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VERTUS NÉCESSAIRES AU BON BERGER RELIGIEUX

I. Nécessité de ce chapitre. — II. Excellence de l'office de Berger, r Personnages qui l'ont exercé. 2° Paveurs célestes dont ils ont été l'objet. — III. Vertus nécessaires au Berger : 1° L'Humilité; 2" la Charité ; 3° la Confiance en Dieu ; 40 la Dévotion. — IV. Pensées pieuses propres au Berger.

ncore que maintenant il y ait peu de Religieux w qui soient employés à garder les brebis et les autres troupeaux dans la campagne, néanmoins plusieurs s'occupent encore du soin des bergeries dans le logis. C'est pourquoi il sera utile d'ajouter quelque chose touchant l'office des bergers, afin qu'ils s'affectionnent davantage à ce qu'ils ont en charge, et instruisent mieux leurs valets qu'ils emploient à cet exercice, et qu'ils doivent tâcher de rendre excellents serviteurs de Dieu.

Le premier moyen, c'est de pénétrer l'excellence de leur office ; le second, de considérer comment ils s'y doivent comporter.

II. L'excellence de ce métier se peut montrer dans la Loi de nature, dans la Loi écrite et dans la Loi de grâce, par les faveurs très signalées que Dieu a faites aux pasteurs, en les élevant à une sublime perfection; j'en toucherai brièvement quelques-unes.

i. Dans la Loi de nature, dès le commencement du monde, la vertu s'est logée dans les cabanes des bergers. Le premier martyr qui ait jamais été, gardait les brebis. Son frère Caïn le tua, lorsqu'il défendait contre ses impiétés la providence de Dieu, qui avait approuvé son sacrifice par la descente du feu céleste sur les victimes. Cet innocent Abel a été regardé de tous les saints Pères et de tous les Docteurs de l'Église comme un très éclatant miroir de perfection. Les saints patriarches Abraham, Isaac, Jacob, Joseph, et plusieurs autres, ont été occupés à nourrir et à garder les troupeaux ; et c'est une chose remarquable que Joseph, étant le premier ministre de l'Etat dans l'Egypte, ne voulut point avancer ses frères dans la Cour du roi, ce qu'il eût pu faire avec facilité et à la splendeur de sa famille ; mais il leur assigna une demeure dans la terre de Gessen, où il y avait d'excellents pâturages pour leurs troupeaux. Il en usa de la sorte, dans l'estime qu'ils seraient plus vertueux avec leurs houlettes qu'avec toutes les grandeurs des princes de la terre.

En la Loi écrite, nous trouvons de très grands person^ nages, qui ont employé toute leur vie, ou une bonne partie, à la garde des agneaux et des brebis.

Moïse, à qui Dieu, par une merveille et une grâce inouïe, a donné de sa propre bouche et écrit de son doigt la loi pour son peuple, fut quarante ans occupé à la conduite des troupeaux dans le désert. Il y fut comblé de plusieurs grâces et illustré d'admirables visions. Dieu lui apparut dans un buisson ardent, et le choisit pour le libérateur de son peuple qui gémissait dans une dure servitude en Egypte ; et ce qui est plus de remarque et qui doit plus réjouir et consoler les pasteurs, Dieu voulut que Moïse retînt sa houlette de berger, pour faire tous les miracles nécessaires afin de dompter Pharaon, de retirer son peuple de la captivité, et de l'entretenir durant quarante jours. dans le désert.

Avec cette houlette, Moïse change le fleuve du Nil et

toutes les eaux de l'Egypte en sang ; il en fait sortir des grenouilles et des crapauds, qui tourmentent tout le royaume ; il change la poussière de la terre en des moucherons fâcheux parleur bruit et par leurs piqûres importunes, et contraint enfin "Pharaon par diverses afflictions de donner la liberté aux Israélites, qui étaient le peuple de Dieu. Avec la même houlette, il ouvre la mer rouge et y fait passer les douze tribus, qui montaient environ à trois millions de personnes. Il en frappe les rochers dans le désert, et en fait sortir des ruisseaux qui suffisent à étancher la soif d'une si grande quantité d'hommes, avec tous leurs chevaux et leurs autres animaux.

