CHAPITRE II
CONSIDERATIONS POUR MAINTENIR EN DEVOTION LES MAÇONS, LES MENUISIERS, LES CHARPENTIERS.
I. La dévotion doit être accompagnée de prudence. — II. Pensées utiles aux Maçons, Menuisiers et Charpentiers.
on dessein n'est pas de vous persuader une si attentive contemplation, qu'il vous arrive c omme ta cet astrologue qui, dans un regard fixe vers le Ciel, se laissa tomber dans une fosse, faute de considérer où il mettait son pied.
Quand vous êtes au-dessus d'un clocher ou sur le haut d'un logis élevé ; lorsque vous marchez sur des poutres suspendues en l'air, que vous tirez quelque grosse pierre ou quelque sommier en haut, vous devez au commencement vous munir du signe de la croix, dresser votre intention à Dieu, lui offrir votre ouvrage, et demander son aide par une courte mais ardente prière, et puis prendre bien garde à ce que vous faites, de peur qu'il ne vous arrive à vous ou à vos compagnons quelque fâcheux accident.
La dévotion sert souvent pour empêcher des malheurs ; mais je ne vous conseille pas d'attendre des miracles en vos travaux. Jean Ximenès, coadjuteur de notre Compagnie, était si dévo.t à la Vierge qu'au premier son de l'Ave Maria, il quittait toute sa besogne et se prosternait pour l'oraison, même lorsqu'il était chargé de quelque fardeau. Notre-Seigneur voulut montrer un jour combien cette piété lui était agréable. Pendant que l'on bâtissait l'église de Saragosse, il montait au tour, avec un autre frère, une grosse pierre carrée par un échafaud qui était en pente.
Comme la pierre était de côté, et non pas sur le plat, on sonna Y Ave Maria. Ce fervent serviteur de Notre-Dame, sans aviser à ce qui pouvait arriver, lâche incontinent la pierre et se met en prières; son compagnon en fit de même à son imitation, croyant que cette pierre tomberait, vu qu'elle n'était soutenue de personne. Elle demeura cependant ferme sur son côté, à l'admiration générale, nonobstant la pente de l'échafaud.
Je ne vous conseillerai jamais de faire une semblable expérience, lorsque vous pouvez assurer vos affaires par une diligence humaine et ordinaire.
II. Cette prudence présupposée, je dis qu'aux exercices qui n'exigent pas une trop grande contention de corps, et qui sont hors du danger d'une démarche dommageable, vous devez occuper votre esprit dans quelque bonne pensée. Je vous en proposerai ici quelques-unes qui vous donneront ouverture aux autres.
i. Quand vous taillez une pierre, ou que vous équarrissez quelque bois, considérez que l'on n'est pas propre d'être mis en œuvre pour le bâtiment du Ciel, si par plusieurs afflictions et mortifications l'on ne retranche ce qui est en nous de superflu et d'inutile.
Méditez que les saints Martyrs et les saints Confesseurs de votre Religion ont souffert avec une patience et une persévérance admirables tous les tourments et toutes les pénitences que l'on a trouvé à propos de leur faire souffrir.
Bernardin, premier compagnon de saint Camille de Lellis, fondateur des clercs réguliers, qui font profession de servir les malades, en donna un notable exemple, avant même d'être Religieux. Il gagnait sa vie à porter du bois sur la place nommée Ripa. Ce travail l'ayant occupé tout le jour, il ne manquait cependant jamais, quelque harassé qu'il fût, de prier Dieu depuis qu'on avait sonné Y Ave Maria jusqu'à minuit. Il prenait alors son repos jusqu'au son de Y Ave Maria du matin. Après une courte prière, il s'en allait à la place avec sa hotte pour y porter du bois.
Sa patience était si forte et si imperturbable, qu'un courtisan lui ayant donné un soulïïet en présence de plusieurs personnes, il mit aussitôt bas sa hotte et courut après lui. Chacun croyait qu'il allait rendre à bonne mesure ce que ce téméraire lui avait prêté. Mais l'ayant atteint à la course, il se jeta à ses pieds et lui dit : Monsieur, puisqu'il vous a plu me faire la grâce de me donner un soufflet, je vous supplie de m' obliger en m'en donnant encore un autre. Cela étant dit, il lui présente l'autre joue, selon le conseil de Notre-Seigneur. Cette douceur et cette humilité inespérées saisirent si fort le cœur de ce courtisan, qu'il se retira en hâte, sans dire un seul mot ; et Bernardin reprit avec allégresse sa charge pour continuer son travail. Il mérita par ses héroïques vertus d'être le premier frère convers de sa Religion, et le premier compa-. gnon du Fondateur, sous la conduite duquel il acquit une très sublime perfection.
2. Lorsque vous sciez quelque bois ou quelque pierre, souvenez-vous que les corps des saints Martyrs ont été quelquefois sciés en deux, même avec des scies de bois.
