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VERTUS NÉCESSAIRES AU BON JARDINIER RELIGIEUX

1. excellence de l'office du Jardinier, r Les Princes l'ont exercé. 2° 11 donne de la Dévotion. — II. Vertus propres au bon Jardinier: i* La Prudence; 2° la Patience ; 3° la Conformité à la volonté de Dieu ; 4' la Dévotion. — III. Pensées dévotes propres au Jardinier.

I- :gf(|5i$01T Clue nous considérions la nature, soit que nous contemplions la grâce, l'office de jardinier est l'un des plus agréables et des plus désirables que l'on puisse avoir en Religion.

1. Si nous nous arrêtons dans la nature, la verdure des herbes, la beauté et l'odeur des fleurs, la variété des fruits et la belle disposition des arbres emportent et réjouissent l'esprit d'un homme.

Les princes, les rois et les empereurs ont pris grand plaisir au jardinage.

Cyrus, roi de Perse, y mettait beaucoup de temps et y trouvait son divertissement. L'empereur Dioclétien, après avoir déposé le sceptre de l'empire romain, s'occupa avec tant de chaleur à son jardin, qu'il assurait que, dans le contentement qu'il en recevait, il était plus joyeux de voir une belle laitue, qu'il ne l'avait jamais été à la contemplation des rayons de sa couronne pendant l'espace de vingt ans qu'il l'avait portée. Mahomet II, empereur des Turcs, après avoir conquis à la pointe de l'épée l'empire de

Constantjnople et celui de Trébizonde, s'adonna avec une le assiduité à la culture de ses jardins, qu'il se défrayait

Soi L " maiS°n' Par lGS remes ^Ui en Prenaient. Soiiman auss, empereur turc, faisait de même en temps

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2. Si nous considérons la grâce, l'office de jardinier dans une Maison religieuse est un des p!us propres pou 1 acqu1Sition, pour la conservation et pour l'augmentation de la vertu et de la dévotion, et les Saints s'y sont très volontiers occupés à ce dessein. Je vous en marquerai quelques-uns pour soulager votre mémoire

Saint Paulin, évêque de Noie, s'étant vendu pour le rachat du fils d'une pauvre veuve, se fit jardinier du gendre de Gonthaire, roi des Vandales, en Afrique. Ce prince dans l'admiration de la prudence et de la vertu de son jardinier, se plaisait en sa conversation et y passait beaucoup de temps. Le Saint lui portait chaque jour des herbes et des fleurs pour sa table et pour sa récréation. Un jour il lui dit qu'il avisât à l'ordre qu'il voulait mettre dans' le royaume, parce que le roi mourrait bientôt.

Le roi, en étant averti par son gendre même, désira von» Paulin, et à sa vue fut surpris d'une grande fraveur dans le souvenir que la même nuit il avait aperçu'plusieurs Evoques assis sur des trônes, qui étaient constitués de Dieu pour ses juges et lui ôtaient des mains le sceptre qu il tenait, et que Paulin était du nombre.

Le prince pressa tant ce saint jardinier, qu'il lui dit qu'il était Evêque, et qu'il s'était vendu par la compassion qu'il avait eue de la misère et de la désolation d'une pauvre veuve. Une vertu si héroïque toucha de telle sorte le cœur de ce Vandale, qu'il ramassa par toute l'Afrique les captifs de l'évêché du saint Prélat, et les renvoya sous sa conduite dans des navires chargés de blé.

Saint Bandarin, évêque de Soissons, chassé par le roi

Clotaire, s'en alla en pèlerinage à Jérusalem. Au retour, il se fit Religieux en l'île de Lérins, et fut appliqué au jardin. On remarquait que les herbes plantées de sa main guérissaient de toutes maladies. Le territoire de Soissons fut cependant furieusement attaqué de la famine et de la peste ; ce qui pressa les habitants à la recherche de leur Evêque, sur l'espérance' que sa présence calmerait tous leurs maux. Clotaire, dans le repentir de sa faute en la persécution d'un si saint homme, consentit à ce voyage. Enfin il fut trouvé et reconduit avec honneur. Dès sonentrée dans la ville, l'air de tout le pays prit une nouvelle température et toutes les maladies cessèrent.

