VERTUS PRINCIPALES NECESSAIRES AU BON VIGNERON RELIGIEUX
I. Avis nécessaire. — II. Excellence de l'office du Vigneron. i° Les Princes ont planté la vigne. 2° Les Saints l'ont fait aussi. 3° Les Saints aiment les vignerons. — III. Vertus propres aux Vignerons : i" La Patience; 2° la Résignation à la volonté de Dieu; 3° une parfaite Dévotion. — IV. Pensées pieuses pour le Vigneron.
I- j|^i|!i|E qui a été dit du jardinier et du laboureur, est 'encore propre pour la plus grande partie au vigneron, vu qu'il s'occupe aussi bien qu'eux à la culture de la terre. C'est pourquoi je serai plus court en ce chapitre qu'au précédent.
Afin que vous viviez content dans votre office, il est très, utile d'en concevoir l'excellence, et puis de faire une ferme résolution d'y pratiquer toutes les vertus que vous pourrez, selon les occasions qui se présenteront.
II. Vous estimerez votre occupation, si vous considérez que les princes de la terre ne l'ont pas dédaignée, et que les Saints s'y sont volontiers appliqués et y ont acquis une éminente perfection.
1. Les princes et les rois se sont occupés à la culture des vignes. Saint François de Borgia, étant encore duc de Candie, donna au collège de sa ville de Candie une vigne où il y avait plusieurs oliviers. Il voulut que les chanoines y allassent en procession, y chantassent en musique les louanges de Dieu et y donnassent la bénédiction. Ce saint Duc mit alors bas son manteau, prit tout le premier un hoyau et commença à planter les ceps de vigne. Son fils, comme un autre Isaac, les lui apportait sur ses épaules avec joie et allégresse. Il les disposa en bel ordre, après avoir imploré l'aide de Dieu et l'avoir prié d'en tirer de l'utilité pour la nourriture de ses servi-
teurs. Tous ses enfants imitaient à l'envi sa piété et son humilité, à l'admiration de tout le peuple.
Rachis, roi de Lombardie, assiégeait et pressait Pérouse, -en Italie ; le pape Zacharie s'y transporta avec les principaux de son clergé et gagna tellement le cœur de ce roi par ses discours divins, que non seulement il leva le siège, mais aussi il se fit Religieux au mont Cassin. Tous ses enfants se consacrèrent à Dieu, et la reine sa femme prit le voile de religieuse. Ce bon roi cultivait une vigne de son Monastère, laquelle il avait plantée, et pour cette raison elle fut appelée la vigne de Rachis.
2. Plusieurs Saints ont cultivé la vigne : le patriarche Noé (qui est appelé en l'Ecriture sainte homme juste et parfait, et par saint Ambroise, le séminaire de la justice), a été le premier vigneron du monde, à ce que disent plusieurs auteurs, et l'Ecriture semble le déclarer.
Le déluge universel arriva l'an mil six cent cinquantesix depuis la création d'Adam. Pendant ce temps-là, les vignes étaient éparses çà et là, comme sont les autres arbres, et les hommes en mangeaient les raisins, comme nous mangeons le fruit des arbres. Noé, qui au temps du déluge était âgé de six cents ans, et qui devait vivre trois cent cinquante ans encore, ramassa les vignes dans un lieu, les cultiva et en tira du vin. Il est probable, et presque tous sont de cette opinion, que cette culture n'était pas dans l'usage auparavant.
N'est-ce pas un honneur aux vignerons qu'un homme de leur métier ait conservé tout le monde, et que par conséquent tous les princes, tous les rois, tous les empereurs et tous les papes sont les enfants d'un vigneron; car nul ne fut sauvé du déluge que Noé et ses enfants avec leurs femmes?
Saint Sévère prêtre, après ses oraisons et ses fonctions sacerdotales, s'employait à cultiver les vignes. Un jour, comme il était attaché à cette occupation, on l'avertit qu'une personne malade demandait à se confesser. Lui, dans la
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croyance que rien ne pressait, continua quelque temps sa besogne ; mais Dieu, pour l'instruire qu'il faut courir quand l'on parle de sacrements pour les malades, et d'ailleurs pour faire paraître sa vertu, permit que celui pour lequel on l'appelait mourût sans confession. Cet événement toucha si vivement au cœur ce saint homme que, se jetant contre terre et noyé dans ses larmes, il ne trouvait nulle consolation. Il fit une oraison qui fut si efficace que le mort ressuscita et eut le temps de se mettre en bon état pour aller au Ciel.
Un saint Religieux reçut Tordre d'arroser un cep de vigne tout sec et aride, l'espace de trois ans. Enfin, la troisième année ce cep reverdit et porta des fruits que son Supérieur montra avec joie aux autres comme des fruits d'obéissance.