David fut tiré de la bergerie pour monter sur le trône royal et changer sa houlette en un sceptre. Après avoir été oint roi par le prophète Samuel, il retourna garder ses agneaux. Il avait une si admirable force et une adresse si grande, qu'il prenait au collet les ours et les lions, lorsqu'ils voulaient se jeter sur ses troupeaux, et les étouffait. Il composa aussi plusieurs Psaumes au milieu des campagnes, et les y chanta, mêlant sa voix au son d'instruments de musique. Le roi Saûl le fit venir à sa cour, et David le soulagea, en chassant par l'harmonie de son luth le démon qui le possédait; il avait été oint roi à l'âge de vingt ans. Il ne demeura que le moins qu'il put parmi les courtisans ; et au bout de peu de mois, il retourna à sa petite cabane de berger pour louer Dieu plus à son aise, à la vue et dans la contemplation du Ciel et de la terre, -où ses merveilles reluisent avec tant d'excellence.

2. En la Loi de grâce, les Pasteurs .ont eu un très notable avantage, et Dieu a montré qu'il en faisait grand cas.

Le Sauveur du monde ne fut pas sitôt venu sur la terre, qu'il leur envoya plusieurs Anges pour les avertir de sa venue, et pour les appeler à lui, non seulement avant tous les scribes, tous les pharisiens et tous les prêtres de la Judée, mais même avant les trois Rois mages, qui n'arri-

vèrent à l'étable de Bethléem que treize jours après la nativité de ce Dieu de bonté et de miséricorde.

Cet humble et sage Rédempteur a continué son affection envers les bergers, et l'a montrée en divers temps. Il apparut à Anne de Saint-Barthélémy, lorsqu'elle était bergère, et la consola. Elle fut ensuite carmélite, ornée de toute sorte de vertus. Il se montra à Osanne de Cattaro au milieu d'un pré, lorsqu'elle ramenait ses brebis, et la remplit de belles lumières célestes. Elle fut ensuite de l'Ordre de Saint-Dominique.

La glorieuse Vierge Marie a témoigné aussi sa tendresse à ceux qui se sont employés à cette vocation. Sainte Ynès, bergère d'une vie très innocente et d'une rare dévotion, en Espagne, vit cette sainte Reine du Ciel revêtue de drap •d'or, lorsqu'elle gardait son troupeau au milieu des champs. Elle l'instruisit touchant les jeûnes qu'elle faisait, les fêtes, et lui montra le lieu où elle voulait qu'on lui bâtît une église. Elle fit, après cette vision, plusieurs miracles au lieu où elle lui était apparue. Cette église fut appelée Sainte-Marie de la Croix, parce que la Vierge avait fiché en terre, de ses propres mains, un Christ, pour la marque du lieu de cet édifice consacré à Dieu.

Les Anges aimèrent si.tendrement saint Félix de Cantalice, lorsqu'il gardait les brebis et les bœufs, que plusieurs fois ils prirent sa place, lorsqu'il quittait son troupeau pour aller ouïr la Messe. Il fut ensuite capucin.

L'Archange saint Michel, patron de la France, apparut à Jeanne d'Arc, lorsqu'elle était aux champs avec ses brebis. Il lui commanda par diverses fois d'aller trouver le roi Charles VII, qui avait perdu plusieurs batailles contre les Anglais, et qui était en grand danger de perdre Orléans et tout son royaume. Dieu bénit de telle sorte cette pauvre bergère, qu'elle fit lever le siège aux Anglais et délivra entièrement Orléans, remit plusieurs villes en l'obéissance du roi et le fit sacrer à Reims. Ces heureux exploits rétablirent tellement les affaires de Charles, que non seu-

lement il ne fut plus vaincu par les Anglais, mais qu'il les chassa presque de toute la France, qu'ils avaient occupée en divers endroits depuis deux cents ans. Ce bonheur lui fit donner le nom de Victorieux.

La bienheureuse Oringe avait soin des bœufs; et afin qu'elle pût s'adonner plus librement à l'oraison, elle commandait à ces animaux de ne point manger d'aucune herbe, sinon des sauvages, et de ne point endommager les champs où il y avait du blé, et ils n'y touchaient jamais. Elle voua à Dieu sa virginité ; et ses frères la voulant contraindre de se marier, elle passa un fleuve à pied sec, et fut secourue de son bon Ange contre le démon, qui lui apparut en la forme d'un cavalier furieux, comme je l'ai dit ailleurs.

Dieu même fait des merveilles pour les pasteurs ; il les élève à une grande sainteté, et les rend admirables en divers royaumes.

Il montra à saint Cuthbert, qui gardait les brebis, l'âme de saint Aidan, évêque, toute lumineuse, qui montait au Ciel. Cette vision le fit religieux, et sa perfection l'éleva à l'évêché de Lindisfarne, où saint Aidan avait fleuri en toutes vertus.

