‹ Le saint travail des mainsChapitre 31 sur 86 · VERTUS NECESSAIRES AU BON LABOUREUR RELIGIEUX · texte numérisé non relu

VERTUS NECESSAIRES AU BON LABOUREUR RELIGIEUX

I. Le premier homme était laboureur. — II. Illustres personnages qui ont été laboureurs. — III. Dieu a fait des miracles en faveur des laboureurs. — IV. Vertus des laboureurs : r la Diligence ; 2 la Patience; 3" l'Humilité ; 4" la Charité ; 5" la Chasteté ; 6" la Pauvreté ; 7" l'Obéissance ; 8° la Dévotion.

ieu, ayant créé le premier homme dans l'état WÊÏi d'innocence, le mit dans le Paradis terrestre 9 pour y faire l'office de jardinier ; mais le démon l'ayant fait tomber dans le péché et l'ayant dépouillé de tous les ornements de la grâce et des dons du Saint-Esprit, il fut chassé de ce lieu de délices et mis au milieu de la campagne. Dieu lui commanda d'y exercer l'office de laboureur afin de regagner son amitié et toutes les richesses du Ciel qu'il avait perdues. Il s'y occupa l'espace" •de neuf cents ans avec une telle humilité, une telle ferveur et une telle contrition qu'il se fit saint. Sa mort, comme l'on estime, arriva le vingt-cinq de mars, un vendredi, le même jour qu'il avait été créé, et le même jour que le second Adam devait mourir sur la croix pour le racheter avec toute sa postérité.

Je vous montrerai brièvement l'estime que les peuples, les rois, les Saints, les Anges et Dieu même ont fait de votre office ; et puis nous considérerons les vertus que vous pouvez et que vous devez y pratiquer.

II. Plusieurs personnages signalés qui ont été en renom dans les armées, se sont occupés à l'agriculture.

Les Romains en ont tiré quelquefois des généraux d'armée et des dictateurs, qui avaient un pouvoir absolu sur toute leur république. Quintius Cincinnatus y était occu-

pé, lorsque les légats du Sénat vinrent le prier d'accepter cette souveraine dignité. Il se mit en campagne avec une petite armée; il délivra le consul Minutius, qui était assiégé dans une montagne par les ennemis ; et ce consul avec son armée lui offrit en récompense une couronne d'or. Il livra la bataille, la gagna, prit les chefs des ennemis et les mena en triomphe devant son char. Toute cette glorieuse expédition fut faite en seize jours; ensuite il se démit de sa charge et s'en retourna à la charrue et à son labourage. Vingt ans après, il en fut encore retiré pour être de nouveau dictateur, et il assista avec une pareille vigueur sa patrie dans de grandes nécessités.

Haï, laboureur écossais, n'ayant que le coutre de sa charrue et ses deux enfants, arrêta dans un détroit l'armée des Danois victorieux, et donna le temps à ses compatriotes de se réunir et de la mettre en déroute. Bamba, après avoir été laboureur, fut couronné roi d'Espagne et vainquit les Maures, qui voulaient entrer dans son royaume avec une armée portée sur deux cent soixante-dix navires. Primistas fut aussi tiré du labourage pour être roi de Bohême. Othman, le premier prince des Turcs qui régnent maintenant, était fils d'un laboureur. C'est pourquoi nous lisons, dans les Commentaires sur l'Alcoran, que l'empereur turc venant à l'empire et s'acheminant vers Constantinople pour en prendre possession, doit labourer la terre de ses propres mains, afin d'en bannir la stérilité et d'y faire venir l'abondance.

Michel Baudier rapporte qu'Amurat, venant à Constantinople pour prendre possession de l'empire, trouva un laboureur sur son chemin qui travaillait en un champ. Il s'approcha de lui, descendit de cheval, et ayant pris le manche de la charrue, laboura la terre et y fit deux ou trois sillons ; puis ôtant sa robe, qui était de drap d'or, fourrée précieusement de martres zibelines, il la mit sur les épaules de ce laboureur et lui dit : Ne la vendes que pour une bonne somme d'argent ; elle est de grande valeur.

Il lui donna de plus une grosse poignée de ducats qu'il tira de sa pochette.

Les Saints ont beaucoup plus Illustré l'état des laboureurs que tous ces grands capitaines, ces rois et ces empereurs. Admirons-en quelques-uns, dans le dessein d'imiter leurs vertus, quoique leurs miracles soient au delà de toute imitation.

Le prophète Elisée était à la charrue avec douze bœufs, lorsque le prophète Élie l'appela sur le commandement, de Dieu pour le suivre, et jeta son manteau sur lui pour lui communiquer l'esprit de prophétie. Il était si fervent, qu'à l'instant même il quitta tout, courut après Élie, dit adieu à son père et à sa mère, sacrifia deux bœufs et les distribua au peuple. Il laissa son pays, et soixante ans durant fit l'office de prophète avec un très grand renom. Il divisa le fleuve du Jourdain avec le manteau d'Elie ; il ressuscita le fils de la veuve qui le logeait dans ses voyages; il guérit Naaman, le lépreux; il délivra la ville de Samarie d'une armée entière de Syriens qui l'avaient réduite à une famine enragée ; il donna de l'eau, par un miracle très nécessaire, aux trois armées des rois de Juda, d'Israël et d'Édem, qui périssaient de soif, et fit plusieurs autres miracles au profit de son peuple et à la gloire de Dieu.

Saint Antoine labourait la terre avec un hoyau, et y semait du blé suffisamment pour sa nourriture et pour celle de ceux qui le venaient visiter, lorsqu'il demeurait dans une montagne éloignée de la conversation ordinaire des hommes. Saint Romuald, qui était de l'illustre famille des ducs de Ravenne, laboura la terre durant trois ans avec un hoyau, et y sema du blé pour vivre du travail de ses mains. Nonobstant cette fatigue, il augmenta son jeûne et ses austérités. Saint Eustrouin, étant religieux, s'employait à faire le pain, le jardin et la cuisine. Lorsqu'il fut Abbé, il s'adonna à la culture de la terre dans la campagne, et à battre le fer sur l'enclume, au rapport du vénérable Bède et de Hastenus. Saint Martin, prêtre de Saure, après avoir fait

son oraison et récité l'office divin, s'occupait au labourage pour fuir l'oisiveté et les tentations ; il recevait avec une grande joie les pèlerins et les traitait le mieux qu'il pouvait. Il convertit plusieurs mahométans par ses prières et par ses ferventes exhortations, et les réconcilia à l'Eglise. Il fut pris enfin par les Maures et mourut en prison, après avoir consolé et fortifié les chrétiens qui étaient détenus pour la foi.