Saint Maurille, étant encore prêtre, fit tomber le feu du Ciel sur un temple d'idoles, chassa les diables des corps, guérit les aveugles, délivra les captifs et ressuscita les morts. Lorsque saint Martin le consacra évêque d'Angers, on vit sur sa tête une colombe très belle et très blanche, et une grande quantité d'Anges autour de lui. Il guérit ensuite les aveugles, les paralytiques, les démoniaques et plusieurs autres malades. Ayant un jour été trop long à la Messe, un enfant mourut sans le sacrement de Confirmation. Cet événement l'affligea de telle sorte, qu'il quitta son évêché pour faire pénitence. Etant passé en Angleterre sous un habit inconnu, il se fit jardinier d'un prince de ce pays-là. Dieu donnait une telle bénédiction aux herbes de son jardin, qu'elles ne diminuaient point, quoiqu'on en fît présent à tous ceux qui en désiraient, ce qui lui gagna l'affection générale. On fut sept ans à le rechercher par toute l'Europe. Enfin il fut trouvé, et voyant les clefs des reliques de son église qu'il avait jetées dans la mer et qu'un poisson avait rapportées, il connut que Dieu voulait son retour en son évêché. A son arrivée, il fit ouvrir le sépulcre de l'enfant qui était mort sans la Confirmation ; il le ressuscita à la vue de tout son peuple, et l'instruisit avec tant de soin et de bonheur, qu'il lui succéda à l'évêché, et fut appelé René.

Saint Génulphe, évêque de Cahors, naquit de parents stériles, et fut envoyé dans les Gaules par saint Sixte, afin d'y prêcher l'Évangile. Il le fit avec un grand fruit et mena une vie très austère. Enfin, il fut pris pour la foi, bâtonné et jeté dans le feu sur le commandement du président Dioscore. Mais un Ange l'en retira, et Dioscore se convertit à la vue de son fils ressuscité et délivré d'un fâcheux démon par les prières du saint Prélat. Il ne but jamais de vin depuis qu'il fut fait prêtre ; il ne mangea que du pain d'orge, et eut toujours sur sa chair nue un cilice très rude fait de poils de chameau. Il cultivait luimême son jardin avec ceux qui s'étaient rangés sous sa conduite, et se plaisait en cet exercice par mortification et humiliation.

Si les Evêques cultivent les jardins, il est bien raisonnable que les clercs et les prêtres s'y occupent. Saint Fulgence, évêque de Ruspe, leur commandait de ne se point embrouiller dans les affaires séculières, mais de demeurer près de leurs églises et de travailler en leurs jardins, afin d'éviter l'oisiveté et de divertir leur esprit de l'étude et de la contemplation des choses divines, pour y retourner avec plus d'ardeur, plus de joie et plus de profit.

Plusieurs Abbés, très excellents en sainteté, se sont occupés à fouir la terre des jardins, à y semer et cultiver les plantes.

Saint Antoine, le miracle et l'oracle de l'Egypte, se retira dans un désert pour y vaquer à Dieu seul, dans l'éloignement de tous les hommes. Il cultiva un jardin et y planta des herbes pour le rafraîchissement de ceux qui le venaient visiter et consulter.

Adelard ou Allard petit-fils de Pépin le Grand et cousin de l'empereur Charlemagne, se fit Religieux en l'abbaye de Corbie. On le mit au jardin pour en avoir la charge. Il croyait être au Paradis terrestre ou au céleste, tant il y ressentait de dévotion et de tendresse. Les actions de son obéissance et de son humilité étaient si remar-

quables, qu'elles ravissaient d'admiration les plus anciens. Dans le déplaisir qu'il avait d'être visité de plusieurs princes et de plusieurs seigneurs, qui étaient ses parents, et dans le désir de vaquer à Dieu seul et à son salut, il demanda et obtint d'aller au mont Cassin, où saint Benoît avait fleuri en toutes les vertus. Il en fut ensuite rappelé pour être Abbé de son monastère de Corbie ; ce qu'il fit avec tant de prudence et de charité, qu'il se rendit admirable et aimable à chacun.

Le bienheureux Pinufe, abbé de grande sainteté d'unmonastère fort nombreux, s'enfuit à celui des Tabennesiotes, qui étaient très austères, pour y vivre inconnu et sous la conduite d'autrui ; il fut donné pour aide au jardinier, qui était encore jeune. Ce saint vieillard lui obéissait en tout son office avec la même ponctualité et la même promptitude qu'à son Abbé. De nuit, il faisait tous les plus vils exercices de la maison et qui étaient en horreur aux autres. Il fut enfin reconnu au bout de trois ans par ses Religieux qui le cherchaient de tous côtés, et fut contraint de retourner en son monastère et d'y reprendre la charge d'Abbé. Mais il n'y resta guère. Le désir excessif de l'humiliation l'en fit sortir encore et le mena en Palestine, au monastère de Cassien, dans la croyance qu'il n'y serait connu que de Dieu seul. Dieu néanmoins le manifesta bientôt après, et on l'obligea absolument au retour dans le lieu où Notre-Seigneur lui avait mis en main tant de ses amis et de ses bons serviteurs.