Saint Ansbert, travaillant à la vigne, prédit le royaume de France à Thierry, qui était encore jeune, et l'assura qu'il aurait beaucoup de peine, mais qu'il surmonterait ses ennemis.
Saint Vandregisile, son abbé, l'occupait à planter la vigne et à la façonner, quoiqu'il fût prêtre. Il l'occupait ainsi dans la connaissance du désir qu'il avait de la mortification et de l'humiliation, et dans la vue que Dieu le voulait élever à de sublimes dignités. Il lui succéda en effet dans l'abbaye, fut ensuite élu archevêque de Lyon, et enfin il eut l'archevêché de Rouen et fut confesseur du roi Thierry. Il ne laissa pas néanmoins de servir toujours à table les pèlerins et les pauvres qu'il nourrissait et logeait avec une grande charité, à l'édification de son peuple.
Ce qui arriva à saint Victor, vigneron de son métier, est tout à fait admirable. Ce saint homme travaillait un jour à sa vigne, et la bêchait en chantant des hymnes et des cantiques à l'honneur de Dieu et de ses Saints. Saint Martin, archevêque de Tours, qui avait été appelé à la ville du Mans pour y choisir un Evêque après la mort de saint Liboire, se promenait alors près de cette vigne, dans
la pensée d'une affaire si importante à la gloire de Dieu. Il prit plaisir à la ferveur de Victor, qui priait même dans son travail : il l'appelle, et quoiqu'il fût très mal habillé, il le salue pour évêque, lui disant ces mots : Je te salue, ô évêque. Le bon homme, en souriant avec modestie, et prenant cette salutation ainsi qu'un jeu innocent, répondit : Je suis le moindre de ceux qui peuvent rendre quelque petit service à l'Eglise ; ma main est plus propre à porter une serpette que ma tête à soutenir une mitre.
Saint Martin néanmoins, par une puissante inspiration de Dieu, s'approche de Victor, lui met son bâton en main, le conduit en cet équipage à l'assemblée du peuple et le lui présente pour évêque. Le peuple ne dit rien sinon qu'il s'en rapportait à sa volonté et à sa détermination. Il le déclara donc publiquement évêque de la ville du Mans.
Victor s'oppose à cette élection, disant qu'il était marié et avait une femme et des enfants, et qu'en conséquence il était impossible qu'il fût évêque. Saint Martin fait venir la femme, laquelle promet chasteté perpétuelle le reste de sa vie. Victor est consacré évêque; sa femme entre dans un monastère et y demeure religieuse, donnant un parfait exemple de vertu à toutes les autres. Le saint Evêque soulagea tout son peuple par de grandes aumônes et par une charité infatigable en tout ce qui était de sa charge.
3. Les Saints viennent du Ciel pour y mener les vignerons et leur faire boire du vin délicieux à la table de l'Agneau.
Un vertueux vigneron de Dijon était si austère qu'il passait même l'Avent avec un peu de chou et d'eau,, prenant une seule fois sa réfection. Etant fort affligé de maladie, il disait toujours : Dieu soit béni ; les châtiments ne vont pas à légal de mes péchés. Je ne suis pas encore réduit, comme le pauvre Job, sur un fumier.
Il ne cherchait d'autres remèdes à ses maux que les saints sacrements de Confession et de Communion, qu'il fréquentait d'autant plus que ses misères devenaient plus grandes.
Etant tombé malade et ayant reçu la sainte Eucharistie et l'Extrême-Onction, il assura qu'il avait vu plus d'une fois, de jour et de nuit, saint Jacques dont il portait le nom, et saint Philippe qu'il honorait grandement, suivis d'une grande multitude d'hommes et de femmes, qui l'invitaient à aller en Paradis avec eux. Il voyait aussi à la tête de cette sainte procession un Religieux de notre Compagnie, qui lui faisait signe de le suivre vers le Ciel. Il mourut en l'an de salut 1 594.
III. Pour imiter ces vertueux personnages, étudiez-vous spécialement à trois vertus, savoir : à la patience, à la résignation à la volonté de Dieu et à une parfaite dévotion.
1. Premièrement, le bon vigneron doit être patient en ses labeurs. Il est, les jours entiers, le dos baissé vers la terre pour la fouir, pour y ficher les échalas, lier les branches, arracher les feuilles inutiles et recouper le bois plusieurs fois. Vous avez en cette posture mal au dos, aux reins, à la poitrine, aux bras et aux jambes.