Saint Félix, prêtre de Noie, labourait toujours la terre et son jardin, sans le service d'aucun valet. Il ne se gardait qu'un habit, et dès qu'on lui en faisait un neuf, il donnait l'autre aux pauvres, à qui il départait libéralement ce qui lui restait après sa nourriture. Un Ange le retira de prison, où il avait été mis pour la foi. Il fut caché par des toiles d'araignées faites soudainement lorsque les satellites de l'empereur le poursuivaient. Il refusa l'évêché de Noie, et ne voulut pas seulement redemander ses grandes richesses et ses possessions, qu'on lui avait prises pendant la persécution, aimant mieux vivre pauvre et gagner sa vie à la sueur de son front que d'être à son aise et demeurer oisif.

Saint Théodore d'Antioche, abbé très célèbre, travaillait à la charrue, à la moisson, à des paniers et à des claies d'osier. Il exhortait ses Religieux aux travaux, leur mettant devant les yeux les soins et les sueurs des personnes qui vivent parmi le monde. Il obtint de Dieu par ses prières un ruisseau qu'une roche f/ort sèche et fort dure lui donna miraculeusement, et qui vint vers son couvent pour la commodité de ses Religieux.

Après sa mort, une femme dévote ayant fait descendre dans un puits sec son image, fut fort consolée à la vue de l'eau qui le remplit au même instant jusqu'à la moitié.

Les Anges n'ont pas dédaigné de mettre la main à la charrue. Saint Guy, du pays de Brabant, fut si tendrement aimé des Anges, qu'ils furent vus labourer à sa place, pendant qu'il était allé par piété porter de la chair à son père.

Notre-Seigneur môme a aidé Fulchard, frère convers deClairvaux, lorsqu'il labourait, selon que je l'ai raconté ailleurs.

III. Dieu a -souvent pris plaisir à faire des merveilles pour les Saints qui se sont appliqués à la culture de la terre.

Saint Didier était laboureur dans le territoire de Gênes, en Italie. Les députés de la ville de Langres, en Champagne, qui allaient à Rome pour obtenir du Pape un successeur à leur Evêque décédé, furent avertis par un Ange de choisir pour cette dignité le premier qu'ils rencontreraient sur leur chemin, qui s'appellerait Didier, et dont le bâton fiché en terre refleurirait. Ils rencontrèrent saint Didier qui labourait ; ils fichèrent en terre l'aiguillon avec lequel il piquait ses bœufs, et il fleurit au même moment. Ce miracle les obligea de le mener avec eux, et lui, d'obéir à une vocation si manifeste. Ce saint Prélat, incontinent après sa consécration, fut instruit par le Saint-Esprit de tous les devoirs d'un bon évêque ; et il s'en acquitta si dignement, qu'il se fit aimer de tout son peuple et fut la terreur des ennemis de la foi. Durant la persécution des Vandales, il fut couronné du martyre, ayant eu la tête' tranchée.

Saint Kentigerne, archevêque de Glasco\v,en Ecosse, fut un homme de miracles. A sa naissance, on entendit les Anges chanter une très douce musique. Il fut pendant sa vie tellement favorisé de Dieu, qu'il passait les rivières à pied sec, l'eau se retirant de côté et d'autre, comme la mer au passage des enfants d'Israël.

Nonobstant sa dignité d'archevêque, il labourait luimême la terre et attelait deux cerfs à sa charrue. Un loup en ayant tué un, il le contraignit de tenir sa place et de travailler avec l'autre cerf. Il donna une fois tout son blé aux pauvres, et n'en ayant plus pour semer, il prit du sable et le jeta sur la terre au lieu de semence, et néanmoins à la moisson il recueillit de très bon et de très beau froment. Il demanda l'aumône au roi pour le soulagement

des pauvres. Le roi, qui était de mauvaise humeur, lui abandonna par moquerie tous les blés de ses granges, s'il les pouvait porter à son logis. Le saint Prélat, plein de confiance en Dieu, leva les yeux et les mains au Ciel et fit une courte prière. Aussitôt la rivière voisine s'enfla et déborda, et par un grand déluge emporta et toutes les granges et tout le grain jusqu'à Mollindenor, où il demeurait, sans qu'un seul épi de blé fût mouillé. Lorsqu'il priait, tantôt on voyait son visage tout en feu et en lumière, tantôt une colonne de feu et de splendeur environnait sa tête en forme de couronne. Il fît un moulin où l'on ne pouvait moudre du blé dérobé, et dont on ne pouvait remuer la meule ni la roue depuis les trois heures aprèsdînée du samedi jusqu'au lundi matin.

Un Ange l'avertit de l'heure de sa mort et de celle de ses disciples, et son sépulcre fut illustré par les miracles qui s'y firent. Les aveugles y reçurent la vue, les sourds l'ouïe, les muets la parole, et plusieurs malades la santé.

André Oviedo, patriarche d'Ethiopie, allait à la charrue avec notre frère Antoine Fernandez, dans l'Ethiopie même, afin d'assister les pauvres catholiques persécutés. Son humilité lui fit écrire au Pape. qu'il était prêt à servir les Pères de notre Compagnie (de laquelle il avait été religieux) à la cuisine et dans les moindres offices. Il était si fervent zélateur des âmes, qu'il ne voulut jamais quitter l'Ethiopie, nonobstant les fâcheuses persécutions et les incommodités qu'il y souffrit. Il était si miséricordieux et si charitable, qu'il donnait tout ce qu'il avait aux pauvres, sans avoir aucun égard au lendemain. Dieu le rendit recommandable à toute l'Ethiopie par de grands miracles durant sa vie et après sa mort.

Concluez de tous ces exemples que vous devez estimer et affectionner votre office de laboureur, puisque d'un côté les rois et les empereurs s'y exercent, et que de l'autre les Saints s'y plaisent, et que les Anges et Dieu même leur y font des faveurs signalées.

IV. Voyons maintenant les vertus qui vous sont nécessaires dans vos travaux pour suivre la route de ces favoris du Ciel, et pour en attirer les grâces qui vous conservent et augmentent vos mérites. J'en trouve huit principales, que je parcourrai brièvement.

1. La première vertu du bon, sage et vertueux laboureur religieux, c'est la diligence, tant dans le choix et dans la conduite des serviteurs que dans l'entreprise et dans l'exécution des ouvrages.

a) Cherchez avec soin et diligence de bons serviteurs. Presque tout le profit et le repos de la maison et de votre •conscience dépendent de ce choix.

b) Commencez de bonne heure votre labourage, et ne laissez point échapper la saison propre pour recueillir les foins et les moissons. Dieu donne toujours aux diligents le temps de pourvoir à tout, mais si la paresse le laisse ccouler, souvent il ne se recouvre pas, et les Monastères souffrent de grandes pertes à raison des pluies, de la sécheresse, des soldats ou de semblables événements.

c) Ayez soin que l'on nettoie bien la semence avant de la jeter en terre ; que l'on ôte les chardons quand les blés sont levés ; que vos serviteurs, vos faucheurs et vos moissonneurs ne perdent point le temps mal à propos.

d) Surtout, donnez-leur bon exemple, sans vous épargner dans les choses les plus basses et les plus pénibles. Les soldats suivent plus volontiers un vaillant capitaine qui dit : Faisons, allons, enfonço?is les ennemis, qu'un poltron qui a la canne levée sur leurs têtes ou la hallebarde dans leurs reins, et qui crie à pleine tête : Faites, allez, donner dans ces escadrons qui vous viennent affronter.