Eustache, premier abbé du Jardin, au comté de Namur, après son office et sa méditation, s'occupait au travail du jardin, et s'y portait avec une telle ferveur, que la comtesse de Namur l'y ayant considéré, lui donna deux mille écus d'aumône pour mettre en état son monastère.

Les grâces de Dieu ne se sont pas seulement répandues sur les Evêques et sur les Abbés qui se sont humiliés dans la culture des jardins, mais aussi sur ceux que la pauvreté ou l'obéissance y ont employés. Considérons-en quelques-

uns qui vous serviront de modèles et qui vous donneront cœur dans vos fonctions.

Saint Anastase Persan, frère convers, eut soin du jardin de son monastère. Il était très assidu au travail, très dévot à la sainte iMesse et très soigneux à lire la Vie des Saints et surtout des Martyrs. Cette lecture lui toucha le cœur, et il fut épris d'un si bouillant désir de les imiter qu'il sortit avec congé, à dessein d'en trouver les occasions, et Dieu l'exauça, comme nous le verrons en sa Vie.

Saint Waléric, auvergnat de nation, fut jardinier au monastère de Luxeuil. Les plantes croissaient en si grande abondance dans ses parterres, que chacun s'en étonnait. Saint Colomban, dans l'admiration du dégât des chenilles dans les jardins voisins, et de la beauté et de la fécondité de celui de Waléric, reconnut que les vertus du serviteur de Dieu faisaient cette merveille, et principalement son humilité et son obéissance. L'éclat de ses mérites ne se put cacher si bien, qu'il ne fût choisi Abbé d'un autre monastère, et il fut très signalé par divers miracles.

Le bienheureux Ammon, dans l'extrême contrainte de son oncle, se maria; mais il persuada à son épouse la conservation de sa virginité ; il travaillait durant le jour dans son jardin à la culture du baume, et Dieu lui donna beaucoup de dextérité en cet exercice. La nuit se passait en prières, avec beaucoup de larmes et de très doux sentiments des grandeurs de son Créateur. Après avoir mené cette vie-là dix-huit ans, il se retira dans un monastère de Nitrie. Sa pureté était si innocente que, dans le désir de passer le fleuve Lycus, il pria Théodore, son compagnon, de se retirer à l'écart, pour avoir la liberté d'ôter ses habits. Il eut ensuite si grande honte de se voir nu, que pour ne point venir à cette extrémité il se mit en oraison, et elle fut d'une telle efficacité, que son Ange gardien le transporta à l'autre bord. Saint Antoine vit à sa mort les Anges très joyeux qui portaient son âme en Paradis.

Frère Jonas eut la charge du jardin au monastère de

saint Pacôme, l'espace de quatre-vingt-cinq ans, y planta plusieurs arbres fruitiers, et jamais n'en goûta aucun fruit, quoique l'abondance en fût si grande qu'elle suffisait à tous les Religieux, aux passants et aux amis du monastère. Son vêtement, en été et en hiver, n'était autre que trois peaux de brebis cousues ensemble : il avait un autre habit religieux fait de poil, qu'-il ne mettait jamais que lorsqu'il allait à la sainte Communion, et que l'amour de la pauvreté lui conserva quatre-vingt-cinq ans, jusqu'à la mort. Il ne mangea jamais rien de cuit, mais seulement un peu' d'herbes crues avec du vinaigre. Jamais il ne se couchait, mais il travaillait toute la journée au jardin, et la nuit il priait ou faisait des nattes avec des joncs, et ne dormait qu'assis dans un total accablement du sommeil, sans quitter les joncs qu'il tenait. Il mourut dans le travail, et l'on trouva encore des joncs dans ses mains après sa mort. On ne put jamais lui ôter de dessus le corps sa robe de peau de brebis, tant il avait horreur d'être aperçu nu, même après son trépas.

Saint Phocas fut jardinier en la ville de Sinope. Il était de grande charité envers les passants, qu'il recevait et traftait selon son pouvoir. Cette ferveur lui acquit un illustre martyre, comme je l'ai expliqué parlant des pèlerins. Les habitants de Sinope lui bâtirent un temple, et si ceux qui avaient été mordus de quelque couleuvre en touchaient seulement la porte, ils étaient guéris au même instant. Pour cette raison il est dépeint avec une couleuvre à la main, au rapport de Suffren. Métaphraste assure qu'il était honoré dans l'Orient comme les apôtres saint Pierre et saint Paul.