Souvenez-vous des martyrs, auxquels on a déchiré et meurtri le dos à coups de nerfs de bœuf et de fouets, comme aux saints Basilide, Cyrin, Nabor, Nazaire, Clément, évêque d'Ancyre, Agathange et autres. Pensez aux saints Marcel et Exupérance, qui, après avoir eu le corps tout rompu de coups de bâton, eurent les reins et les côtés brûlés avec des flambeaux ardents et déchirés avec des ongles de fer.
L'on revêtit la poitrine de saint Érasme, martyr, d'une cuirasse d'airain toute rouge de feu, sur le commandement de l'empereur Maximien.
Les saints Aquilée, Félix et Fortunat frères furent étendus sur le chevalet, brûlés par les côtés avec des torches ardentes; mais Dieu les éteignit pour nous montrer que la patience obtient l'aide nécessaire dans nos douleurs et dans nos afflictions.
On rompit à coups de bâton les bras aux saints Vite, Modeste et Crescence. Les bourreaux arrachèrent les
ongles, brûlèrent les côtés avec des flambeaux et tout le corps avec des lames ardentes à saint Dioscore en Egypte. Ils coupèrent les mains à saint Mar-ius, seigneur persan, à Marthe, sa femme, et à leurs enfants, Audi fax etAbachum, martyrs.
Dieu vous laisse les mains, les bras, le dos, les reins, les côtés et le corps en leur entier. Souffrez avec patience les douleurs et les incommodités que vous y apporte- votre office.
Vous trouverez des Saints dans votre métier, qui vous ' donneront courage dans la souffrance. Je ne vous proposerai pour le présent qu'un enfant, mais d'un cœur et d'une force virile et héroïque.
Saint Werner, fils d'un vigneron, en Allemagne, fut doué d'une excellente piété, pureté, simplicité et humilité ; il jetait laborieux autant que son âge le permettait, et donnait l'aumône aux pauvres de ce qui lui restait. Sa mère favorisait ses pieux desseins ; mais son beau-père le traita si mal, qu'il fut contraint de sortir de son logis. Il fut reçu avec charité dans son voyage par des pasteurs, et il leur obtint en récompense une fontaine miraculeuse, ayant fiché en terre son bâton.
Après sa Communion, le Jeudi-Saint, il fut attrapé par les Juifs, qui lui mirent dans la bouche une boule de plomb pour empêcher sa voix et ses cris. Ils le pendirent à une colonne de bois, les pieds en haut et la tête en bas, pour lui faire rejeter la sainte Eucharistie. Mais cette impiété ne leur réussit pas. Ils le fustigèrent avec cruauté et barbarie par tout son corps innocent; ils lui coupèrent toutes les petites veines avec un couteau, et avec un ciseau celles des pieds, des mains, du cou et de la tête ; de sorte qu'il était tout rempli de plaies. Il demeura trois jours dans ces cruels tourments avant de mourir, et toujours dans une patience héroïque et invincible. Les Juifs ne purent transporter son corps sacré ni le cacher. Une lumière céleste, qui apparaissait toutes les nuits dessus, le fit
découvrir, et une très suave odeur qui en sortit, le rendit vénérable. Dieu illustra ce saint vigneron par de très signalés miracles. Il rendit la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux muets et la santé à plusieurs autres malades.
Vous laisserez-vous vaincre en patience par l'enfant d'un pauvre villageois, qui n'avait pas la centième partie des lumières que vous avez en Religion? Si votre martyre n'a pas autant de cruauté, réjouissez-vous de sa longueur.
2. Secondement, le bon vigneron religieux doit avoir une résignation et conformité très parfaites à la volonté de Dieu, à cause des grands et des fréquents accidents qui arrivent aux vignes. Elles sont souvent gâtées dans leur fleur par des pluies froides, par les ardeurs du soleil, quand le verjus est encore tendre, par les gelées qui perdent tout un pays, et par les grêles qui ravagent certaines contrées.
Pensez alors que vos péchés méritent bien cette punition, et davantage ; que Dieu saura trouver le moyen de faire subsister ses serviteurs ; que rien ne se fait sans sa Providence paternelle, qui est très sage et très juste.
Au temps d'Hugues, abbé de Cluny, il tomba à Crémone une grêle, dont les grêlons étaient marqués d'une croix et de l'image du Sauveur. Au-dessus on y lisait écrit, comme en lettres d'or, Jésus Na^ai'enus Rex Judœorum. Elle tomba dans un monastère de saint Gabriel, et un Religieux presque aveugle, ayant frotté ses yeux de l'eau exprimée de ces grêlons, recouvra la vue.