Dans les Gaules, au pays du Vivarais, saint Andéol, sous-diacre, que saint Polycarpe avait envoyé d'Orient, fut battu avec des bâtons pleins d'épines. Enfin, on lui fendit la tête en quatre quartiers avec une épée de bois. Saint Sarbélie fut sept fois fustigé avec des nerfs de bœuf, déchiré avec des ongles de fer, brûlé avec des flambeaux ardents, et enfin fut cloué par toute la tête et scié par le milieu du corps.
3. Lorsque vous posez les pierres dans les fondements d'une église, d'un clocher ou d'un autre édifice, regardez que vous mettez les plus grosses et les plus solides au lieu le plus profond pour mieux soutenir les autres, et que c'est le propre des hommes les plus parfaits de se cacher, de supporter les imperfections d'autrui, et d'empêcher par la solidité de leur patience que la maison ne tombe dans quelque trouble ou renversement.
Considérez aussi que souvent ceux qui paraissent moins aux yeux des hommes sont très grands en eux-mêmes et devant Dieu, et plus utiles à l'Eglise et à leur Religion que quelques autres qui sont dans l'éclat et dans une approbation et une admiration universelles.
4. Quand vous maniez des cailloux, en bâtissant vos murailles hors de terre, pensez aux cailloux de saint Etienne, de saint Ananie, de saint Tranquillin, des saints Parode,AlmachieetThéopiste, lesquels, par leur constance, par leur force et par leur persévérance jusqu'à une mort très douloureuse, ont changé les cailloux qui les assommèrent en des pierres très précieuses, dont ils se sont fait -une couronne de gloire.
Souvenez-vous encore que ceux qui voulurent lapider les saints Euchaire, Valère et Materne demeurèrent immobiles, les bras étendus et courbés en terre, sans pouvoir sortir de leurs places, jusqu'à ce que les saints Martyrs eussent prié pour eux. Soyez certain que rien ne vous nuira, si vous servez Dieu de toute l'étendue de votre cœur, sans nulle crainte des hommes, ni de ce qu'ils vous peuvent faire.
5. Quand vous jetez de l'eau sur la chaux, et que vous apercevez la fumée et les flammes qui en sortent, considérez que souvent ce qui paraît paisible à l'extérieur ne l'est pas dans son intérieur, et que la blancheur extérieure, et l'innocence en ce qui se voit au dehors, n'est pas un signe assuré que nos passions soient parfaitement éteintes et soumises à la raison. Tel a une belle apparence et délecte de loin, qui dans l'approche et dans la conversation nuit beaucoup et brûle ce qui se joint à lui.
Souvenez-vous des Martyrs qui ont été jetés et consumés dans la chaux vive. Du temps des empereurs Valérien et Gal.lien, trois cents chrétiens furent cruellement tourmentés. Le président fit allumer une fournaise de chaux et leur proposa de l'encens et des charbons : Choisisse^, dit-il, l'un des deux : ou présente^ de l'encens à Jupiter sur
ces charbons, ou jete^-vous dans cette chaux. Ces généreux Martvrs, armés de foi et embrasés de charité, confessèrent tout haut que Jésus-Christ était fils de Dieu, s'élancèrent dans cette fournaise et y furent réduits en poudre au milieu de la chaux. Pour cette raison, ils furent appelés Massa candida. Saint Augustin a fait deux sermons à leur louange. Saint Clément et saint Agathange furent jetés dans la chaux vive ; mais ils n'en reçurent aucun dommage.
6. Si vous joignez les pierres avec du mortier et du ciment, méditez que sans l'union et la charité tout s'en irait par terre, et jugez que nous avons besoin les uns des autres pour nous soutenir et pour nous élever à Dieu.
7. Lorsque vous voyez que votre muraille se hausse peu à peu, considérez que la perfection ne s'acquiert pas tout en un coup, mais qu'avec la patience l'on vient à bout de ses prétentions. Voyez aussi que plus haute est la muraille, plus il faut avoir de soin qu'elle soit droite, si l'on ne veut voir un total renversement. Plus vous avancez en la vertu, plus devez-vous purifier vos intentions et vos actions. Pensez enfin que la chute est plus dangereuse dans l'élévation, et que souvent elle cause la mort et un grand bruit par toute une ville et par toute une province. La faute d'un homme de vertu est plus scandaleuse que celle d'un autre qu'on sait déjà vivre sans conscience.
8. Quand vous portez quelque fardeau de bois, souvenez-vous de la croix de notre Sauveur et Rédempteur, qui lui pesait beaucoup plus sur les épaules dans l'épuisement de ses forces à cause de la flagellation et du couronnement d'épines. Si vous prétendez être son disciple, portez sans cesse la vôtre, suivez-le à la piste, et remarquez les traces de son Sang précieux, pour ne vous en point éloigner.
9. Quand vous levez quelque grosse pierre, ou quelque poutre, avec divers instruments, pensez combien de peine nos âmes reçoivent tous les jours de lever en haut ce corps de terre, qui les traîne toujours en bas.
Considérez que les Saints ont remué des fardeaux que nul ne pouvait mouvoir. Saint Thomas, apôtre, tira en l'Inde un gros sommier où il voulut, quoique plusieurshommes et plusieurs éléphants joints ensemble ne le pussent remuer de sa place'.