Jean de Nicessia, frère laïque capucin, fut le jardinier de son couvent. Il était très excellent en l'austérité de sa vie et en la ferveur de ses dévotions. La puissance qu'il avait se montra lorsqu'il chassa par ses prières un démon qui tourmentait une femme possédée.

Frère Illuminé de Nursie était fort simple, il appelait

les oiseaux dans son jardin, et ils venaient sur ses épaules, sur ses bras, sur sa tête, et se jouaient avec lui, comme ils eussent fait en l'état d'innocence. Tous les jours il offrait constamment à Dieu cent Pater et cent Ave Maria pour les âmes du purgatoire. Une femme s'obstina un jour à ne point pardonner à son ennemi, il lui prédit qu'une ànesse la blesserait à mort, ce qui arriva quelque temps après.

Barthélémy de Murciano fut si vertueux et si innocent, qu'à la première entrée dans son jardin, les oiseaux accouraient et se laissaient manier par lui avec une pleine confiance et une entière familiarité. Mais voyons les vertus qui pourront vous aider à l'imitation de ces vertueux frères et amis de Dieu.

II. Le bon jardinier religieux doit avoir quatre vertus principales, c'est à savoir : la prudence, la patience, la conformité à la volonté de Dieu et la dévotion.

1. La prudence sème et plante les herbes et les arbres, dans une sage considération des saisons, de leur nature et de leurs propriétés différentes. Si cette vertu n'a l'œil à la disposition d'un jardin, toute la culture en sera inutile.

2. La seconde vertu du jardinier, c'est la patience dans le soin continuel d'arracher les mauvaises herbes, qui se mêlent parmi les bonnes et les suffoquent, par l'attraction du suc de la terre qu'elles énervent et consument. Les unes ne sont pas sitôt enlevées, que les autres renaissent ; de sorte qu'un pauvre frère, qui avait parcouru ses parterres dans un travail ennuyeux, se voit obligé de recommencer, ce qui est d'un grand désagrément.

Lorsque l'on voit les fleurs et les arbres s'élever en haut et se revêtir d'une agréable variété de couleurs et de fruits, le cœur s'ouvre de joie et a peine de se contenir dans la jouissance de ses désirs. Mais lorsque des orties ensanglantent les mains, ou que de petites herbes inutiles et dommageables s'entortillent aux bonnes, et obligent une personne à être tout un jour courbée contre terre dans une

fâcheuse et douloureuse contrainte, sans voir le fruit de sa peine, elle trouve le travail plein de dégoût et d'amertume. Il faut toutefois avoir patience et considérer que sans ce soin tout périrait et rien ne viendrait à profit.

3. La troisième vertu d'un jardinier, c'est la conformité à la volonté de Dieu, en ce qui concerne les pluies, les sécheresses, les chenilles, les limaces, les hannetons, les vermisseaux, les moucherons et les autres insectes qui gâtent les herbes, les fleurs et les arbres. Le bon ermite, qui demanda et obtint de Dieu des pluies et du beau temps, selon ses désirs, ne trouva à la fin de l'année que des choux pourris. Laissez la conduite des maisons à la Providence divine ; elle sait bien ce qui nous est nécessaire. S'il ne lui plaît pas de vous le donner, baissez la tête, et soyez bien aise que toute votre récompense vous soit réservée pour le Paradis.

4. Enfin la quatrième vertu d'un jardinier religieux, c'est l'oraison et la dévotion, par le moyen desquelles il nourrit son âme dans de saintes affections et obtient de Dieu ce qui est utile à son monastère dans son office.

Joseph de Corleone, frère laïque capucin, obtint, dans* une nuit, que le lendemain son jardin fût rempli d'herbes et de fleurs, de la façon que j'ai expliquée au livre II, chapitre second. Il demeurait quelquefois une nuit en contemplation, ravi en extase et la face tournée vers le Ciel. Ayant mal aux yeux, il se mit en oraison ; la glorieuse Vierge lui apparut et lui donna une fiole pleine d'une céleste liqueur, de laquelle s'étant frotté les yeux il fut incontinent guéri. Il prenait un très grand plaisir à servir les malades, à panser leurs plaies et à leur rendre les offices les plus vils, les plus contraires et les plus fâcheux à la nature. Dans l'accès d'une fièvre ardente, il fut épris d'un désir de communier au jour de la Purification. II pria cette Vierge de lui obtenir quelque soulagement. La nuit qui précédait la fête, elle lui apparut habillée d'une belle robe blanche et très lumineuse, et lui présenta à boire de

l'eau dans une fiole qu'elle portait. Au même moment que Joseph en eut goûté, il fut parfaitement délivré de sa fièvre, se leva, s'approcha du Très Saint Sacrement et remercia sa bienfaitrice. Elle se montra encore à lui à sa mort, environnée de plusieurs Saintes, pour le conduire en Paradis.