Saint Bernard voyant un frère convers qui travaillait avec ardeur dans la moisson, lui promit qu'il n'irait point en purgatoire.

e) La principale diligence et vigilance que vous devez avoir, c'est dans la visite très soigneuse des étables, tous

les soirs et pendant la nuit, et des granges quand on y travaille, afin d'empêcher le feu, qui souvent dans une nuit perd le travail de plusieurs années et ruine les maisons.

C'est une bonne dévotion d'y mettre quelque image dans un lieu décent et honnête ; d'y faire souvent le signe de la croix ; d'y jeter de l'eau bénite ; d'y dire quelques prières à la Vierge, aux Anges tutélaires de votre Monastère, de tous les Religieux et de vos serviteurs ; d'invoquer les Saints qui ont été précipités dans le feu sans y brûler, comme saint Julien, saint Carterie, saint Basile,, saint Speusippe, saint Timothée, saint Apapie, saint Valerian, saint Candide, saint Clément, saint Eugène et plusieurs autres, ou ceux qui y sont morts, comme les saints Athénogènes, Musone, Denys, Anthime, Candidien, Théophile, Laurent et autres.

2. La seconde vertu du bon laboureur religieux, c'est la patience qu'il est obligé de souvent exercer pour le boire, le manger, le coucher et pour plusieurs autres choses inséparables de son office.

a) Vous serez souvent tourmenté de la soif dans la fenaison et dans les ardeurs du soleil, en divers exercices. Souvenez-vous alors de la soif de Notre-Seigneur Jésus- Christ et des saints Martyrs au milieu des brasiers et autres tourments.

Priez saint Isidore, qui était du métier, et qui eut tant de force auprès de Dieu, qu'il obtint une fontaine en frappant la terre avec son bâton et en disant : Dieu est assez puissant pour faire sortir de l'eau de ce lieu. Son maître en éteignit sa soif, qui le brûlait pendant la plus cuisante ardeur du jour. Priez encore les autres Saints, qui ont obtenu des fontaines miraculeuses à diverses occasions, comme saint Clément, saint Agathange, saint Deicole, saint Antoine, saint Aidan, saint Berhard, saint Hubert, saint Fursy, saint Julien, saint Féchin, saint Gildas, saint Cadoque et autres. Au moins ils vous obtiendront la patience, qui

vaudra mieux que toutes les eaux et toutes les fontaines de la terre.

b) Vous êtes souvent plus mal nourri aux champs que vous ne seriez au logis, quoique vous travailliez davantage : réjouissez-vous de cette belle occasion de mortification, sans crainte de vanité et de singularité. Souvenez-vous que les Apôtres mangeaient quelquefois du pain d'orge, et que les saints Richemire et Macédoine n'en avaient jamais d'autre. Le Paradis vaut bien cette souffrance et de beaucoup plus grandes.

c) Vous couchez quelquefois au milieu de la campagne sur la terre ou sur quelque botte de paille et de foin, lorsque les chevaux vont en pâture ou que l'on coupe les foins et les blés.

Le patriarche Jacob, dans sa fuite, fut obligé de coucher dans les champs, n'ayant pour lit que la terre et pour couverture que le Ciel. Il aperçut alors cette échelle admirable qui d'un bout touchait la terre et de l'autre le Ciel. Les Anges y montaient et descendaient, et Dieu était en haut, qui consolait et instruisait son serviteur. Les Saints ont eu grand soin de se mortifier en leur sommeil. Saint Wolstan, évêque de Wigorne, dormait sur un banc ; saint Odon, chartreux, sur des fagots de vigne ; saint Séverin, sur un cilice.

Saint Macédoine, anachorète en Syrie, a demeuré quarante-cinq ans debout dans une fosse profonde, sans se couvrir contre les injures du temps, et puis vingt-cinq ans dans une pauvre cabane, ne mangeant ni pain ni légumes, mais seulement un peu d'orge trempé dans l'eau. Il chassait les diables des corps, prédisait les choses futures, guérissait de diverses maladies, et obtenait de grandes faveurs du Ciel à ceux qui le venaient voir et qui se recommandaient à ses prières.

La bienheureuse Angèle de Foligno mettait son lit dans la croix de Jésus-Christ, c'est-à-dire dans la pauvreté, le mépris et la douleur, en disant que quoique Dieu le Père

eut infiniment aimé son Fils, il l'avait cependant mis sur un lit si dur et si douloureux, et que par conséquent elle s'y reposait si volontiers, qu'elle y désirait mourir et espérait y être sauvée.

J'ai vu et admiré le bienheureux Père Pierre Fourrier, réformateur des Chanoines réguliers de la Congrégation de Nôtre-Sauveur, en Lorraine, et fondateur des Religieuses de la Congrégation de Notre-Dame. L'espace de dix-huit ans il ne coucha jamais que sur un banc, ayant pour son chevet la Somme de saint Thomas ou quelque autre livre. Les frères convers, à la vue des Abbés, des Généraux d'Ordre et des Evêques, doivent prendre courage et embrasser la mortification. Jean Ximenès, coadjuteur de notre Compagnie, était occupé au labourage et ne dormait que trois ou quatre heures.

d) Le danger où sont vos moissons toute l'année, et la longueur du temps qu'elles demeurent sur la terre, vous donnent un long exercice de patience. Jetez toute votre confiance en Dieu, il ne vous manquera jamais, quand il serait besoin de renouveler, les anciens miracles : la main de Dieu n'est point raccourcie, et son cœur de père a des tendresses aussi fortes et aussi efficaces que jamais.

Saint Fursy, étant arrivé en Angleterre, trouva que le pays était affligé d'une cruelle famine. Les Religieux de Cnobhersbourg craignirent de manquer de pain. Saint Fursv les avertit qu'il fallait mettre leur espérance en leur Créateur, qui ne permettrait jamais que ses Serviteurs manquassent des choses nécessaires au soutien de la vie, et que plus ils s'en mettraient en peine, moins Dieu y pourvoirait.

Ces paroles furent suivies de deux miracles bien extraordinaires. Il se mit en prières et, plein de confiance en la bonté de Dieu qui est tout-puissant, il laboura lui-même un champ avec saint Lactan, son compagnon de voyage ; il y jeta de la semence, et le bénit. Au bout de trois jours, on y fit une abondante moisson, le blé étant parfaitement

mûr et très excellent. Après que les Religieux, dans une grande joie et une grande admiration, eurent rendu grâces à Dieu d'un bienfait si rare et si nécessaire, il leur ordonna d'aller au même champ avec des hoyaux et une charrue, et d'y semer de nouveau du blé. Dieu y donna encore une plus grande bénédiction que la première fois ; car le blé poussa, s'éleva, se forma en épis et fut mûr le même jour. Rien n'est impossible à la main toute-puissante et à la charité infinie du Souverain Être et de la Source inépuisable de tous les biens de nature et de grâce.