Si nous marquons toutes nos afflictions de la croix et de l'image de notre Rédempteur, elles nous donneront une vue très pénétrante en ce qui sera de notre salut et de notre perfection; et dans l'union aux douleurs de notre aimable Jésus, elles nous fortifieront et animeront dans les souffrances. Dieu peut rétablir votre vigne dans son premier état, mû de quelque fervente prière, comme il fit
à la requête de saint Clair, abbé de Vienne. Ce saint Prélat vit la vigne de son monastère si fort grêlée qu'à peine y restait-il un seul raisin; il se mit toute la nuit en prières, et le lendemain on la trouva si chargée, qu'elle ne semblait pas avoir été frappée du Ciel.
Si Dieu ne veut pas remettre votre vigne en l'état que vous voudriez, il pourra changer l'eau en vin, comme il fit deux fois en considération de saint Albert ermite, ou augmenter le vin dans la cave, comme il fit à l'instance des saints Hermeland, Maur, Antoine de Padoue, Vincent Ferrier, Ôdilon et autres, ou même en faire couler d'un tonneau vide, comme il fit pour l'amour de saint Waast, évêque d'Arras.
Le bienheureux Gonsalve Amaranthe, de l'Ordre de Saint-Dominique, fit couler du vin d'une roche qu'il frappa, et sainte Catherine de Sienne en tira en grande abondance pour les pauvres, l'espace de trois mois, d'un tonneau qui ne devait durer que quinze ou vingt jours pour sa seule famille. Le temps de la vendange étant venu, on voulut nettoyer ce tonneau pour y mettre du vin nouveau, et on le trouva très sec, encore que le jour précédent on en eût tiré beaucoup, ce qui fit voir à l'œil que Dieu avait fait cette grâce par une providence et une libéralité extraordinaires.
Fiez-vous à une puissance infinie, et ne vous laissez pas atterrer par des craintes superflues. Vous ne gagnerez rien par vos tristesses ni par vos murmures, et vous pourriez augmenter votre mérite par une sainte résignation et une sainte soumission au Roi des hommes et des Anges et au Créateur du Ciel et de la terre.
3. Troisièmement, le bon vigneron religieux peut et doit avoir une grande dévotion, qui est le vin céleste de l'âme sainte.
Vous devez aimer et admirer le Créateur, qui n'a pas seulement donné à l'homme ce qui est nécessaire pour le soutien de sa vie, mais aussi de ce qu'il lui donne de la
joie et de la récréation, et principalement par le moyen des vignes.
Nous admirons la vigne d'or que Pythius présenta à Darius, roi de Perse, de laquelle Hérodote fait mention, et celle qu'Aristobule,fils d'Alexandre, roi des Juifs, envoya à Pompée, et qui valait cinq cents talents, c'est-à-dire trois cent soixante mille écus. Strabon dit qu'on la dédia dans Rome au temple de Jupiter Capitolin, et Josèphe le raconte en ses antiquités judaïques. D'autres écrivent que Pompée l'avait prise dans le temple de Jérusalem, lorsqu'il réduisit la Judée en province. La vigne d'or qui ravissait d'admiration toute l'Inde, avait des raisins faits de pierres précieuses.
Les yeux pouvaient trouver du divertissement et de l'agrément dans la beauté de ces riches vignes, mais non le goût, puisqu'elles n'avaient ni saveur ni force pour la nourriture de l'homme. Celles que Dieu nous met tous les jours devant les yeux et les mains, sont sans comparaison plus utiles et plus admirables.
Nonnus appelle la vigne la reine des arbres. Cet éloge semblerait étrange, eu égard à la petitesse des nôtres, encore que l'excellence du suc justifie suffisamment son opinion. Pline dit que de son temps l'on voyait une statue de Jupiter à la ville de Populonia, qui était du tronc d'un seul cep de vigne, et qu'au Temple de Diane, les degrés par lesquels on montait jusqu'au toit, étaient faits d'une seule vigne de l'île de Chypre, et qu'autrefois il y avait eu un temple dans la ville de Metapontum (qui s'appelle maintenant Torre-di-Mare) dont les colonnes étaient de bois de vigne.
Strabon écrit qu'on lui assurait qu'en la province Margiane on trouvait des vignes dont les troncs étaient si gros, qu'à peine deux hommes les pouvaient embrasser, et que les raisins étaient longs de deux coudées; qu'en Mauritanie on voyait des vignes de même grosseur, qui avaient des raisins longs d'une coudée ; et qu'en Caramanie les raisins étaient lonss de deux coudées.
Il fallait bien que le raisin que Josué et Caleb rapportèrent de la terre de promission fût d'une longueur prodigieuse, puisqu'ils le portaient eux deux avec un levier sur leurs épaules.