Frère Jean, de l'Ordre de Saint-François, surnommé le Jardinier, fut donné pour aide au jardinier de son couvent, à l'office duquel il succéda après sa mort. Il se rendit recommandable à tous par son excellente dévotion, qu'il fit paraître principalement envers le Saint Sacrement. Sa plus grande consolation était de demeurer en sa présence et de lui chanter des hymnes dévotes, accordant sa voix au son d'une clochette, après qu'il avait fait entièrement et exactement ce qui était de son office et ce qu'on lui avait ordonné.

Cette dévotion lui fit prendre le soin des lampes de son couvent et des paroisses de la ville, afin qu'elles fussent toujours nettes et allumées. Le jour de la Fête-Dieu, il se trouvait à la procession avec un petit sac sur les épaules, rempli d'encens et d'autres parfums, et avec un petit encensoir à la main plein de charbons ardents. Il se mettait à genoux aux lieux où Notre-Seigneur s'arrêtait, et l'encensait fort longtemps, proférant de tout son cœur ces amoureuses paroles : Jésus, vrai amour de mon cœur. Il les disait avec une si grande ferveur et une si grande tendresse, qu'il tirait les larmes des yeux de tous les assistants.

Comme il avait été soigneux durant sa vie à ce qu'il y eût toujours de l'encens, de la cire et de l'huile pour maintenir les lampes et le culte du Saint Sacrement, ainsi, avant de mourir, il pria le frère Gonzalve Corinio, fils d'un comte portugais, de prendre la charge après son trépas de fournir l'huile des lampes de ce très auguste Sacrement, et de les tenir nettes, comme il avait fait. Le même jour qu'il mourut, il alla visiter toutes les églises de la ville pour rendre ce devoir à son Sauveur, et étant de re-

tour dans son couvent, il mit un beau cierge blanc en la chapelle de l'Incarnation, et eut le bonheur de finir sa vie pendant qu'il brûlait et se consumait à l'honneur de son Créateur.

III. Un jardinier religieux, s'il veut réfléchir sur ce qui se passe dans son jardin, peut Facilement entretenir sa dévotion et demeurer en la présence de son Dieu qui opère dans les créatures qu'il a devant les yeux. Mettons ici quelques considérations sur les choses les plus ordinaires en toutes les saisons de l'année.

1. Lorsqu'en hiver vous regardez votre jardin privé de sa verdure ou de ses autres ornements et couvert de glace ou de neige, considérez le triste état d'une âme dénuée de la grâce de Dieu, froide et glacée dans ses prières et ses dévotions, et qui ne s'embellit point de la beauté des vertus.

Méditez que cette disgrâce de votre jardin vient de l'éloignement du soleil, dont la lumière et la chaleur sont nécessaires à toutes les créatures pour leurs productions. Sans les rayons du Soleil de justice et sans sa grâce, nos actions et nos oraisons seront de glace et infructueuses. On vit trois éclatants soleils autour de la vierge sainte. Ide, lorsqu'elle priait, qui montraient par leur splendeur les fleurs et les fruits des vertus que la Très Sainte Trinité produisait en son âme. Ouvrons notre cœur au Ciel ; il est toujours prêt à y verser ses flammes et ses clartés.

2. Lorsqu'au printemps vous voyez que tout votre jardin refieurit,et que la terre s'habille de fleurs très agréables à la vue et très délectables à l'odorat, admirez la puissance du Créateur qui tire cette variété de couleurs des semences, qui ne sont ni rouges, ni bleues, ni violettes, ni argentées, ni dorées. Relevez plus haut votre pensée, et considérez l'excellente beauté d'une âme ornée de la foi, de l'espérance, de la charité, des autres vertus et de tous les dons du Saint-Esprit. Les tourments mêmes des Martyrs se changent en fleurs. Saint Vincent fut jeté sur des pièces de T. III. i,s

pots cassés ; mais on les vit à l'instant transformées en de très belles et de très odoriférantes rieurs.

3. Vous pouvez tirer diverses considérations sur différentes rieurs, comme une abeille du Paradis, pour faire votre miel et vous entretenir en douceur et en dévotion avec votre Dieu.

