‹ Le saint travail des mainsChapitre 36 sur 86 · I. (i^P^^N marchand qui fait un grand gain est toujours · texte numérisé non relu

I. (i^P^^N marchand qui fait un grand gain est toujours

joyeux; voulez-vous tenir vos serviteurs dans une continuelle allégresse et fortifier leurs bras dans le travail ? Montrez-leur qu'ils se peuvent faire de grands Saints, s'ils se rendent bons serviteurs.

II. Personne n'ignore que la vie religieuse n'ait de grands avantages pour élever une âme à la plus haute perfection : il n'est nul état dans le monde qui lui ressemble plus que celui de serviteur, soit que vous considériez l'obéissance, ou que vous jetiez les yeux sur la pauvreté et sur la chasteté, qui sont le trésor particulier des maisons consacrées à Dieu.

i. Premièrement, l'obéissance est le principal et l'essentiel caractère du Religieux, et qui lui donne un moyen certain d'avoir une vertu solide et exempte des illusions du démon.

Le serviteur s'astreint aussi à obéir à son maître, et c'est ce qui le distingue essentiellement de ceux qui ne sont pas serviteurs. Si donc saint Grégoire dit avec raison que l'obéissance est la vertu seule qui plante en l'âme toutes les autres vertus, et qui les y ayant plantées les y retient et conserve; et si, au dire de saint Ignace, tandis que cette vertu fleurira, les autres ne flétriront jamais, on peut conclure que le serviteur a un beau moyen d'exceller en toute sorte de vertus, puisque tout ce qu'il fait est toujours une soumission et obéissance à celui qu'il tient pour son Supérieur, et à qui il obéit comme à Jésus-Christ, selon que le lui ordonne l'apôtre saint Paul.

Que si le Religieux est très heureux d'avoir un triple mérite en tout ce qu'il opère, le serviteur se doit consoler de ce qu'il a le même bonheur : le Religieux en jeûnant, par exemple, lorsque l'obéissance qu'il a vouée l'y oblige, fait tout d'un coup un acte de tempérance, d'obéissance et de religion, car le vœu appartient à cette dernière vertu.

Le serviteur, en toutes les actions qu'il exerce par le commandement de son maître, a pareillement trois mérites, l'un de la vertu qu'il pratique, par exemple, de charité envers un malade, l'autre d'obéissance, et le troisième de justice, car il est obligé par justice, en vertu de son contrat, d'obéir à son maître en ce qui sera bon et raisonnable.

2. Secondement, la pauvreté éloigne les Religieux de presque tous les vices et leur est une excellente occasion de plusieurs vertus ; c'est pourquoi saint François l'honorait comme sa mère et comme sa reine, et par son secours il est devenu un Homme tout à fait céleste et séraphique. Saint Ignace appelait la pauvreté le mur et le rempart de la Religion, et assurait que si elle subsistait en sa vigueur, la Religion se maintiendrait dans son premier lustre et acquerrait, de jour en jour, des splendeurs plus éclatantes.

Le serviteur a ce bien par excellence, sans que personne le lui envie, chacun même s'efforce de le lui conserver ; cette pauvreté l'exempte du luxe des habits.de la fréquentation des compagnies, des délices au boire et au manger, de perdre son temps et sa conscience à des jeux déréglés, et de commettre plusieurs péchés, qui sont compagnons presque inséparables de ces désordres.

Pour cette cause, Aristonimus disait que la vie des pauvres est semblable à une navigation qui se fait près du bord de la mer, et celle des riches à une navigation qui s'entreprend en haute mer : le pauvre peut se jeter dans le port à la moindre frayeur ; mais le riche est souvent enveloppé à l'improviste par de si furieuses tempêtes, qu'il voit son vaisseau se briser en mille pièces, avant qu'il aperçoive aucune retraite assurée.