Si cela vous arrivait, vous ne seriez pas à plaindre; mais quelquefois après que vous avez semé, les limaçons gâtent votre blé en automne ; les gelées et les inondations en hiver ; les vermisseaux, les chenilles, les sauterelles au printemps ; les brouillards, les sécheresses et les trop grandes pluies en été. De sorte que vous n'avez aucun temps qui soit exempt de crainte et d'occasion de patience.

e) Si la sécheresse vous afflige, priez sainte Geneviève, saint Rémi et les autres qui obtiennent d'ordinaire de la pluie dans la nécessité, à Paris, à Reims et ailleurs, lorsque l'on porte leurs châsses en procession.

Il y avait plus de trois ans que pas une goutte de pluie n'était tombée dans le royaume d'Israël, à cause de l'impiété du roi Achab et du peuple. La famine était universelle,et les animaux mêmes, faute d'herbes, étaient presque tous morts. Le prophète Elie, dans la considération que le peuple protestait qu'il se voulait convertir, se mit en prières, et il obtint à la même heure une pluie qui causa la fertilité.

Saint Leuce obtint la pluie par son oraison, et saint Bonnet, par une procession et par un jeûne général de son peuple.

f) Si la pluie vous incommode, priez saint Genulphe, saint Marius et saint Kentigerne, qui n'en étaient pas mouillés lorsqu'elle tombait en abondance.

Invoquez aussi sainte Geneviève, qui empêcha par sss

prières que son champ et les moissonneurs ne fussent incommodés d'une nuée qui se déchargea tout autour d'eux.

g) Si les sauterelles nuisent à vos champs, recourez à Dieu comme saint Théodore, qui les tua par ses oraisons. Ajoutez-y, s'il vous plaît, de l'eau bénite, comme saint Vincent Ferrier.

L'aumône, jointe à un véritable repentir de vos péchés, y sera très efficace. Saint Séverin, apôtre d'Allemagne, se servit de ce remède et le persuada à une grande multitude de peuple qui tenait ses champs pour perdus. Dieu chassa, la même nuit, toute l'armée de ces animaux qui étaient très nuisibles. Le champ d'un seul laboureur qui manqua de confiance et qui négligea le conseil du Saint, fut entièrement rongé.

h) Les plus douloureux accidents sont les pertes qui arrivent par la grêle ou par les soldats, si principalement le blé est mûr et n'attend que la faucille, ou s'il est déjà dans la grange et dans le grenier. Qui ne serait touché, dans la vue que tous les travaux et les frais d'une année sont perdus, les chevaux enlevés, les serviteurs battus et outragés, et les maisons rompues et brûlées?

Je ne vous défends pas la tristesse dans ces fâcheux événements. Mais je vous prie de jeter les yeux au Ciel et de vous souvenir que vous avez quitté père, mère, frères, sœurs, parents, amis, champs, maisons, richesses, honneurs et tout ce que vous prétendiez au monde, pour suivre Jésus-Christ portant sa croix, et pour y mourir avec lui, dénué de toutes les commodités de la terre. Vous avez tout perdu pour Dieu en tout quittant, pourquoi voudriezvous abattre votre cœur pour les pertes de votre Monastère? C'est le bien de Dieu, s'il n'en veut pas davantage, joignez, votre contentement au sien. On sait bien que vous employez toute votre peine et toute votre industrie pour la conservation et pour l'augmentation des revenus de votre Maison. Ne craignez aucun mépris pour cette perte.

Relevez votre esprit par une absolue confiance en Dieu et par la considération de vos travaux.

Il n'est pas temps alors de vous vilipender vous-même, et de fixer avec trop d'attention et de morosité les yeux sur vos péchés passés. Attribuez ce châtiment à vos fautes, si cette croyance ne trouble point la paix de votre cœur et la douceur de vos dévotions ; mais si vous en sentez de l'émotion et du trouble, réservez cette sainte pensée pour un autre temps.

Jetez l'œil sur les laboureurs qui ont trouvé la sainteté dans les souffrances et dans les martyres, et vos malheurs perdront de leur horreur, et vous baiserez les verges qui vous font doubler le pas vers le Paradis.

Saint Barlaam, paysan, se moquait des bourreaux et se plaisait au milieu des tortures comme au milieu des festins et des roses. Le tyran dressa un autel, empoigna la main du saint martyr et mit de l'encens dessus. Les bourreaux lui étendirent cette main sur le feu, afin de le contraindre à y laisser tomber l'encens et à donner quelque signe qu'il avait sacrifié à leurs dieux. 'Mais le vaillant soldat de Jésus-Christ eut tant de courage et de générosité, qu'il la laissa brûler sans en faire paraître aucune émotion et aucune affliction d'esprit. Vos douleurs ne sont pas si cuisantes. Espérez que Dieu vous assistera et vous fortifiera, et que le temps amoindrira votre amertume.

Du temps des empereurs Dioclétien et Maximien, les saints Léontie, Antie, Alexandre et six autres laboureurs souffrirent avec force et courage toute sorte de supplices, et puis eurent la tête tranchée.

De nos jours, on a vu au Japon des laboureurs combattre vaillamment pour la foi jusqu'à la mort. Thomas, laboureur japonais, fut décapité le 10 juillet de l'an 1624, et l'année suivante, quinze autres ; Jacques Coin, du même métier, souffrit un supplice plus atroce, ayant été brûlé la même année 1624.

La Passion de Notre-Seigneur peut encore faire de plus

puissantes impressions sur votre esprit. Notre frère Jean Ximenès, coadjuteur temporel de la Compagnie, étant interrogé par le Père Balthasar Alvarez, son Supérieur, sur quoi il faisait ses oraisons, répondit : Sur la Passion de notre Sauveur ; je n'ai rien autre chose en la pensée, et je trouve que tout y est compris. Nous la pouvons appeler avec le prophète Jérémie le bouclier du cœur. Pensez aux souffrances de ce Dieu de bonté, et vous estimerez que vos douleurs ne sont nullement considérables.

3. La troisième vertu du bon laboureur religieux, c'est l'humilité, dans la résolution de ne craindre et de ne fuir nul exercice, quelque bas, quelque méprisable qu'il paraisse aux yeux de la nature, mais d'aimer, de chercher et d'embrasser ceux qui sont les plus vils et les plus ravalés.