Le lis est le symbole de la pureté et de l'innocence. Le bienheureux Benoît, ermite en Toscane, mourut en plein hiver, la terre étant couverte de neige. Elle se fondit incontinent, et on trouva dans sa bouche un beau lis blanc, qui embaumait d'une très suave odeur la chambre où il était.

La rose est le symbole de la charité par sa rougeur et de la souffrance par ses épines. Voyez au livre II, chap. xv et au livre IV, chap. x ce que j'ai dit du Rosaire et du bienheureux Henri Suso, couronné de roses en récompense de sa patience et de ses très grandes souffrances.

Toutes les fleurs vous peuvent élever le cœur en Paradis pour en admirer la beauté et la douceur. Lorsque saint André Corsin, évêque de Fiesole, mourut, le chemin par lequel il montait au Ciel revêtu de ses habits pontificaux, parut tout couvert de lis, de roses et de plusieurs autres fleurs.

4. Non seulement la beauté ravissante des fleurs doit emporter votre cœur à son Créateur, mais l'odeur inexplicable de plusieurs vous doit attirer à l'excellence de ses parfums.

Vous vous étonnez de ce qu'une très suave odeur sortit du sépulcre des saints Hilaire, Quentin, Trophime, Engelmare, Erminolde et Raymond, des plaies de sainte Martine, martyre, des corps des saints Siméon Stylite, Laurent Justinien, Séverin, Julien, Odon,Odoric et autres. Pourquoi n'admirez-vous pas et ne louez-vous pas Dieu de l'odeur des lis, des roses, des œillets et de semblables fleurs ?

L'odeur des roses et des lis que Notre-Seigneur et

Notre-Dame firent sentir en hiver à saint Julien et à sainte Basilisse, les excita à faire vœu de chasteté et à le bien garder. Excitez-vous par les parfums de votre jardin à courir vers votre doux Jésus, qui embaume tous ceux qui s'approchent de lui.

5. Le principal dessein que vous devez avoir dans la culture et dans la conservation de vos fleurs, c'est d'en couvrir les autels et d'en faire des couronnes pour le Très Saint Sacrement et pour les statues et les images des Saints.

Cette dévotion sera très bien reçue du Ciel et vous en obtiendra plusieurs faveurs. Le bienheureux Henri Suso, dans sa tendre jeunesse, offrait toujours la première fleur de son jardin à la glorieuse Vierge qu'il aimait d'amour, et de laquelle il désirait être aimé et assisté comme de sa bonne mère et protectrice. Il lui faisait ensuite des couronnes entières sur ses images et ses statues, dans la connaissance et l'aveu qu'elle était la plus belle fleur du Paradis, et qu'il la tenait pour l'amour de son cœur. Il la suppliait de prendre ces petites prémices de la main de son enfant et serviteur. Un jour, après avoir fait sa dévotion avec beaucoup de piété et de révérence, il vit les cieux ouverts et un grand nombre d'Anges très bien habillés qui en descendaient et volaient de tous côtés autour de lui. Ils chantaient un motet très mélodieux à l'honneur de la Reine du Ciel et l'invitaient aussi au même chant. Il leur obéit avec une joie inexplicable dans l'âme. Une autre fois, la Vierge même lui apparut et lui commandade chanter une hymne qui commence par ces paroles : O la rose aimable du printemps, etc.

6. Quand les chaleurs de l'été causent des sécheresses en votre jardin, et que les herbes et les plantes en souffrent et languissent, reconnaissez par humilité que votre âme ne sera jamais dans sa vigueur sans l'eau de la grâce.

Quand vous arrosez et que tout semble revivre en étanchant sa soif, relevez votre espérance, et jugez que vous

ne périrez jamais dans l'ardeur des tentations et des afflictions, étant vivifié de la grâce de votre Sauveur, qui ne vous manquera jamais si vous voulez et si vous la demandez avec persévérance.

Admirez que la même eau jetée sur un lis devient lis ; versée sur des roses, elle se forme en roses ; et sur des œillets, elle prend la figure d'œillets. Elle est tout à toutes les herbes, à toutes les fleurs et à toutes les plantes. La grâce de Dieu donne la charité, la patience, l'humilité et toutes les autres vertus, selon le besoin qu'en ont ceux qui la reçoivent.

7. Si vous voyez les herbes ou les arbres rongés des chenilles, méditez le grand mal que causent les péchés véniels dans l'âme par le ravissement de sa beauté et par l'anéantissement de sa force, et si l'on n'y met remède, par une disposition presque certaine à la mort.