Plusieurs bonzes du Japon excluent du Paradis tous les pauvres, et n'y donnent l'entrée qu'aux riches ; mais notre aimable Jésus qui est descendu du trône de sa gloire, et a laissé les trésors de ses richesses dans les cieux, pour se faire pauvre dans cette terre d'indigence et pour y prendre la forme de serviteur, donne en partage aux pauvres le royaume du Paradis, les déclare bienheureux pour cet inestimable avantage, et semble en fermer la porte à ceux qui ont l'abondance des biens de ce monde. Il est plus aisé, dit-il en saint Matthieu, qu'un chameau (ou comme d'autres interprètent, qu'un gros cable de navire) passe par le petit

trou d'une aiguille, avant qu'un homme opulent entre dans le bonheur éternel ; et c'est pourquoi il le déclare infortuné en ces termes : Vœ vobis divitibus, malheur à vous, ô riches! Saint Jérôme, à la suite de cet oracle, dit clairement qu'il est impossible de jouir des délices de ce misérable siècle, et de posséder à jamais les joies et les plaisirs de la céleste félicité.

Les sultans de l'Egypte, selon les lois du pays, devaient avoir été serviteurs, avant de pouvoir monter sur le trône et briller dans les perles de leur couronne et dans la pourpre de leur manteau royal. Notre-Seigneur même n'a voulu prendre possession de son royaume céleste que par la porte des travaux et des souffrances, et il n'a voulu être exalté que par le mérite de ses abaissements. Les Anges et les Saints le servent maintenant, et l'adorent comme leur Roi et leur Dieu, parce qu'il s'est anéanti dans la boutique d'un charpentier et sous la voix et le commandement des bourreaux. Il déclara à ses Apôtres qu'il n'était point venu en ce monde pour y avoir des valets gui le servissent, mais pour rendre lui-même les jnoindres services aux autres, et pour travailler à leur salut jusqu'à la mort, et la mort de la croix.

Nous combattons tous sous ses enseignes, qui portent cette devise : Quiconque s'exaltera lui-même sera humilié, et quiconque s'humiliera sera exalté.

3. Troisièmement, la chasteté est l'ornement des Religieux, et trouve son asile très sûr dans les monastères. C'est pourquoi on y mène une vie angélique, qui donne de l'admiration au Ciel et à la terre.

Le serviteur y est obligé comme chrétien, et y est conservé par ses emplois; il est tenu en éveil à l'extérieur par des yeux perçants et soupçonneux; il est aidé au dedans par la sobriété du vivre, qui lui est donné sans excès, par l'occupation qui ne cesse point toute la journée, par la crainte du châtiment, s'il venait à manquer, par l'infamie qu'il encourrait dans la ville, si son impudicité le chassait

du logis de son maître, et enfin par la nécessité de ses affaires, dans la vue qu'il ne pourrait subsister, si on le tenait pour un débordé.

La récompense et la peine sont les deux pôles sur lesquels tout le monde roule ; ce sont les deux ailes qui élèvent les hommes vers Dieu, et qui les abaissent vers leur néant, pour ne se laisser aller où la raison doit les porter.

4. Quatrièmement, le Religieux est aidé par le travail, trouvant toutes ses heures si bien réglées, qu'il vit toujours dans l'occupation, comme l'oiseau du paradis dans son vol, sans se reposer à terre ; il agit toujours pour Dieu dans les actions extérieures, ou s'élève jusqu'à Dieu même par l'oraison, par la méditation et par la contemplation.

Le travail et le serviteur sont deux compagnons, toujours unis ensemble par le lien indissoluble de la nécessité ; on ne se met en service que pour travailler, et les maîtres ne donnent leur argent que pour fortifier les bras, les mains, les pieds et tout le corps de leurs valets. Ils ne les laissent pas plus tôt sortir d'une besogne, qu'ils leur en ordonnent une autre ; et quelquefois les serviteurs en ont tant tout d'un coup, qu'ils gémissent sous le poids et trouvent que le fardeau excède leurs forces. Lorsque cela leur arrive, ils se doivent consoler par l'utilité de ces fatigues, qui les mettent souvent devant Dieu en un rang très élevé, et leur gagnent le repos éternel.

Les Lacédémoniens et les habitants de l'île de Crète mettaient leurs enfants dans les occupations les plus serviles et les plus laborieuses; afin qu'ayant servi dans leur jeunesse, ils estimassent plus leur liberté, le reste de leur vie. Une mer apaisée est plus agréable après la tempête ; un air serein, après l'orage, et un beau soleil, après la fuite des brouillards et des nuées qui l'obscurcissaient, font un double plaisir.

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