vous-en et demeure^ dans votre cellule. Ne regarde^ point cette nuit ce qui se passera dehors, si vous entende^ du bruit. Il retourne et avertit ses compagnons du succès de son voyage et de l'ordonnance de saint Aidan. Pendant la nuit ils entendirent un grand bruit sur le chemin des bois. Nul n'osa mettre la tète à la fenêtre ou regarder dehors, dans la crainte d'enfreindre ce commandement. Il n'y eut qu'un malavisé frère convers, qui, mû de curiosité, jeta les yeux par le trou de la serrure où l'on mettait la clef pour ouvrir la porte.

Il vit une grande multitude de jeunes hommes d'une beauté ravissante, qui avaient une belle chevelure blonde, flottant jusque sur leurs épaules, lesquels portaient du bois pour bâtir l'église. Ce curieux ne les eut pas plus tôt aperçus, qu'on entendit une voix qui disait : Cesser et laisse^ votre travail. Si ce frère n'eût pas regardé, l'église entière eût été achevée par les Anges.

Dieu a conservé tout le monde par le moyen des charpentiers, sans lesquels il n'y aurait plus d'hommes sur la terre.

L'an mil cinq cent cinquante-sept après la création, Dieu avertit Noé qu'il avait rçsolu de noyer tous les hommes dans un déluge à cause de leurs crimes. Il lui commanda de bâtir l'arche pour se sauver lui et ses enfants, et pour conserver les espèces des animaux et des

oiseaux. Noé employa cent ans à faire ce grand vaisseau, qui avait trois cents coudées de longueur, cinquante de largeur et trente de hauteur. Il était partagé en trois étages, sans compter la sentine. L'étage d'en bas était donné aux animaux, le-second au fourrage, le troisième aux hommes et aux oiseaux. Il n'y eut que Noé et ses trois fils avec leurs femmes, qui entrèrent dans ce lieu de refuge, avec environ cent trente espèces d'animaux à quatre pieds, trente espèces d'insectes et de serpents, et cent cinquante espèces d'oiseaux. Tout cela pouvait très facilement être contenu dans l'arche, comme le prouvent les mathématiciens. Vous n'avez que faire de leurs supputations; ce vous est assez de louer Dieu de ce qu'il a conservé tous les hommes et tous les animaux par des personnes de votre métier.

Dieu s'est aussi servi de quelques charpentiers pour la conversion des âmes, comme l'on voit en Durand, habitant du Puy en Velay, dont parle Rigordus. Il fut employé par la glorieuse Vierge à la réconciliation du roi d'Aragon et du comte Gilles, qui étaient si animés l'un contre l'autre, qu'ils rebutaient tous ceux qui leur parlaient de se réunir par une charité chrétienne. Cette Mère de miséricorde lui donna, pour marque de sa mission, un écusson, au milieu duquel elle était dépeinte, tenant Jésus son cher fils entre ses bras, avec cette inscription à l'entour : Agneau de Dieu qui effacez les péchés du monde, donnez-nous la paix. Aussitôt que ces deux princes eurent ouï cet homme céleste, leurs cœurs s'amollirent de telle sorte qu'ils devinrent doux et traitables comme des agneaux, étant auparavant plus acharnés que des lions et des tigres pour se ruiner et se perdre entièrement. A l'exemple des chefs, toute la noblesse mit bas la haine et la colère, et vécut dans une parfaite charité.

Cette paix inespérée apporta une réjouissance publique si extraordinaire que, pour en conserver la mémoire à perpétuité, tous se revêtirent de scapulaires blancs, sur le

devant desquels ils portaient attachée une image semblable à celle qui avait été donnée à ce vertueux charpentier.

Les menuisiers peuvent aussi compter leurs Saints et faire admirer leur état. Il est très probable que saint Joseph et Notre-Seigneur se mêlèrent plus de menuiserie que de charpenterie, afin d'être dans une plus grande tranquillité dans leur logis.