Saint Boniface, saint Joannice, saint Siméon Stylite et d'autres ont chassé ces vermines des jardins et des champs par leurs oraisons et par le signe de la croix. Si vous en sentez en votre âme, recourez au crucifix et à la prière, et vous en trouverez de l'aide dans vos besoins.

Il y a environ vingt-cinq ou trente ans que nos Pères, étant au jardin du collège de Chaumont en Champagne, virent venir des jardins voisins une armée de chenilles qui couvraient déjà toute la muraille et s'allaient répandre de toutes parts dans notre jardin. Le Père Félix se présenta au Recteur pour les exorciser, et demanda un lieu pour les y envoyer. Le Recteur répondit : Envoyez-les à un tel buisson inutile qui est dans le fossé de cette ville. Le Père prend à la hâte son surplis et de l'eau bénite, et dit les exorcismes ordinaires de l'Eglise, pour exterminer ces animaux pernicieux aux biens de la terre. En même temps, toute cette multitude presque infinie rebrousse chemin, passe de jardin en jardin et s'en va droit au lieu assigné. Le lendemain l'on fut exprès pour voir l'effet de cet exorcisme, et l'on trouva ce pauvre buisson tout rongé et tout

couvert de cette malheureuse vermine, ce qui fut admiré de chacun.

Si vous avez de la foi, tout vous sera possible et facile, et Dieu vous préservera des animaux nuisibles, et quelquefois vous donnera pour votre garde les plus dangereux. Un lion gardait les herbes de saint Cyriaque, anachorète, et empêchait toutes les autres bêtes farouches du désert d'y rien gâter. Qui a Dieu pour soi ne peut être incommodé des créatures.

8. Lorsqu'au temps de l'automne vous contemplez avec ' plaisir les arbres chargés de fruits, souvenez-vous que Platon et Aristote appellent l'homme un arbre renversé, et •que Clément Alexandrin l'appelle une plante céleste.

Philon écrit que le Paradis, c'est-à-dire le jardin de Dieu, a des arbres raisonnables, dont les fruits sont des vertus.

Hugues de Saint-Victor en décrit toutes les parties avec esprit et avec profit. La racine de l'arbre, dit-il, c'est la Joi ; le tronc, V espérance ; les rameaux, la charité; la moelle, la bonne intention ; l'écorce, la conversation extérieure ; les feuilles, les bonnes actions ; les /leurs, la bonne renommée ; les fruits au dedans, la bonne conscience ; au dehors, la sainte doctrine ; au dessus, la gloire éternelle. Ainsi parle ce docte personnage.

Que feriez-vous à un arbre qui, après beaucoup de tra- Taux, ne produirait point de bons fruits? Si vous n'en donnez d'excellents à votre Créateur et Rédempteur, qui vous a départi tant de grâces comme autant de pluies sacrées, ne craignez-vous pas qu'il ne vous arrive comme au figuier stérile, qui fut maudit de Notre-Seigneur en punition de ce qu'il n'avait point de fruits ?

Saint Wolstan maudit un arbre, parce que ses feuilles causaient de l'obscurité dans une église ; les Religieux vertueux et qui portent de bons fruits, sont la gloire et la splendeur de leurs monastères ; mais ceux qui ne sont chargés que de feuilles, y apportent plus d'ombre et de té-

nèbres que de profit. La malédiction de saint Wolstan fit dessécher cet arbre, et la malédiction de Dieu perdra entièrement ces hypocrites.

9. Admirez la puissance de Dieu,lorsqu'ayant planté un noyau, vous en voyez sortir un bel arbre. Nous admirons que le bâton de saint Melorus, martyr en Angleterre, fiché dans la terre, devint incontinent un arbre, produisit desbranches et des feuilles, et jeta une fontaine de ses racines pour étancher la soif d'un homme qui en était fort tourmenté. Nous nous étonnons de ce qu'il coula du lait, au lieu de sang, du corps de saint Emilien, évêque et martyr, et de ce qu'à sa mort les arbres se chargèrent en un moment de fleurs et de fruits. Pourquoi ne reconnaîtronsnous pas l'infinie puissance du Créateur, qui produit tous les jours de très hauts et de très gros arbres d'une petite graine, laquelle n'a nulle proportion à sa grandeur et à sa grosseur ? Pourquoi ne louerons-nous pas cette sagesse incompréhensible, qui, par les petits filaments de la racine, fait tirer le suc nécessaire pour un si gros tronc et des branches si étendues, et qui change ce suc en bois, en moelles, en feuilles, en fleurs et en fruits? Ces miracles de la nature frappent moins nos sens ; mais ils ne doivent pas moins donner de l'admiration à notre entendement et de l'affection à notre volonté pour un Dieu si admirable et si bienfaisant. Chaque arbre doit porter ses fruits selon sa nature, et chaque Religieux selon son office. Un cerisier ne sera jamais arraché ni repris de n'avoir pas porté des poires de bon-chrétien, ni un prunier de n'avoir pas présenté à son maître des abricots.