Sainte Brigitte, gardant les vaches d'un magicien, donnait tout ce qu'elle pouvait aux pauvres. Cet homme avare vit un jour fort peu de beurre dans un grand vase, et se mit en colère contre cette aumônière. Elle se prosterna en oraison, et à l'instant le vase parut plein de beurre. Ce miracle toucha si puissamment le cœur du magicien qu'il se convertit à Dieu, et donna douze vaches et la liberté à cette Sainte, qui était auparavant son esclave. Saint Valère, évêque de Saragosse, fut envoyé en exil dans la France, et y garda les brebis. En trois ans il convertit quatre mille personnes. Saint Marc, berger du temps dé Dioclétien, fit tant de miracles, qu'il gagna à Dieu et à la Religion catholique Alphie, Alexandre et Sozime, frères, Nicon, Néon, Héliodore, et trente soldats, qui furent si

courageux qu'ils souffrirent, aussi bien que lui, divers tourments pour la foi, et reçurent la couronne du martyre. Saint Sozon, berger, mû de l'horreur qu'il avait des impiétés des idolâtres, rompit une statue d'or d'un temple et la donna aux pauvres. Il fut déchiré avec des ongles de fer sur le commandement de Maximien ; il fut chaussé de souliers remplis de clous pointus, avec lesquels il courait comme avec des roses, dans l'écoulement de son sang de tous côtés. Aussitôt qu'il fut mort, on entendit un horrible tonnerre, et la pluie mêlée de grêle contraignit les bourreaux de se retirer, afin que les chrétiens pussent enterrer son saint corps.

Laudéric, maître cuisinier en la cour de la comtesse Alix, femme de Baudouin, comte de Flandre, étant travaillé d'une maladie incurable, eut une vision, et entendit une voix qui lui disait qu'il serait guéri sur une certaine montagne. Il s'y fit transporter et y reçut la santé. La Comtesse fit creuser au lieu même où le mal l'avait quitté, et l'on y découvrit les corps de trois bergères tout entiers avec leurs habits. Elles avaient choisi la mort pour la conservation de leur virginité. Chacun était ravi d'admiration de les voir toutes trois; les mains jointes comme si elles eussent été encore en vie. La Comtesse les renferma dans un tombeau magnifique, et fit bâtir au même lieu un monastère, sous le nom de la Reine des Vierges.

Si vous vous arrêtez à la piété, considérez qu'outre ceux que j'ai déjà dits, Dieu a tiré d'auprès des troupeaux saint Siméon Stylite, le prodige de l'univers, saint Launomare, abbé, saint Pierre Damien, cardinal, Lohelius, archevêque de Prague, et plusieurs autres.

Si vous admirez les honneurs et les hauts faits d'armes, jetez les yeux sur Tamerlan, roi de presque toute l'Asie, qui avait été pasteur en Scythie ; sur Tullus Hostilius, roi des Romains, qui avait gardé les brebis; sur Mahomet Avelanaginar, roi de Grenade, qui avait été bouvier ; sur Maximin, empereur, qui sortit de la bergerie pour mon-

ter à l'empire de presque tout le monde ; sur Justin, qui avait été porcher et vacher, et qui fut empereur d'Orient. Voyons les vertus des pasteurs.

III. Quatre vertus leur sont principalement nécessaires, savoir : l'humilité, la charité, la confiance en Dieu et la dévotion.

i. Premièrement, un pasteur doit être très humble, dans l'obligation de se retirer presque toute sa vie de la conversation des hommes, de demeurer sans cesse avec les bêtes, de les nettoyer ainsi que leurs étables, et de leur rendre plusieurs services fort méprisés par les orgueilleux. Mais comme Notre-Seigneur nous assure que qui s'humiliera sera exalté, et qu'il s'est réservé la leçon de l'humilité, comme lui étant propre, les Saints ont ambitionné l'office de berger pour y vivre dans l'humiliation avec une plus grande certitude de leur salut.

Saint Trézère, religieux, sortit de son pays pour garder les brebis, et se cacha dans cette occupation pour fuir les honneurs. Il mourut étant en oraison à genoux, au milieu d'un champ. Soixante et dix ans après sa mort on trouva son corps entier, qui rendait une très suave odeur.

Un moine, ayant vécu longtemps dans le désert, dans une grande austérité et une grande dévotion, sentit une pensée de vanité qui lui disait qu'il était arrivé au sommet de la perfection. Il pria Dieu de lui montrer ce qui lui manquait et ce qu'il devait faire. Il entendit une voix qui lui commandait d'aller à un porcher, lequel était homme vertueux, et qu'il suivît ses ordres. Il y vola incontinent, dans un désir brûlant de se perfectionner. Le porcher cependant eut une révélation, en laquelle Dieu lui ordonna d'envoyer l'ermite garder les pourceaux.