Saint Nicodème, qui descendit notre Sauveur de la croix et donna cent livres de myrrhe et d'aloès pour l'embaumer, savait ce métier. La tradition immémoriale nou's enseigne que, pour ne jamais oublier son Rédempteur crucifié, il en tailla trois images dans un bois incorruptible. L'une est encore à Lucques,en Italie; l'autre à Rue, dans le Ponthieu ; la troisième, qui était à Lisieux, a été brûlée par les hérétiques. Claude Buisson, coadjuteur de notre Compagnie, était menuisier, et aimait tellement l'oraison, qu'en trois ans qu'il fut aveugle à la fin de sa vie, il récita trente mille chapelets à l'honneur de la Vierge Marie, comme le dit Paul de Barry, ou trente-deux mille, selon François Poiré. François d'Aouto, menuisier japonais, fut si fervent et si zélé pour l'avancement de la foi, qu'en même temps qu'il sut que vingt-quatre chrétiens, tant religieux de Saint-François et de la Compagnie que séculiers, étaient condamnés à mort par le Taïco, et qu'on les menait d'Omura à Nangazaki pour l'exécution de la sentence, il se joignit à eux pour les assister jusqu'à la mort. Il s'employa avec une si ardente charité à leurs secours, qu'il mérita au bout du voyage d'être participant de la même gloire et de la couronne du martyre, étant mis en croix avec les autres.

Les maçons ne manquent pas de Saints qui ont été de leur métier, et qui se sont rendus recommandables par leurs héroïques vertus. J'en mettrai ici seulement quelques-uns.

Le bienheureux Jean de Dieu se fit maçon en Afrique pour nourrir et entretenir son maître avec toute sa famille,

qu'il suivit dans son exil. Il travailla aux fortifications de la ville de Ceuta, et vécut avec une telle sobriété, qu'il vint à bout de son dessein, nourrissant son maître et les siens par le travail de ses bras. Il crût tellement en vertu qu'il fut fondateur de l'Ordre de la Charité.

Saint François de Paule servait souvent de manœuvre aux maçons qui bâtissaient ses couvents. Dieu montra par divers miracles, en la nourriture de plusieurs ouvriers avec une figue, en la résurrection de son petit agneau brûlé dans une fournaise, en la conservation du Saint même dans une fournaise ardente, dont il rebouchait les fentes, et en divers autres accidents, que cette occupation* lui était agréable.

Saint Thiébaud, de l'Ordre de Cîteaux, servait aussi les maçons, portant sur ses épaules les pierres et le ciment dont ils avaient besoin ; et Dieu le rendit admirable dans l'exercice de plusieurs vertus signalées.

Jean Fernand, maçon, au Brésil, était si aimé de la glorieuse Vierge, qu'elle apparut au Père Joseph Anchieta, pour le faire admettre en la Compagnie, et pour l'assurer qu'il mourrait dans huit jours et irait jouir de Dieu en toute l'éternité. Fernand tombe malade, et la tempête rejette Anchieta au port. Dès son premier abord dans le Collège, il lui dit : La Reine des deux m'envoie pour vous recevoir en la Compagnie ; souvenez-vous de moi quand vous serez en sa présence : ce bonheur vous arrivera dans huit jours. La prédiction se vérifia par la mort de Fernand ; et les cloches qu'il avait données à notre église,, étant encore laïque, sonnèrent la première fois pour lui, après qu'il se fût fait Jésuite, ainsi que l'homme de Dieu le lui avait prédit quelque temps auparavant.

Jean de Bannos, maçon de profession, vivait avec sa femme comme avec sa sœur, dans une très pure virginité. Toute la journée il s'occupait avec ferveur au travail ; il ne laissait pas néanmoins de se lever à minuit pour l'oraison, et pour se disposer aux actions du jour suivant par

une plus intime union avec son Dieu. Après la mort de sa femme, il se rendit dans la Compagnie, où il vécut avec un grand exemple ; il se rendit excellent en toutes les vertus, mais particulièrement en l'obéissance, qui fut approuvée de Dieu par divers prodiges.