Si maintenant nous voyions en ces quartiers de semblables vignes, nous en admirerions le tronc, les branches et le fruit. Mais si nous considérons avec attention celles que nous cultivons, nous y verrons encore mieux la puissance et la sagesse de Dieu, qui tire un suc si doux et si profitable d'un bois si mal fait et de si peu d'apparence à l'extérieur. Que si nous contemplons le Créateur qui travaille dans sa créature, nous l'aimerons et nous le servirons de tout notre cœur.
IV. Je parcourrai ici quelques-unes de vos actions dans la culture de la vigne, et vous montrerai comment vous pouvez vous y élever en Dieu et l'honorer à la vue d'une plante si excellente.
1. Quand vous voulez planter une vigne, vous creusez premièrement la terre. Sans humidité, tout votre travail sera sans aucun fruit. La racine se doit mettre en terre et se couvrir de telle sorte qu'elle n'apparaisse point au dehors. La foi est la racine dont toutes les vertus tirent leur suc. Elle a pour son objet des choses qui ne se voient point, dit saint Paul. "
Saint Bernard nous enseigne « que l'Eglise est plantée dans la foi, enracinée dans la charité, enterrée par la discipline, engraissée par les sermons et les exhortations des prédicateurs, et abondante en vin de joie et de douceur sans aucune impureté. » Ainsi parle saint Bernard. Vous pouvez dire de même de l'âme d'un chrétien, et principalement d'un Religieux.
2. Après que la vigne a pris racine, la première culture c'est la taille. Dès votre entrée au Noviciat, on a commencé le retranchement de vos passions et de vos imperfections : mettez-y vous-même la main avec générosité, et vous en ôterez toutes les superflu ités.
Plusieurs saints Martyrs ont été taillés et déchirés par les bourreaux. Saint Jacques Tinteras s'est rendu admirable en ses souffrances; j'en ai parlé amplement ailleurs. Saint Manuel, archevêque de Bulgarie, fut coupé en deux sur le commandement du tyran Ditzengus ; ses mains, ses pieds et ses bras furent aussi taillés et jetés aux chiens. Mais ce barbare fut incontinent aveuglé par un jugement de Dieu, et ensuite massacré par ses propres domestiques. Saint Artemas, enfant, et saint Cassien, homme fait, furent déchirés par de jeunes enfants à coups de canifs. Ne fuyez point les mortifications, de quelque part qu'elles vous arrivent, elles vous seront toujours fructueuses.
3. La première action de la vigne, après sa taille, ce sont les larmes. Une sainte contrition et une sainte pénitence vous doivent laver avant que vous portiez des feuilles, des fleurs et des fruits d'aucune vertu.
Un bon Frère demanda à saint Antoine : Mon Père, que fer ai- je pour avoir la rémission de mes péchés ? Le Saint repartit : Celui qui veut être affranchi de ses péchés, doit les effacer par ses larmes, et quiconque veut acquérir des vertus et s'en faire une belle maison, doit verser de Veau dune véritable contrition pour les cimenter et les affermir. Souvenez-vous du roi É^échias, qui par ses pleurs non seulement recouvra la santé, mais obtint encore quinze ans de vie et la victoire sur l'armée des Assyriens, ses ennemis, qui était de cent quatre-vingt-cinq mille combattants. Saint Pierre, apôtre, reçut par ses pleurs ce qu'il avait perdu par ses reniements. Marie Madeleine, arrosant les pieds de Jésus-Christ par ses larmes, mérita d'entendre que ses péchés lui étaient pardonnes, et qu'elle avait choisi la meilleure part. Voilà le conseil et le discours de saint Antoine.
Saint Bernard, au sermon trentième sur les Cantiques, dit que les larmes des pénitents sont le vin des Anges, parce qu'en elles se trouvent l'odeur de la vie, la saveur de la grâce, le goût du pardon, la douceur de la réconciliation,
la santé de l'innocence, la suavité d'une conscience tranquille.
4. La vigne étant taillée par votre soin et nettoyée par ses larmes, on la lie et on l'appuie à un échalas. Nous avons beau pleurer et nous mortifier, si nous ne sommes soutenus et fortifiés de la grâce de Dieu, toutes les feuilles de nos actions extérieures et tous les fruits de notre cœur tomberont à terre et se pourriront.
Notre-Seigneur n'a pas dit, comme le remarque saint Augustin : Sans moi vous ne pouvez faire des choses grandes et difficiles; mais il a dit clairement et ouvertement : Sans moi vous ne pouvez rien faire. Et saint Paul nous assure que nul ne peut dire Seigneur Jésus sans une grâce particulière du Saint-Esprit.
Cet aimable Rédempteur a porté avec joie les liens dont les bourreaux le tourmentaient ; et les saints Martyrs se sont laissés lier sur des chevalets, sur des poteaux infâmes et sur des croix douloureuses.