Ce bon ermite à son arrivée dit au porcher : Tai un très grand désir de servir mon Créateur, dites-moi de grâce ce que Je dois faire pour y parvenir. — Prenez, dit-il, ce fouet, et garder mes pourceaux. Ce vénérable vieillard obéit avec promptitude et humilité et s'en alla par les

champs avec son fouet après ces animaux immondes. Chacun croyait et disait que ses grandes abstinences et sa rude pénitence lui avaient renversé la cervelle. Il entendait tous ces discours et demeurait avec constance dans son office, pour acquérir la perfection dans une profonde humilité. Après quelque temps, Dieu le renvoya en son ermitage, et lui fit de grandes faveurs à cause de cet abaissement.

Saint Thrésain, irlandais de nation, étant porcher au territoire de Reims, vivait dans une si admirable humilité, qu'il ne s'estimait pas digne d'entrer dans les églises, mais se tenait à la porte en grande révérence et dévotion. Saint Rémi, archevêque de Reims et apôtre des Français, vit tant de trésors cachés sous son pauvre habit et dans son vil exercice, qu'il le fit prêtre, et Dieu le remplit d'une science céleste, fit fleurir son bâton fiché en terre et en fît jaillir une belle fontaine.

Plusieurs Saints, sans aucun égard à leur doctrine, à leur noblesse et à leur dignité, se sont occupés de pleine volonté à la conduite des brebis, des vaches, des pourceaux et d'autres semblables animaux. J'ai parlé d'Alain au livre Ier, chap. n.

Saint Gerlach, colonel d'un régiment de cavalerie, s'étant converti parfaitement à Dieu, s'en alla à Jérusalem et garda, sept ans durant, les pourceaux et les autres animaux de l'hôpital. Depuis le jour de sa conversion, il ne but jamais de vin, il porta toujours le cilice, et quelquefois une cuirasse de fer sur sa chair nue ; il ne mangeait que du pain d'orge mêlé avec de la cendre. Le bienheureux Aldéric, du sang royal de France, se rendit frère convers en l'Ordre des Prémontrés, et y garda les pourceaux avec une admirable humilité, et vécut dans cet office, inconnu aux hommes, mais très chéri et favorisé de son Créateur. On vit une lumière céleste au lieu où Notre- Seigneur voulait qu'il fût enterré. Saint Hormisdas, prince du sang royal de Perse, fut dépouillé de tous ses biens pour la foi, et obligé de garder les chameaux, presque nu,

ce qu'il fit avec une si grande force d'esprit et avec une si héroïque humilité que les païens mêmes en étaient ravis d'admiration. Carloman, fils de Charles Martel et oncle de Charlemagne, ayant partagé le gouvernement de France avec son frère Pépin, était 'presque roi de Germanie. Il s'enfuit en habit déguisé, se fit frère convers au mont Cassin, et y fut quelque temps inconnu dans les services de la cuisine, comme je l'ai dit, parlant du cuisinier. Un accident inopiné le fit reconnaître ; il fit néanmoins de si pressantes et de si véritables instances qu'il obtint le soin et la garde des brebis, le reste de sa vie. Sa ferveur et son humilité le portèrent à un si généreux mépris de lui-même, dans cet exercice, qu'il rapportait sur ses épaules les brebis malades et incommodées. Saint Spiridion, archevêque de Trimmithonte en l'île de Chypre, gardait les brebis et vivait dans une très grande innocence, humilité et simplicité, et Dieu le rendait vénérable et admirable par plusieurs miracles. Il passa un fleuve à pied sec pour aller délivrer son ami qui était en péril de sa vie ; il connaissait les péchés les plus secrets des consciences, il convertit un philosophe très subtil, au Concile de Nicée, par la seule proposition des mystères de la foi, que tous les plus doctes ne pouvaient convaincre par tous leurs arguments ; il fit dire à sa fille Irène, déjà morte, le lieu où elle avait mis un certain dépôt qu'on lui avait donné en garde. Il guérit l'empereur Constance, fils de Constantin, en mettant seulement les mains sur sa tête. Il convertit un serpent en or pour secourir un pauvre marchand, et l'or de nouveau en un serpent, lorsque ce marchand lui rendit son or, après y avoir fait un grand profit.

Comment serait-il possible que vous n'aimassiez pas un exercice que les seigneurs, les princes, les rois, les évêques et les archevêques ont recherché avec avidité, pour s'y avancer en la perfection et pour y assurer leur salut éternel ?

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