Les Anges firent l'office de maçons, lorsqu'ils bâtirent une chapelle de marbre dans la mer, pour y mettre le corps de saint Clément, pape, dans un sépulcre de pierre. Tous les ans, sept jours durant, ils faisaient retirer les eaux de cette mer, afin que le peuple pût y aller en pèlerinage à pied sec pour y célébrer la fête de ce glorieux Martyr.

Un rare auteur grec, nommé Paul, rapporte une chose très notable à la consolation des maçons, et qui prouve que l'on peut être grand devant Dieu dans L'exercice de cet office.

Il rapporte que, du temps de l'empereur Justin le vieux, il y avait dans la Thébaïde un certain Euloge, qui était tailleur de pierres de son métier, pauvre de biens, mais grandement riche en vertus. Cet homme qui n'avait pour lors d'autres richesses que ses mains, ne cessait de mettre des trésors de bonnes œuvres comme en dépôt dans le Ciel. Il était craignant Dieu, dévot, chaste, sobre, continent, débonnaire, paisible, charitable, et nourrissait de grandes vertus dans une petite fortune.

C'est chose étrange que, nonobstant son travail, qui était assez rude et fâcheux, il jeûnait la plupart de l'année jusqu'au soleil couchant; et avec l'argent qu'il avait gagné à la sueur de son corps, il traitait les pauvres. Il allait comme un autre Abraham au-devant des pèlerins, il leur lavait les pieds et les recevait en sa petite maison avec toutes les charités possibles. Après avoir recherché les personnes de sa ville, il étendait sa miséricorde jusque sur les animaux, et rien n'échappait à sa charité. La vue des libéralités de ce pauvre artisan le pouvait faire tenir pour un riche seigneur, tant elles étaient abondantes.

Un saint ermite, nommé Daniel, ayant été reçu en son logis, y reconnut une si aimable charité et une perfection si élevée, qu'étant de retour à sa cellule il fit de très instantes prières à Notre-Seigneur de l'enrichir, afin qu'il pût faire plus de bonnes oeuvres. Son désir était si brûlant, qu'il jeûna trois semaines entières pour venir à bout de sa prétention.

Il entendit une voix du Ciel qui l'assurait que si Euloge perdait sa pauvreté, il perdrait sa sainteté. Ce bon ermite ne laisse point de poursuivre sa demande et répond corps pour corps et âme pour âme.

Dieu, dans le dessein de montrer à cet importun la témérité de ses prières, permit qu'Euloge trouvât dans une terre qu'il fouissait, un très riche trésor. Le voilà à l'instant changé en un autre homme. Il ensevelit la sainteté et toute sa joie avec son or et son argent. Dans les incommodités de la pauvreté, il chantait jour et nuit les louanges de Dieu, comme un chardonneret sur les épines. Au milieu de son trésor, il devint morne, chagrin, pensif et ombrageux.

Enfin il se résout à sortir de son pays où, dans la connaissance de sa première condition, il ne pouvait faire fortune sans se mettre en danger de la vie ou de la perte de ses richesses. Il se jette dans la ville royale de Constantinople, et s'enrôle dans le régiment de l'empereur Justin. Son adresse et son argent lui donnèrent petit à petit plus d'éclat, et dans quelque temps le firent capitaine des gardes de l'empereur.

Emporté alors par son ambition et enflé d'orgueil, il commence à ne reconnaître ni Dieu ni les hommes, que pour son propre intérêt et pour sa commodité. La prière lui fait mal au coeur, les jeûnes lui sont un purgatoire, et les cérémonies de l'Eglise une comédie. Tout son temps se passe en jeux, en festins et en folles dissipations.

Dieu cependant attaque l'ermite, qui avait prié pour les richesses d'Euloge, et qui s'était fait caution de sa vertu

dans une meilleure fortune. Il le fait comparaître en vision devant le tribunal de sa justice, et lui montre un homme enseveli dans les roses et consumé de voluptés. Est-ce là, lui dit-il, le soin que tu as de l'âme de ton frère? Puis, se tournant vers les Anges exécuteurs de sa justice, il ajouta : Frappe^, n'épargne^ point ce répondant.