Saint Eutyche fut étendu et lié à quatre pieux, et puis coupé en trois quartiers avec une extrême douleur et une héroïque patience. Saint Babylasse glorifiait dans ses liens très pesants, qui lui serraient étroitement le cou et les pieds; et il désira être enseveli avec eux, comme avec les causes de son bonheur.*
Ne fuyons point des liens d'amour et de douceur qui nous unissent à notre premier Principe et à notre dernière Fin. Nos vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance sont des liens sacrés, qui ne permettront jamais que nous soyons séparés de notre souverain Bien, si nous les conservons en leur entier toute notre vie.
5. Aussitôt que le raisin paraît et que les feuilles commencent à pousser, il en faut nettoyer l'œil de la vigne, et en arracher celles qui viennent proche du raisin, et qui en tireraient le suc, si on les y laissait ; elles pousseraient beaucoup de bois, mais peu de fruit. Ne vous attachez pas tellement à vos dévotions et à vos petites pratiques et ac-
tions extérieures, que vous ne vous laissiez diriger par vos Supérieurs et vos confesseurs. S'ils vous ôtent plusieurs choses, même bonnes en apparence, ne craignez point. C'est pour vous faire porter plus de fruits, et de plus parfaits. ,.•'-■
6. Les branches de la vigne croissent sans cesse et n'ont jamais de consistance certaine. Les autres arbres viennent enfin à ne plus augmenter en hauteur; mais la vigne ne s'arrête jamais.
Le véritable Religieux ne dit jamais : C'est asse^ ; il va toujours de vertu en vertu. Notre-Seigneur n'a pas voulu que les chrétiens mêmes missent aucune borne à leur perfection, leur commandant qu'ils fussent parfaits, comme leur Père éternel est parfait.
Pline raconte qu'un seul cep de vigne à Rome, dans une treille de Livia, porta douze pièces de vin. Nous voyons encore qu'un seul cep environne des maisons tout entières.
Il ne faut quelquefois qu'un fervent Religieux pour réformer et orner une maison et une province.
7. Dieu a donné des mains à la vigne afin de s'attacher à l'échalas ou à l'arbre auquel on la joint. « Elle se marie, dit Pline, avec les peupliers, dans la campagne d'Italie, et s'y attache si fortement qu'on a peine de l'en dépendre^ Elle s'étend par toutes les branches et monte jusqu'au sommet. »
Unissez-vous à votre Créateur et Rédempteur, et vous porterez vos branches et vos fruits au delà des cieux, jusqu'au trône de la Très Sainte Trinité. Attachez-vous aussi, par une charité pure et désintéressée, à votre prochain. Joignez-vous aux Pères et aux frères les plus parfaits, afin d'imiter leurs vertus et de vous élever par leur soutien à une sublime perfection.
« Dieu veut, dit saint Basile, que nous nous unissions à nos frères chrétiens et à tous nos prochains par les bras d'une étroite charité, comme la vigne se joint avec ses pe-
tites mains à l'appui qu'on lui donne. » Ainsi nous porterons toutes nos affections au Ciel, et nous égalerons la hauteur des plus grands arbres et de's plus élevés serviteurs de Dieu.
8. La fleur de la vigne est très a-gréable et très salutaire. Elle chasse les serpents, et tant qu'elle dure, elle ne les laisse point approcher. Tandis que la bonne renommée d'une personne ou d'une Maison religieuse durera, les libertins ne prendront pas la hardiesse d'y jeter leur venin. Faites profession publique de vertu, comme votre robe et vos vœux vous y obligent, et vous fermerez la bouche puante des plus infâmes dans les compagnies, et ne serez pas en danger d'être empesté par ces halenées infernales. Saint Engende connaissait les péchés ou les vertus de ceux qui s'approchaient de lui, par la bonne ou par la mauvaise odeur qu'il en sentait. Jamais une âme corrompue ne durera longtemps, sans qu'elle laisse sortir quelque vapeur puante et pestilentielle à ceux qui converseront avec elle. 9. Les feuilles et les fleurs de la vigne seraient peu considérables, si elle ne se chargeait de plusieurs bons raisins," et un vigneron estimerait son temps et son argent perdus, s'il n'avait que le plaisir des yeux par la verdure des feuilles, et celui de l'odorat par la suavité des odeurs de la fleur.
Tout ce que vous faites à l'extérieur est vain et inutile, s'il ne va aussi à l'intérieur. Visez à la dévotion qui plaît à Dieu, et ne vous arrêtez point à l'estime et à l'admiration des hommes. Si vous vous sentez tiède, ne vous découragez pas : tous les jours l'eau des pluies se change en de l'excellent vin, et les Saints ont fait ce miracle en l'eau dont nous nous servons communément, comme saint Fursy, saint Gildas et autres. Notre-Seigneur vous comblera plus volontiers de ses grâces et de ses consolations, qu'il ne convertit l'eau en vin aux noces de Cana en Galilée.