Saint Marcel, pape, consacra la maison de sainte Lucine et en fit une église. Le tyran en étant averti la changea en une étable, et y mit le saint Pontife, pour avoir soin des chevaux, en qualité de palefrenier, sans lui donner d'autre nourriture que du pain sec, ni d'autre vêtement qu'un cilice, ni d'autre lit que la terre. Saint Marcel donna à l'oraison tout le temps qu'il put, et persévéra avec longanimité dans un si profond abaissement jusqu'au trépas.

Jean Ximenès, frère coadjuteur en notre Compagnie, passa une bonne partie de sa vie à mener une charrette et dans les autres travaux des champs. Charriant un jour de la terre du collège sur le bord de l'eau, il pensa qu'il aurait honte d'aller en pourpoint sans soutane ; et d'autant qu'il n'avait pas congé de sortir de la maison sans la porter, il passa devant son Recteur sans l'avoir; le Recteur toléra cette mortification par son silence, que Ximenès prit pour un congé suffisant, et il continua toute la journée son travail en chausses et en pourpoint. En telles occasions où il pensait se pouvoir mortifier sans contrevenir à l'obéissance, il n'en laissait échapper une seule. Gardez votre

soutane ; mais employez-vous avec humilité à nettoyer les établcs, comme ce bon frère Ximenès, à charger du fu- . mier, à conduire le char et la charrette, sans donner le meilleur et le plus sanctifiant à vos valets. Saint Isidore et plusieurs autres se sont faits saints dans de semblables exercices. Saint Gerlaque, colonel d'un régiment de cavalerie, se récréant dans un tournoi, apprit la mort de sa femme. Il fut tellement touché de la vanité des choses du monde, qu'il se résolut à un mépris total de ces bagatelles. Il retourna en son logis sur un âne, laissant la conduite de ses chevaux de parade à ses serviteurs. Saint Célestin, étant créé Pape, alla à Rome sur un âne, en la compagnie des rois de Sicile et de Hongrie. Le véritable serviteur de Dieu ne désire autre chose que de s'humilier, et en trouve assez d'occasions dans quelque état qu'il puisse être.

4. La quatrième vertu du bon laboureur religieux, c'est la charité, qu'il doit exercer envers les serviteurs, envers les artisans qui travaillent dans son couvent, envers les censiers et les autres laboureurs, et même envers les animaux, par un traitement doux et raisonnable, et par des . paroles qui témoignent un désir de les aider et de les soulager.

a) Vous voulez tirer de l'assistance de vos serviteurs dans vos travaux ; le moyen de les engager à votre service, c'est de les aimer en leur faisant du bien, et de leur gagner le cœur et l'affection. Si vous avez ce bonheur, ils ne fuiront aucune peine pour votre soulagement.

Saint Patrice avait tant fait de faveurs à saint Odran.son cocher, qu'il voulut mourir pour lui. Il se mit à sa. place dans le carrosse, sur l'avis qu'on lui donna qu'un tyranneau avait conjuré la mort du saint Evêque, à causi qu'il avait mis à bas une idole. Voudriez-vous tirer tout le sang des veines de vos serviteurs, et la sueur de leur visaçe, sans porter le doigt à leurs travaux, ni avoir soin du profit et de l'avancement de leurs âmes ? Jugez si vous trouveriez cette rigueur raisonnable, si vous étiez à leur place.

b) Vous traitez avec de pauvres artisans; mais pensez que peut-être ils sont plus vertueux que vous. Jetez les yeux sur les Saints qui ont été occupés en chaque métier, et considérez que peut-être celui à qui vous parlez est de même perfection auprès- de Dieu, ou qu'il y parviendra avec le temps.

Quand donc vous agissez avec ceux qui font les cordes de votre attelage, souvenez-vous que le bienheureux Posthumius fut cordier trente-sept ans et vécut dans une telle innocence, quoique païen, qu'un Ange lui enseigna qu'il y avait un seul Dieu et que pour en obtenir la connaissance il fallait faire oraison. Il le mena aussi vers un saint" homme, nommé Priscus, qui lui apprit les mystères de notre foi, le baptisa et l'instruisit de la façon dont il pouvait se rendre parfait. 11 fut ensuite un excellent serviteur de Dieu.

c) Si vous parlez à ceux qui font des selles et des sangles pour vos chevaux, méditez que peut-être ils imitent saint Gualfard, qui s'employa toute sa vie en ce métier-là et donna temps à la prière et au travail, dans une si tendre affection pour les pauvres qu'il partageait son gain avec eux.

d) Si vous discourez avec ceux qui ferrent vos chevaux ou qui font les ferrures de vos chars et de vos charrettes, respectez dans leur personne saint Baldomer, qui fut maréchal.

Germain de Beuviri et Gautier de Béthune, tous deux maréchaux fort adonnés à la piété, commencèrent dans Béthune la Confrérie de Saint-Éloi. Ils furent avertis du Ciel de se servir d'un cierge qui aurait la vertu de guérir les malades frappés de la peste et d'autres maladies contagieuses. Cette efficacité s'étend jusqu'aux bêtes qui sont atteintes du même mal. Cette Confrérie est composée d'un Prévôt, de quatre Majeurs et de seize Assistants, obligés de se trouver aux funérailles et aux enterrements des Confrères décédés de quelque maladie que ce soit, sans qu'au-

cun ait été touché du mal dans l'exercice de cette charité, quoiqu'il y ait environ quatre cents ans que cette Confrérie soit instituée et établie.

e) Soyez charitable envers les pauvres par vos aumônes dans les métairies et les prieurés où vous demeurez, et soulagez-les par tous les moyens que l'obéissance vous permet, sans vous attribuer plus de puissance qu'on ne vous en donne. Prenez garde que la façon de donner, de prêter ou même de refuser soit religieuse, douce et modeste. Donnez avec joie, prêtez avec facilité et promptitude, refusez avec regret et douleur pour adoucir par les paroles l'amertume du refus. Jamais la charité n'appauvrira votre Monastère. Saint Isidore, laboureur, étant de la Confrérie de Saint-André de Madrid, s'occupa un jour trop longtemps à entendre la Messe et à visiter les églises. Les Confrères avaient fait un festin en commun ; il était achevé à son arrivée, et rien ne restait que sa portion qu'on lui avait gardée. Cet événement ne l'étonna point ; il dit qu'il partagerait avec les pauvres qu'il avait amenés la part qui lui était mise en réserve. Les officiers s'en vont à la dépense pour la lui donner, et la trouvent toute pleine de viandes. Vous ne vaincrez jamais Dieu en libéralité, faitesen l'épreuve ; il est meilleur et plus puissant que toutes les créatures, et vous le verrez par votre propre expérience.

f) Étendez même votre charité jusqu'aux bêtes, principalement à celles qui vous servent, et montrez-la dans la modération de leur travail et dans le soin de leur nourriture ert de leur entretien.