Le pauvre ermite, bien étonné, crie miséricorde et demande du temps pour aller voir son Euloge, on le lui accorde pour lui faire toucher au doigt la faute qu'il avait faite, et pour en recevoir le salaire. Il vole à Constantinople, il cherche et trouve le logis de son homme ; mais à peine au bout d'un mois put-il l'aborder. Il le prie d'entrer en son cabinet pour des affaires d'une extrême importance. Son cœur alors et ses yeux firent la harangue ; il lui remet en la mémoire sa première pauvreté, la libéralité de Dieu à son endroit, et qu'il était raisonnable d'y correspondre parla sainteté de sa vie. Euloge, qui roulait dans son imagination d'autres desseins, rompt le discours, chasse honteusement l'ermite de son cabinet, et dans une indignation extraordinaire demande à ses estafiers quel est celui qui lui avait amené ce fou et cet hypocondriaque. Eux, dans la crainte de punition, se jettent sur l'ermite et lui donnent tant de coups qu'il fut en danger de mort. Il se traîne dehors le mieux qu'il peut, et prie Dieu avec une telle ferveur de réduire cet ingrat à sa pauvreté, que Dieu le laissa engager dans le parti contraire à l'empereur Justinien, successeur de Justin. De telle sorte que, Justinien étant demeuré victorieux, Euloge ne trouva de meilleur moyen de sauver sa' vie que de se cacher dans la pauvreté de son métier de maçon, où il fît pénitence de ses péchés, et reçut avec humilité les salutaires enseignements du saint ermite.

II. Les charpentiers, les menuisiers et les maçons ont principalement besoin de trois vertus, c'est à savoir : de la prudence, en ce qui touche les bâtiments; de la vigilance,

en ce qui concerne les autres, et de la mortification, en ce qui concerne leur propre personne.

i. Et, premièrement, ils doivent avoir de la prudence pour ne point entreprendre des besognes inutiles, pour faire les marchés au profit de la maison et au contentement et au gain raisonnable de ceux qu'ils emploient, pour trouver de bons dessins d'une église, d'un autel, d'un monastère et de choses semblables.

Cette prudence s'acquiert dans la pratique, dans la conférence avec d'excellents maîtres, dans de sérieuses réflexions, par la considération de plusieurs beaux édifices et par la lecture des livres. Mais surtout, la lumière du Saint-Esprit vous donnera plus de rayons que tout le reste, si vous lui ouvrez votre cœur et vos yeux, et que vous la demandiez avec instance.

L'importance des entreprises considérables avertit assez qu'il ne faut rien omettre pour les faire réussir avec l'agrément de ceux qui y ont intérêt.

Un homme riche et dévot s'épuisera pour bâtir une église, un couvent, un autel ; et un ouvrier prodigue ou négligent n'aura point l'œil ouvert à l'emploi de l'argent ; et l'on trouvera qu'au bout de quelques mois les frais sont immenses et l'ouvrage fort médiocre. Cette mauvaise conduite ferme le cœur et la bourse aux fondateurs, et leur fait tomber les mains. Le plus grand plaisir que vous leur pouvez faire, c'est de mettre à profit leurs libéralités, et que diverses personnes leur en témoignent leur admiration.

Si vous aviez donné deux mille écus pour un corps de logis que vous vous seriez figuré d'une juste grandeur et d'une agréable correspondance au reste des bâtiments, et que, votre argent étant écoulé de vos mains, vous ne vissiez qu'un méchant taudis, qui eût déjà des fentes en ses murailles faute de solides fondements, qui n'eût les parois bien droites et au niveau, qui eût des fenêtres mal proportionnées, ne sentiriez-vous pas des pointes de colère et

d'indignation contre ces mauvais ménagers et ces ouvriers peu soigneux ? Dans rétrécissement de votre cœur, ne resserreriez-vous pas les deux mains, de peur que quelque pièce d'argent ne vînt à en sortir pour l'aide de personnes si peu dignes de faveurs?