10. Quand vous posez les sommiers sur les murailles, contemplez que s'ils sont trop courts d'un demi-pied, même d'un pouce, ils sont inutiles ; peu importe d'avoir affermi le commencement de sa vie si l'on ne pousse ses vertus jusqu'au bout par la persévérance, pour se reposer en Dieu dans l'éternité. Il faut être constant jusqu'à la fin, à moins de tout perdre avec un débris universel de ce que nous avons bâti avec bien de la peine. Nous ne pouvons mériter la persévérance finale, mais nous la devons espérer de Dieu ; il est toujours prêt à nous assister et à suppléer à nos besoins. Saint Jacques, évêque de Tarentaise, faisant bâtir une église, trouva une poutre trop courte de cinq pieds; il prit de l'eau bénite, il en jeta dessus, et Dieu lui donna dès l'instant même un tel accroissement, qu'elle eut la grandeur nécessaire.
ii. Quand vous maniez vos leviers, remettez-vous en mémoire que plusieurs martyrs en ont été assommés par les bourreaux, comme saint Erminolde, abbé, les saints Gétulie, Céréal, Amance et Primitif à Rome, les saints Libérât, Boniface, Rustique Rogat, Septime et Maxime à Carthage.
12. Si vous clouez des planches ou d'autres bois, méditez quelles douleurs souffrait notre Sauveur Jésus-Christ, lorsqu'avec des gros clous on lui attachait les pieds et les mains à la croix. ,
Admirez la constance des saints martyrs Victorique et Fuscien, dans les narines et les oreilles desquels Rictiovare fit ficher de grandes broches de fer. Il leur fit aussi mettre des clous ardents au milieu des tempes, arracher les yeux et percer avec des flèches tout le corps. On ficha de grands clous dans le ventre et dans les côtes de saint
Théodotion, et puis on le décapita. Sainte Tryphène fut jetée dans une fournaise ardente ; mais en ayant été délivrée à l'admiration de tous, elle fut suspendue en l'air, puis précipitée sur de gros clous, qui la transpercèrent par tout son corps. Les bêtes sauvages auxquelles on la jeta ne l'endommagèrent nullement, mais un taureau la perça de ses cornes et la tua.
Que souffrez-vous en comparaison de ces généreux soldats de Jésus-Christ? Humiliez-vous donc dans vos plus sensibles ferveurs et vos plus rudes mortifications. Concevez aussi un sincère désir de supporter toutes les pointes des douleurs qui se présentent à vous dans les maladies et ■dans les autres fâcheux accidents de la vie humaine.
i3. Lorsque vous apercevez avec joie une église ou un monastère mis dans sa perfection par votre travail et votre conduite, levez les yeux au Ciel, et considérez le plaisir que vous aurez à la fin de votre vie, quand vous verrez le palais que vos bonnes œuvres vous auront bâti en Paradis.
L'évêque Troïle, qui était fort avare, donna par aumône à l'instance de saint Jean l'Aumônier trente livres •d'or, et en conçut une si profonde tristesse qu'il en tomba malade. Le Patriarche, dans l'avis de son mal et dans la connaissance de la cause, l'alla visiter, et lui promit la restitution de ses trente livres d'or s'il voulait lui céder par écrit le droit qu'il prétendait au Ciel pour cette aumône. Troïle, bien joyeux, écrivit incontinent de sa propre main ces mots : Mon Dieu, je vous supplie de donner à monseigneur Jean, patriarche de cette grande cité d'Alexandrie, la récompense de trente livres que je vous avais données ; car j'ai reçu de lui ce qui ni' appartenait. Cela fait, il met l'or dans sa pochette, la fièvre le quitte à l'instant, et il se lève du lit, plein de joie et de santé.
Le Patriarche l'invite à dîner ; ensuite Troïle, s'étant endormi, vit dans le Paradis un si riche palais et d'une si ravissante beauté, qu'il était impossible d'en faire un semblable sur la terre. Sur la porte il lut cet écriteau : Mansio
œterna et requies Troïli Episcopi ; Le palais étemel et le lieu de repos de l'évéque Troïle. Comme il était ravi de joie et d'admiration, il y survint un Ange qui commanda d'ôter ce titre et d'y mettre celui-ci : Mansio œterna et requies Joannis Archiepiscopi Alexandrini empta libris triginta ; Le palais éternel et le lieu de repos de Jean, archevêque d'Alexandrie, qu'il a acheté trente livres.
Troïle s'éveille en sursaut, bien étonné et bien affligé de cet accident. Il s'en va droit au Patriarche, lui raconte sa vision, et se fait un excellent aumônier, sur l'espérance de se bâtir un palais égal à celui que son avarice lui avait enlevé.
Toutes les vertus travaillent au Ciel pour vous, et vous bâtissent un palais à proportion que vous exercez des actions saintes et généreuses sur la terre. Enfin, elles vous donneront une demeure en l'éternité, telle que vous l'aurez ornée durant cette vie mortelle et passagère.
SECTION X
Du Jardinier, du Laboureur, du Vigneron et du Berger.