Tous les Ordres religieux ont leurs lois et leurs austérités, et personne ne se doit tourmenter l'esprit de ce qu'il ne fait pas lui seul ce que tous les autres font ensemble. Vouloir trop faire, c'est le moyen de ne rien faire. Les branches. qui sont trop chargées, si l'on n'y prend garde, perdent leur fruit pour toujours par une rupture qui ne trouve, point de remède.

10. Si vous voyez les feuilles de vos arbres tomber par terre à la fin de l'automne, mettez-vous à leur place, et soyez assuré que la même fortune vous attend, et que toute cette verdure et cette beauté qui vous charment couleront à terre et se dessécheront.

Saint Chrysostome compare les richesses et les biens extérieurs de la fortune à des feuilles qui tombent des arbres, dont elles étaient l'ornement. Hugues de Saint- Victor explique cette pensée plus amplement. Les maisons, les vignes, les jardins, les étangs, les bois, les familles, les possessions, l'or, l'argent des rois et des provinces, les instruments de musique, les vases précieux, les richesses, la pompe et la gloire ne sont autre chose que des feuilles. Pourquoi des feuilles? Parce que tout cet éclat est périssable et transitoire. Il donne delà verdure et de l'agrément pour un peu de temps, mais il devient sec et tombe avec douleur. Pendant qu'il subsiste, il donne de l'ombre et du rafraîchissement ; mais cette ombre est obscure et contraire à la lumière.

11. Lorsque vous contemplez un arbre fort haut, réjouissez-vous de ce que, si Vous voulez, vous pouvez, par vos prières et par vos actions, élever votre cœur jusqu'au Ciel ; mais il faut que vos actions soient droites et ne se courbent pas vers la terre.

Ambroise de Locre, frère laïque capucin, étant à l'article de la mort, s'écria d'une voix forte et joyeuse : O mon souverain bien! o ma beauté infinie et très aimable ! Puis s'arrêtant un peu comme languissant, il ajouta : Donnezmoi la main. Son Gardien lui demanda ce qu'il désirait. Je vois, dit-il, un très bel arbre, gui s'étend jusque dans le Ciel ; le tronc et les branches so?it d'or ; les fleurs et les fruits très beaux ; mais ce qui surpasse toute leur beauté, un homme très glorieux et plein de majesté, qui est tout le bien et toute la douceur de mon âme, est assis au sommet. C'est après lui que je soupire, et à lui que je crie : O mon bien ! o mes délices ! prêtez-moi la main, afin que je monte

sur cet arbre que vous me présente^, que je goûte des fruits et que, montant par ses branches, j'arrive à vous. Après avoir témoigné ce qu'il voyait, il mourut au bout d'un quart d'heure,

12. Si vous avez des -abeilles, vous en pourrez tirer beaucoup de profit pour le Paradis, et du miel qui vous ouvrira mieux les yeux que celui de Jonathas. Considérez la puissance de Dieu, qui fait produire ou cueillir une si douce liqueur par de si petits animaux, et la conserve en des ruches faites avec tant de solidité et un si grand art.

Si le miel qui coula des corps des saints Nabor et Félix convertit des soldats ; si celui que l'on portait à saint Jean, patriarche d'Alexandrie, étant changé en or, toucha si puissamment le cœur de Nicétas, qu'il restitua à x;et homme du Ciel tout ce qu'il lui avait pris sur le commandement de l'empereur et qu'il y ajouta encore de son propre bien, quels mouvements de dévotion ne devezvous pas avoir dans la contemplation du travail de ces petites créatures, qui tirent la douceur des herbes les plus amères et prennent leurs richesses sur les fleurs, sans nul intérêt de leur odeur et de leur beauté. Elles ont un royaume très réglé et un roi à qui elles obéissent, et leurs industries ravissent les esprits les plus curieux.

Quelque petit que vous soyez, si vous vivez sous l'obéissance, et que vous offriez vos actions sur les autels, vous ferez des merveilles avec la rosée du Ciel, qui ne vous manquera jamais. Servez-vous aussi de l'aiguillon contre les vices et contre les vicieux, si vous voulez conserver le miel de vos vertus.

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