Maintenant, nos siècles ne produisent plus de David, qui puissent donner deux mille millions d'or pour bâtir une église, comme ce puissant et très magnifique roi le fit pour la construction du temple de Jérusalem. Salomon, son fils, le plus sage et le plus riche de tous les rois de la' terre, se servit de cette prodigieuse réserve, y ajouta beaucoup du sien, et fit le plus bel ouvrage qui fût pour lors sur la terre, et qui peut-être y sera jamais.

En notre temps chacun a besoin de son or et de son argent, et vous trouvez très peu de personnes qui joignent la libéralité aux richesses. Ménagez donc avec sagesse et jugement ce que vous avez, si vous ne voulez entièrement tarir la fontaine de la libéralité de vos bienfaiteurs.

2. Secondement, vous devez avoir une grande vigilance envers les ouvriers que vous employez, tant au soin de les faire travailler, qu'à la peine de les pourvoir de ce qui leur est nécessaire pour la nourriture, de les bien payer, et de les contenter par des paroles modestes et religieuses. Nous devons estimer que ceux avec qui nous traitons sont de plus grand prix devant Dieu que nous, et ce jugement, qui souvent est très véritable, nous ouvrira l'œil pour être soigneux de les soulager selon toute l'étendue de notre pouvoir. La sainteté s'est souvent cachée et augmentée sous les habits déchirés de pauvres manœuvres et de pauvres ouvriers.

Saint Jean le Silenciaire, après avoir quitté son évêché, se retira dans le monastère de Saint-Sabas, sans que personne sût sa première dignité. Il y servit les charpentiers et les maçons, et leur porta les matériaux nécessaires à leur besogne. Saint Leé, saint Félix Romain, saint Martin

et plusieurs autres ont été employés par les tyrans aux carrières pour en tirer des pierres.

Nous lisons au Pré spirituel une chose tout à fait étonnante. Un certain Evêque laissa son évêché et s'en alla à la ville d'Antioche, se fit manœuvre et servit les architectes. Ephrem, très bénin et très miséricordieux, était alors comte d'Orient, et faisait réparer la ville qui avait été renversée par un tremblement de terre.

Un jour, ce saint Comte vit sur l'Evêque une colonne de feu qui montait jusqu'au Ciel. La même vision lui apparut plusieurs fois. Ephrem, dans le doute de la signification, ne savait à quoi se résoudre. Il voyait un pauvre manouvrier, avec des cheveux négligés, un pauvre habit, un visage défait et décharné. Enfin, il le fait venir à lui, il lui demande son nom, son pays, sa condition et la raison qui l'avait amené à Antioche. Le saint Evêque répond : Je suis un des pauvres de cette ville, et n'ayant aucune rente pour )na nourriture et pour mon entretien, je suis contraint de gagner ma vie par mon travail journalier.

Le Comte réplique : Je ne vous laisserai point sortir de ma maison que vous ne me disiez avec franchise la vérité tout entière. Le Saint, dans une si grande presse, lui dit alors : S'il plaît à Votre Excellence de me promettre le secret jusques après ma mort, je vous ouvrirai mon cœur et vous raconterai toute ma conduite, sans néanmoins déclarer mon 7iom.

Ephrem, dans le désir de connaître ce mystère, lui jura qu'il tiendrait sous le secret tout ce qu'il lui découvrirait, et que jamais il n'en dirait un mot avant sa mort. Le Saint répondit alors : Je suis évéque, j'ai quitté mon évêché pour l'amour de Dieu, et suis venu dans cette ville où je vis inconnu, afin de mater mon corps et de gagner un peu de pain pour ma vie. Monseigneur, continue^ et augmente^ de tout votre pouvoir vos aumônes, d'autant que Dieu vous élèvera bientôt à la dignité de patriarche en cette ville, afin de donner la nourriture ?iécessaire à son

troupeau, qui a été racheté du sang de son Fils. Par conséquent, comme je l'ai dit, faites beaucoup d'aumônes, et combatte^ vaillamment pour la foi; ces sacrifices lui sont très agréables.