10. La vigne a besoin de bons gardiens. Si vous avez T. m. 2I
charge de quelques serviteurs ou artisans, n'épargnez nulle peine pour la conservation de leur vertu.
Saint Mitre, étant établi pour garder la vigne d'un roi ■d'Aix, fut accusé par ses ennemis d'avoir dérobé des raisins qu'ils avaient eux-mêmes coupés, et dont ils avaient mis le vin dans la cabane du Saint. Le roi, qui était impie et l'auteur de cette lâcheté, rît faire la recherche ; mais on trouva la vigne si entière qu'il ne paraissait pas qu'on en eût ôté un seul raisin ; il ne laissa pas néanmoins de lui faire trancher la tête. Saint Mitre la prit et la porta entre ses mains jusque dans la ville d'Aix, à l'étonnement de tout le monde. Toutes les cloches sonnèrent d'elles-mêmes à son arrivée, et le peuple y accourant en foule reçut le saint martyr et l'enterra avec une très grande pompe et solennité.
Dieu vous demandera compte de la moindre grappe ; mais il récompensera bien votre diligence. Les hommes agissent souvent selon leurs passions et ne reconnaissent point les services qu'on leur rend ; mais Dieu agit avec justice et équité, et donne un très grand salaire à ceux qui gardent avec soin les âmes qu'il a rachetées de son sang précieux. Si vous êtes particulier, et sans charge d'autrui, réjouissez-vous des bonnes gardes que Dieu vous donne par vos Règles, par vos Supérieurs, par les Anges, par les Sacrements, par lui-même.
Saint Ambroise nous donne courage : « A Dieu ne plaise, dit-il, que nous craignions qu'aucun malheur arrive à la vigne que notre Sauveur et Rédempteur, Jésus-Christ, garde contre toutes les méchancetés et les abominations du siècle corrompu ! »
1 1. Considérez que jamais votre récolte de vin n'est en assurance qu'elle ne soit au logis. On craint toujours ou que la gelée et la grêle ne viennent, ou que les feuilles ne se perdent à la ruine totale du raisin, ou que les vers et les autres animaux ne rongent et le fruit et la feuille. Ne vous tenez jamais pour assuré, tant que vous serez exposé
aux injures de l'air du monde sublunaire et de cette terre misérable. Vous serez hors de danger quand Dieu vous aura mis dans ses celliers éternels.
Varron dit qu'il y avait une vigne qui portait deux fois l'année ; Pline fait mention de certaines vignes qui portaient trois fois ; ce qui arrive encore aujourd'hui dans l'île de la Martinique et dans d'autres îles voisines.
Ne visez pas tant à la multitude de vos actions qu'à leur bonté, à leur excellence et à leur solidité ; ne perdez rien mal à propos de ce que vous faites, et vous vous trouverez joyeux et riche au temps de la vendange.
12. Le vin ne coule pas si l'on ne presse le raisin ou avec les pieds ou avec le pressoir. Les afflictions et les persécutions ont fait les Martyrs dans la primitive Église, et font aujourd'hui les grands Saints.
Le baptême du sang est le plus glorieux, et rend le plus semblable à Jésus-Christ crucifié. Les saints Speusippe, Éleusippe etMéleusippe, aprèsde grands tourments, furent baptisés dans leur propre sang. Les Anges se montrèrent à eux visiblement et les assistèrent en ce dernier combat, et Dieu fit plusieurs miracles après leur mort. Nous admirons que saint Félix, prêtre de Noie, trouvât un raisin sur des épines et en exprimât le vin dans la bouche de saint Maxime, son évêque, "qui était comme mort au milieu d'un désert, où il s'était retiré à cause de la persécution. Pourquoi n'admirez-vous pas la puissance du Créateur, quand vous goûtez le vin qui coule de votre cuve? Louezle de ce qu'il donne un fruit si doux et si nécessaire a la joie et à la force de l'homme, sur un bois si petit, si tortu et si méprisable à votre vue.
i3. Nous nous étonnons de ce que, saint Rémi ayant prié près d'un tonneau qui était presque vide, le vin s'augmenta si fort qu'il s'en épancha sur la terre. Et comment ne nous étonnons-nous pas, lorsque nous voyons le vin qui bout de lui-même dans les tonneaux, qui écume, qui s'épanche et qui rompt tout, si vous ne lui donnez de l'air ?