Tous les vendredis, on charge de fleurs et de viandes le tombeau de Soliman, empereur des Turcs, où non seulement les pauvres, mais aussi les animaux sont bien reçus. Car les Turcs croient que l'aumône est aussi bien employée envers les bêtes qu'envers les hommes, parce que, disent-ils, elles ne possèdent rien et sont destituées de tous les biens temporels.

Les habitants du royaume de Cambaïa ont des hôpitaux pour les oiseaux malades ou estropiés ; plusieurs en cherchent aux marchés et parmi les champs. Quand ils7 sont guéris, ils leur rendent leur liberté. Cette bonté serait en quelque sorte louable s'ils- avaient la même charité envers les hommes; mais s'ils trouvent un homme délaissé, qui s'en aille mourir par faute d'aide et de secours, ils ne daignent pas le lever de terre, ni même jeter les yeux sur lui ; et si leur propre père est détenu en captivité, ils le laisseront souvent mourir de misère plutôt que de l'assister de leurs moyens. La loi de Jésus-Christ a son premier soin pour les hommes rachetés du sang précieux de Dieu même, mais elle ne néglige pas les animaux, qui sont ses créatures.

Saint Isidore, laboureur, allant un jour d'hiver au moulin pour faire moudre son grain, trouva la campagne toute couverte de neige, et vit quantité de pigeons et d'autres oiseaux qui étaient sur un arbre et qui mouraient de faim. Cette nécessité l'émut à compassion. Il découvrit la terre avec ses pieds et jeta dessus une quantité de grains, disant : Mange\, petits oiseaux du Ciel, le soleil luit pou?' toutes les créatures. Son compagnon qui allait avec lui se moqua de cette libéralité et l'en reprit; mais il plut à la divine Bonté de montrer par miracle combien cette charitable compassion lui était agréable. A l'arrivée au moulin, on ne remarqua aucune diminution dans les sacs de saint Isidore ; au contraire, on les trouva plus pleins que ceux de son compagnon, quoiqu'au logis on y eût mis la même quantité de grain.

Alexandre le Grand fît des merveilles pour son cheval Bucéphale ; Selim, empereur des Turcs, s'étant sauvé par la vitesse de son cheval dans une bataille qu'il avait perdue, ne voulut plus qu'il fût monté, et lui donna un harnais d'or tissu. Ce cheval étant mort, il lui fit élever un sépulcre près de Memphis, à l'imitation d'Alexandre, qui en avait fait ériger un à son Bucéphale.

Si vos chevaux, vos bœufs et vos autres animaux sont malades, apportez-y les remèdes ordinaires et naturels; mais n'oubliez pas les prières, Teau bénite et semblables dévotions. Il n'est pas permis de se servir d'oraisons ridicules, et où il va danger de pacte avec les démons ; prenez garde que vos serviteurs et vos maréchaux ne s'en servent. Il est permis et utile de faire de bonnes oraisons et de demander à Dieu, aux bons Anges et aux Saints l'assistance nécessaire en vos besoins. J'ai vu une église, dans une ville de Champagne, où l'on marquait les chiens et les chevaux, après qu'ils avaient été mordus d'un chien enragé. On leur appliquait une corne dans laquelle étaient des reliques de saint Hubert, et ils guérissaient.

Saint Gerlaque, colonel d'un régiment de cavalerie, s'étant fait ermite, eut un grand pouvoir pour la guérison des animaux. Après sa mort, une femme voyant une peste générale, qui* faisait mourir la plupart des brebis, des bœufs, des chevaux et semblables bêtes, promit une offrande à son église pour chacune des siennes, et elle n'en perdit aucune. Vous trouverez en sa vie d'autres exempjes de ce favorable secours pour les animaux.

Chaque pays a pour l'ordinaire un Saint particulier pour le remède à ces inconvénients. Soyez-lui dévot, même avant que le mal ou le danger arrive à votre monastère, et vous en recevrez plusieurs faveurs.

5. La cinquième vertu qui est absolument nécessaire au bon laboureur religieux qui demeure dans des métairies et des prieurés séparés de son couvent, c'est une chasteté angélique et soigneuse de se conserver.

La chasteté est une perle céleste et divine que le Fils de Dieu a apportée sur la terre, et pour laquelle il faut donner toutes les délices de l'univers et tout ce que nous avons au corps et en l'âme.

Les Saints ont mieux aimé les opprobres et la mort même que la moindre tache en leur pureté. Sainte Ulphie fit semblant d'être folle, afin d'éviter et de chasser

loin d'elle ceux qui la recherchaient en mariage. Sainte Euphrasie, afin d'échapper des mains d'un soldat, lui promit un onguent qui le préserverait de toutes blessures. Elle-même s'en frotta le cou pour lui en faire voir l'épreuve. Le soldat, très joydux d'avoir trouvé ce secret si important, lui décharge un grand coup d'épée et lui abat la tête, comme cette sainte épouse de Jésus l'avait prévu et souhaité. Par cette invention elle remporta d'un coup deux couronnes, par la conservation de sa virginité et par l'acquisition du martyre.

Le meilleur et presque l'unique moyen pour vous maintenir, c'est la fuite de la fréquentation de la familiarité des femmes. Quand vous seriez un Ange du Paradis, si vous n'êtes très exact en ce point, vous aurez tôt ou tard de très grandes et de très dangereuses tentations. Et ce sera miracle si vous ne tombez, et peut-être avec scandale et avec votre ruine totale, à l'infamie de votre Ordre.

Les Saints n'ont eu rien tant en recommandation que cette fuite des femmes. Saint Antoine, l'Ange du désert, ne voulut pas qu'une femme, quoique très incommodée, vînt à lui pour chercher sa guérison.

Pior, ayant eu commandement de son Supérieur de parler à sa sœur qui en faisait instance, l'alla trouver pour obéir et lui parla ayant les yeux fermés, de peur que son regard ne mît quelque fantôme importun dans son imagination.

Saint Jacques l'ermite, dans la contrainte d'oindre la poitrine d'une femme qui feignait d'être en danger de mort dans sa cellule, mit son autre main dans le feu, pour éviter les brasiers de l'enfer en son corps et en son âme. Il échappa par cette ferveur à ce coup, mais il tomba lourdement une autre fois, par une trop grande confiance en sa vertu, ayant permis à une fille, de laquelle il avait chassé un diable, de séjourner quelques jours en son ermitage.

Il est plus aisé de marcher sur des coutres ardents pour preuve de sa virginité, comme sainte Cunégonde, impé-

ratrice, femme de saint Henri, ou pour preuve de sa chasteté, comme sainte Emma, mère de saint Edouard, roi d'Angleterre, et de manier un -fer rouge, comme saint Apelles, ouvrier en ferronnerie, que de converser avec des femmes sans se consumer et se perdre dans les flammes d'Asmodée.