Le saint Comte fut ravi de ces discours, et dans l'admiration des vertus de ce manouvrier, loua Dieu de tout son cœur, se disant à soi-même : Combien de serviteurs de Dieu sont cachés aux yeux des hommes et connus de Dieu seul!

Vous ne savez pas souvent à qui vous parlez. C'est pour-' quoi faites-le toujours avec prudence, avec retenue, modestie, charité et humilité, selon la condition des personnes avec qui vous traitez.

3. Troisièmement, la difficulté de votre office laborieux vous donne une heureuse occasion de mortification, sans aucun danger de vanité, dans l'occupation de vos travaux ordinaires.

Souvenez-vous toujours de votre doux Jésus, qui dans sa boutique ne perdait jamais de vue la croix et les tourments qu'il devait souffrir pour votre amour.

Souvenez-vous des martyrs, qui par de très douloureuses souffrances sont arrivés à une gloire immortelle. Contemplez spécialement les Saints de votre métier : leurs peines et leurs sueurs vous toucheront d'une sorte d'autant plus sensible que vous avez plus de rapport avec eux. Mettonsen quelques-uns pour votre profit et votre contentement.

L'empereur Dioclétien fit travailler à ses Thermes, dans la ville de Rome, quarante mille chrétiens, dont plusieurs moururent de fatigues et plusieurs furent ensuite martyrisés pour récompense de leurs travaux. Saint Flore et saint Laure, tireurs de pierres, après avoir souffert divers tourments, furent jetés dans un puits. Leurs maîtres saint Procule et saint Maxime les avaient précédés, et avaient remporté une glorieuse victoire sur le tyran. Un autre saint Maxime, colonel de mille soldats, fut mis avec eux et employé à tirer et à porter du sable, et puis couronné

du martyre en leur compagnie. Les saints Claude, Nicostrate, Symphorien et Castorie travaillaient parfaitement sur le marbre. On leur commanda de faire une statue d'Esculape ; mais ils répondirent, en gens de cœur, qu'il ne fallait point adorer les-ouvrages des mains d'un homme, et qu'ils ne pouvaient point coopérer à une si grande impiété. Ils furent mis en prison, fouettés de verges pointues en forme de scorpion, et puis jetés dans la rivière par le commandement de Dioclétien. Deux ans après, les saints Sévère, Sévérien, Carpophore et Victorin, tailleurs de statues, ne voulant pas sacrifier à Esculape, furent battus de fouets de plomb jusqu'à la mort, sous le même empereur. Ils furent appelés les quatre Couronnés, parce que leurs noms furent inconnus ; et quoique depuis l'on en ait eu connaissance par révélation divine, on ordonna cependant que la fête se ferait sous le nom des quatre Couronnés. Pierre Fernandez, coadjuteur de notre Compagnie, fut charpentier, et reçut la couronne du martyre, étant jeté dans la mer par les hérétiques, comme il allait au Brésil pour aider ceux qui y convertissaient ces pauvres barbares. Serait-il bien raisonnable de chercher vos aises, dans la considération que votre Sauveur, qui a travaillé en votre métier, et que les saints martyrs qui vous ont été semblables, n'ont cherché que les souffrances? Faites un continuel martyre de votre vie, par une sérieuse et une continuelle mortification de vos passions.

Imitez Pierre Velon, coadjuteur de notre Compagnie, qui était maçon de profession, et qui continua cet office toute sa vie. Il y apprit à être si rude à lui-même, qu'il prenait chaque jour trois fois la discipline, ne soupait jamais, se servait d'une pierre pour son chevet pendant la nuit, employait tous les matins trois heures à son oraison, et deux heures le soir. Les jours de fêtes, il priait Dieu douze heures entières à genoux. Il mourut en s'agenouillant pour faire sa prière, cet homme d'oraison ne devant mourir que dans les parfums de l'oraison.

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