Ce qui est rare nous frappe les yeux et le cœur, et nous négligeons ce que nous apercevons tous les jours, quoiqu'il ne soit pas moins admirable.
14. Faites diverses réflexions sur ce don de Dieu, et élevez votre cœur par un véritable désir de posséder l'amour d'un Créateur si bienfaisant, de recevoir avec ardeur la sainte Eucharistie, qui est le vin des vierges, et de jouir de la vision béatifique en Paradis, où sont le nectar et l'ambroisie qui ne dégoûtent jamais.
i5. En un mot, tout ce que vous voyez dans la vigne se peut appliquer à Notre-Seigneur, à l'Église son épouse, aux Maisons religieuses, à toutes les âmes, et principalement à celles des saints Martyrs, qui en leurs corps ont eu de très grands rapports avec cette plante merveilleuse.
Notre Sauveur même s'appelle en l'Evangile une vigne, dont les branches sont les Apôtres, et les chrétiens, les raisins. En l'Ecclésiastique, il s'appelle une vigne odoriférante, dont les fleurs sont suivies de fruits excellents et honorables.
Saint Athanase enseigne que Jésus est une vigne dont les fruits sont la vie, la joie, la paix, la justice, la foi et les autres vertus. Cette vigne divine a été enfouie dans une terre virginale en sa conception, a développé sa tige en sa nativité, a été coupée durant toute sa vie par diverses traverses, mais surtout, dès le commencement, par la circoncision ; et à la fin dans sa passion, elle a été liée, garrottée, pliée de toutes les manières, et dans ses tourments nous a porté le fruit de la vie éternelle. L'Église est la vigne du Dieu des armées, dit Isaïe, et porte de très doux fruits. Dieu même l'a plantée de ses propres mains, dit Jérémie. Il y a mis une forte haie, un pressoir et une tour, comme parle Notre-Seigneur en saint Matthieu. Il y met des ouvriers en tout temps, depuis le matin jusqu'au soir.
Saint Zenon particularise tout ce qui concerne cette sainte vigne. « Le baptême, dit-il, est la fosse où on la plante. La croix est le pieu qui l'appuie. La doctrine salu-
taire des mystères de la foi, est l'eau qui en distille. Les liens sont les obligations de ne pas offenser Dieu. Le retranchement des feuilles et du bofs est le retranchement ■des imperfections. Les pluies, les vents, l'ardeur du soleil qui fait mûrir le raisin, sont les tentations. Le temps de la vendange, où l'on met la grappe sous le pressoir, est la persécution qui fait sortir le vin, pour être présenté à la table de Dieu même. »
Les Religions et les Monastères sont des vignes d'Engaddi, où sont les fontaines de la véritable félicité. Les séculiers pour l'ordinaire sont comme Achab, qui plante des herbes. Les Religieux ressemblent à Naboth, qui ne veut pas quitter la vigne et la fervente dévotion de ses ancêtres. Saint Bernard dit que le peuple peut être comparé à un champ de moisson, et les convers de Religion à •des vignes. Tout ce qui est dit de la vigne convient en perfection aux martyrs, qui ont été incisés, liés, recoupés, écrasés et qui ont eu le vin du Saint-Esprit avec une telle chaleur et une telle efficacité, que rien ne les a pu retenir. Enfin, l'âme de chaque particulier est une vigne que Dieu lui a mise en main pour la cultiver. Saint Bernard appelle toutes les âmes des vignes raisonnables. Saint Grégoire de Nysse appelle saint Éphrem une vigne fertile, qui a porté des fruits de doctrine, comme d'agréables raisins par lesquels il nourrit et délecte les enfants de l'Église. Lorsque ce Saint était encore enfant, on vit une vigne qui sortait de sa bouche ; elle était chargée de plusieurs raisins ; elle levait ses branches fort haut et les étendait par toute la terre. Elle était chargée de toute sorte d'oiseaux, qui volaient autour de ses raisins, et plus ils en mangeaient, plus il en renaissait. Ce symbole montrait sa grande doctrine et sa vertu, qui devait profiter à plusieurs en son temps.
Le père de Maurice, empereur, vit, avant de l'engendrer, une grande vigne qui sortait de sa chambre et produisait une grande quantité de raisins qui pendaient de
tous côtés. Sa mère, en l'enfantant, sentit une très bonne et très suave odeur qui sortait de la terre. Il fut élevé à l'empire et eut de grandes vertus profitables à tous ses sujets. Cyrus fut montré à Astyage par le même hiéroglyphe d'une vigne qui sortait du corps de sa fille.
Soyez une vigne, mais une vigne si fructueuse que votre Maison et toute l'Église se réjouissent des fruits que vous produirez à l'honneur de votre Créateur.