Imitez ce saint Apelles qui, quoique prêtre, travaillait sur le fer de temps en temps pour le soulagement des autres Religieux. Le démon, le voyant dans une occupation continuelle, ou à la prière ou au travail des mains pendant le jour, estima que la nuit serait plus propre à le surmonter. Il lui apparut pour lors sous la forme d'une jeune fille, disant qu'il lui apportait de" la besogne. Apelles ne s'amusa point à de vains discours, mais faisant semblant de lui donner satisfaction, il prit avec la main nue un fer tout embrasé dans la fournaise et le lui jeta au visage. Le démon se mit à hurler si effroyablement, que ceux qui demeuraient à l'entour l'entendirent. En récompense de cette victoire, le Saint eut cette grâce et ce pouvoir de tenir et de manier le fer rouge et étincelant sans en être nullement blessé.

Le diable se transforine en mille figures pour tromper et pour vaincre les serviteurs de Dieu ; mais il n'en trouve point de plus propre à ses desseins que celle d'une femme ; et les Saints ne craignent et ne fuient rien tant que cette attaque. Ce malheureux ennemi de la vertu et du genre humain voulut surprendre saint Dunstan, lorsqu'étant religieux il travaillait à sa forge. Sur le soir, il s'approcha de sa fenêtre se montrant à lui, tantôt sous la forme d'un vieillard, tantôt d'un enfant, et quelquefois d'une vile courtisane. Le Saint, sans rendre aucune réponse', prit ses tenailles enflammées, et Dieu lui donnant des forces et de l'adresse, il attrapa ce spectre par le nez, le tourmenta et le rendit ridicule tant qu'il voulut. Il ne l'eut pas sitôt lâché, qu'il s'enfuit jetant des cris lamentables, comme le raconte -Osbert, religieux de Cantorbéry.

Pour éviter les mauvaises pensées, il est très utile d'avoir une grande dévotion envers votre Ange gardien, et envers celui des personnes avec qui vous êtes forcé de converser.

C'est aussi une chose de grande utilité d'avoir bonne opinion de votre prochain ; et en effet, souvent parmi les séculiers on en trouve de très chastes et de très vertueux dans le mariage.

Vous savez que souvent le mari et la femme ont été saints, comme Adrien et Natalie,Xénophon et Marie, Castule et Irène, Nicostrate et Zoë,Séverin et Aquila, Flavien et Dafrose, Maxime et Seconde, Marius et Marthe, Hilaire et Quieta, Madelgarius et Valdétrude, Julien et Basilisse, Isidore et Marie.

Dans la croyance que vous parlez à des âmes pures et ornées des grâces de Dieu, vos pensées seront plus saintes et plus chastes. Mais le plus sûr est d'expédier en un mot, et de haïr ces amusements avec des filles et des femmes, pour quelque prétexte de piété, de consolation et d'instruction que ce puisse être. Laissez ce soin aux prêtres et aux prédicateurs qui y pourvoiront dans les églises par leurs prédications et confessions, dans les maisons particulières par des visites prudentes et qui se feront avec plus d'autorité et de retenue.

Le consentement aux pensées déshonnêtes suffit pour la damnation d'une âme, comme nous l'enseigne toute la théologie. Dieu le montra dans un misérable moine qui vivait en réputation de sainteté au monastère de Saint- Euthyme, et qui consentait à ces pensées abominables. On vit à sa mort un trident de fer qui lui perçait le cœur et qui lui arrachait l'âme. On entendit aussi une voix du Ciel qui l'abandonnait au démon pour le tourmenter dans toute l'éternité. Or, c'est une chose très difficile et moralement impossible d'être souvent en des conversations dangereuses, et de ne pas laisser l'entrée à quelque pensée criminelle ou à quelques désirs déréglés. De plus, vous n'é-

viterez jamais le scandale et le murmure du peuple, qui sait par sa propre expérience les dangers et les chutes ordinaires, si on ne se tient dans une très grande réserve. Ainsi, faites une généreuse résolution de fuir toutes les occasions du péché, afin de maintenir votre conscience dans sa pureté et votre Religion dans sa bonne renommée.

6. La sixième vertu très nécessaire au bon laboureur religieux qui demeure dans les métairies, c'est la pauvreté, qui l'empêche de se rien approprier de l'argent qu'il manie, et de n'être point trop avide des biens de la terre, même pour l'avancement de son Couvent.

Dieu veut pourvoir et aux séculiers et aux Religieux; il ne faut pas que les uns portent dommage aux autres. L'avidité que vous montreriez à engloutir le bien des pauvres, ferait grand bruit et nuirait au profit même temporel de votre Maison. Votre modération vous attirera la bénédiction du Ciel, avec les louanges et les applaudissements de la terre.

Saint Arnould, martyr, dans l'occasion ne voulut point faire tort aux autres, et par ses prières il remplit miraculeusement les granges de son maître d'un blé très beau et très excellent.

Gardez et faites garder par vos serviteurs les fêtes commandées; vous ne gagnerez jamais rien par une mesquinerie avec votre Créateur, en lui retranchant ce qui lui est dû. Il vous enverra ainsi qu'à vos serviteurs et à votre bétail des maladies qui vous retarderont et vous appauvriront plus que toutes les fêtes de l'année.

Un maréchal ne voulut pas célébrer la fête de saint Grégoire par un désir mercenaire de quelque gain, et Dieu le frappa si sensiblement que, dans le tremblement de ses mains, non seulement il ne pouvait travailler, mais il ne pouvait porter un seul morceau de pain à sa bouche. Il invoqua saint Elème, qui le guérit.

Un homme avare ne célébra pas la fête de saint Bénin, et s'en alla à sa charrue avec huit bœufs; mais il y en

mourut quatre le même jour; et tous fussent morts s'il n'eût quitté à l'instant son labourage à la vue de la punition divine. Sa femme, qui avait voulu filer le même jour par avarice, devint impotente, et ne pouvait plus se servir de sa main. Enfin, ils se vouèrent avec leurs biens au saint Martyr qui la guérit, et ils en furent miraculeusement soulagés.

C'est une présomption et une témérité dommageable de s'en prendre à Dieu et à ses Saints. Si une nécessité absolue vous contraint au travail un jour de fête, n'entreprenez rien sans le congé du curé. Mais, croyez-moi, ne vous en servez qu'en une totale nécessité. Soyez libéral envers Dieu, et il le sera envers vous. Si le jour était pluvieux, il vous contraindrait au repos. Fiez-vous à la bonté et à la puissance infinie de Dieu, qui est le Créateur et le conservateur de tout l'univers.

Ne vous contentez pas de la fuite des maux que l'avarice apporte; mais faites du bien aux pauvres par libéralité, et ne vous persuadez jamais que l'aumône doive appauvrir votre Monastère : elle en multipliera les biens entre vos mains. Saint Julien, quoique évêque, vivait du travail de ses mains. Il fit un jour donner tout son grain aux pauvres. D'autres mendiants s'étant présentés, on chercha du blé et l'on en trouva les greniers tout remplis. Tous les jours il recevait plusieurs pauvres dans sa maison, et il leur servait à table. Une fois il en aperçut un avec des habits déchirés, mais d'un maintien modeste et d'un visage qui portait une majesté extraordinaire. Il crut que c'était un pauvre gentilhomme ; il le tira à part et lui demanda qui il était. Comme il le pressait pour la réponse, Jésus fit rejaillir de son visage une grande splendeur et dit au saint Evêque : Mon cher ami Julien, je vous remercie de ce que vous nourrisse^ mes pauvres avec un si grand soin et une si cordiale charité ; je vous en promets une récompense éternelle. Ayant dit ces paroles, il disparut, laissant Julien dans une joie inexplicable.

Recevez Jésus-Christ sur la terre, si vous voulez qu'il vous reçoive dans le Ciel ; suivez toutefois l'ordre qui vous sera donné par vos Supérieurs, et ne faites point largesse du bien d'autrui contre leur commandement.

7. La septième vertu très nécessaire au bon laboureur religieux qui demeure en des métairies ou en des prieurés, c'est l'obéissance, sans laquelle il deviendra séculier, vain, arrogant et souvent insupportable à ceux avec qui il demeurera et conversera.

Il doit premièrement obéir à son Abbé ; secondement au Procureur et au prêtre qui sera avec lui, selon l'ordre qu'on lui en aura donné. Quand on est au monastère, que le son de la cloche règle toutes nos actions, et qu'un Prieur a l'œil sur nous, il est bien aisé d'observer toutes les Règles. Mais lorsque dans une pleine liberté l'on a la baguette en main pour faire marcher les serviteurs, il faut une solide vertu pour ne point se gouverner par son propre jugement et par sa propre volonté.

On pense avoir plus d'expérience dans ce maniement des affaires temporelles que les Supérieurs, les Procureurs, et que tous ceux qui en parlent. Cette obstination de jugement s'augmente avec l'âge et dans une longue expérience qui donne plusieurs connaissances. Il faut supposer comme le premier principe de notre perfection, que nous sommes venus en Religion non pas pour enrichir les maisons de biens temporels, mais pour nous orner de vertus et pour faire en perfection notre salut dans la paix et dans le repos de la conscience.

Nous n'obtiendrons jamais ce bonheur sans une très exacte et très parfaite obéissance. Notre frère Ximenès, occupé au labourage, disait qu'avant qu'il eût achevé de se soumettre entièrement à l'obéissance, il était toujours troublé et ne se portait guère bien ; mais que, lorsqu'il en eut pris une résolution absolue et qu'il la suivit sans réserve, il se porta si bien qu'il n'avait plus rien à désirer. 8. La huitième et dernière vertu à laquelle le bon la- T. III. 20

3o6 LE SAINT TRAVAIL DES MAINS

bourcur religieux se doit affectionner comme à la nourrice de toutes les autres, c'est la dévotion, qui porte à vaquer diligemment à l'oraison, à la lecture spirituelle, aux examens de conscience tant généraux que particuliers, à la confession, à la communion et à tous les autres exercices d'un véritable Religieux.

Ne faites jamais l'accessoire du principal, et ne préférez point le temporel au spirituel, ce serait, comme l'on dit, mettre la charrue devant les bœufs.

Saint Gui, laboureur, n'était point joyeux qu'il n'eût été à l'église faire sa prière, dans la connaissance que Dieu est la vive source de tous les biens, et que notre principale affaire c'est son service. Saint Théodulphe, au retour de la charrue, passait souvent la nuit en oraison et en contemplation, et au chant des hymnes et des psaumes, comme l'assure Flodoard. Dieu fera profiter davantage le travail de vos bras, si vous lui consacrez votre cœur dans l'oraison. Saint Isidore, serviteur d'un laboureur, se levait tous les jours de grand matin, et avant d'aller au travail visitait les églises de Madrid et principalement celle de Notre- Dame d'Atocha ; il y entendait la Messe avec une grande dévotion et y faisait ses prières. Son ardeur le transportait tellement en l'amour de Dieu qu'il n'en pouvait sortir.

Ainsi, allant d'église en église, il employait une bonne partie de la matinée. C'est pourquoi il allait fort tard à son labeur, dans la confiance que le service qu'il devait à son maître ne laisserait pas de réussir. Et en effet, encore qu'il fût fort tardif à commencer, il faisait plus de besogne qu'aucun des autres serviteurs.

La dévotion donna la victoire à Italicus en la conduite des chevaux. Il était cocher dans la ville de Gaze. Un païen, qui avait charge de mener les chariots dans le cirque, le provoqua, pour voir si Jésus-Christ qu'il reconnaissait pour Dieu était plus puissant que l'idole Marnas. Le pari étant accepté, Italicus s'adresse à saint Hilarion pour en tirer quelque remède contre les charmes de cet

idolâtre. Le Saint lui commande d'arroser l'écurie, ses •chevaux, son chariot et les barrières du cirque, d'une eau qu'il avait bénite et mise dans un vase où il buvait. Tout le peuple accourut à ce spectacle, avec un merveilleux désir de voir le succès du combat.

Le signal étant donné, les chevaux d'Italicus allaient aussi vite que s'ils eussent eu des ailes, pendant que les autres semblaient avoir des entraves aux pieds. A la vue de cette merveille, les païens mêmes ne purent s'empêcher de s'écrier : Jésus-Christ a vaincu Marnas.

11 est bien raisonnable qu'il y ait quelque différence «ntre le travail des séculiers et des Religieux. La plus grande partie ne met sa confiance qu'en la force de ses bras, et trouve souvent que tout va à rebours et se renverse, lorsqu'il offre les plus belles espérances. Le Religieux ne doit pas être paresseux ; mais il doit mettre le principal de sa confiance dans l'oraison et dans les bonnes oeuvres, et Dieu le fera prospérer dans les plus grands désastres des autres, comme l'expérience journalière nous le fait toucher au doigt.

La dévotion envers le Saint Sacrement sauva le carrossier de Drahomire, princesse de Bohême. Cette malheureuse, ayant poussé son fils Boleslas à tuer les prêtres et son frère Venceslas, duc de Bohême, pour envahir la couronne, la terre s'entr'ouvrit et engloutit son carrosse avec tous ceux qui étaient dedans. Le carrossier échappa, parce qu'il s'était jeté immédiatement avant, à bas de son cheval, pour adorer le Saint Sacrement dans une chapelle voisine, où l'on disait la Messe. Drahomire s'était moquée de sa dévotion et l'en avait maudit ; mais en même temps la toute-puissante main de Dieu vengea ses impiétés. Ainsi , la dévotion sauva le serviteur, et l'indévotion perdit la maîtresse. Quiconque marche appuyé sur le Tout-Puissant, marche sur une roche inébranlable, et celui qui s'en détourne tombera dans le précipice.

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