CHAPITRE II
PAR QUELS MOYENS LES SERVITEURS PEUVENT ETRE FACILEMENT DE GRANDS SAINTS.
Deux choses suffisent aux Serviteurs pour atteindre la perfection : I. Se maintenirdans l'innocence ; — II. Agir par un motif d'amour.
es serviteurs n'ont besoin que de deux choses pour arriver à une sublime perfection.
I. La première, c'est qu'ils se maintiennent en la grâce de Dieu, en conservant leur innocence, sans commettre aucun péché mortel ; ou si par fragilité ils tombent au précipice, en se relevant au plus tôt par une véritable contrition, qui est une douleur d'avoir offensé Dieu, parce qu'il est infiniment aimable et adorable, ou par le sacrement de Pénitence, joint à l'attrition, qui est une douleur d'avoir offensé Dieu, à cause que cette offense nous prive du Paradis et des biens surnaturels, et nous rend dignes des peines éternelles de l'enfer.
Cet avis est d'une très grande importance, parce qu'un homme qui est en la grâce de Dieu, non seulement est son enfant et son héritier, assuré d'aller au Ciel, s'il mourait dans cet heureux état, mais aussi à chaque action, il augmente la grâce et les habitudes de toutes les vertus infuses, et se rend digne d'une plus grande gloire dans toute l'éternité : la moindre action et le moindre soupir ont leur récompense en vertu du sang de Jésus-Christ, auquel tout homme, qui est en bonne conscience, est uni comme le membre à son chef.
Au contraire, celui qui retient un seul péché mortel sur son âme, ne mérite rien du tout pour le Ciel par aucun de ses travaux, pour grands et pour laborieux qu'ils puis- T. m. 23
sent être ; toutes ses sueurs découlent, se perdent en terre et ne sont qu'une boue inutile. Qu'un serviteur travaille, depuis la première heure du jour, à la cuisine, au jardin, aux étables et dans toute la maison ; qu'il aille aux champs, aux bois, à la vigne, où il vous plaira ; qu'il s'y rompe bras et jambes dans l'excès de son ardeur, tous ses efforts sont vains et infructueux pour ce qui concerne les biens de l'autre vie, s'il est en péché mortel.
N'est-ce pas une perte très déplorable, et qui mérite d'autant plus de larmes qu'il est facile de l'éviter? Si vous aviez cent mille écus entre vos mains, et qu'un puissant prince s'offrît à vous pour en donner un si grand intérêt, que pour un écu il vous en rendît mille au bout de l'année, seriez-vous bien avisé de les jeter dans la rivière en pouvant tirer un gain si admirable ? Dieu se présente à vous dans chaque moment, vous supplie de lui offrir vos sueurs, vous en promet un profit infini, et vous êtes très assuré qu'il ne vous manquera point de parole; n'ouvrirez-vous pas enfin les yeux pour n'en perdre pas la moindre goutte ? Offrez-lui toutes vos fatigues, mais dans un cœur net de tout péché, comme dans un vase d'or, digne d'un si grand prince.
II. La seconde chose qu'un serviteur chrétien, et particulièrement celui d'une Maison religieuse, doit observer, c'est de ne point agir dans un esprit servile et ravalé par la crainte, mais dans l'esprit d'un enfant de Dieu et relevé par la charité. Excitez les vôtres à faire tout ce qu'ils font, parce que c'est la volonté de Dieu qu'ils s'y occupent ; parce qu'il lui plaît et qu'il veut que ce moyen leur gagne ce qui est nécessaire à cette vie, et qu'il leur mérite une éternité de bonheur, afin de le louer et de l'aimer à jamais avec tous les Saints et tous les Anges.
Cet amour fera qu'une action en vaudra plusieurs, et les conduira si doucement et si efficacement par toute la carrière de la vertu, qu'il les fera arriver au terme souhaité : il est le commencement, le progrès et l'achèvement
de la perfection ; il aide les combattants, il fortifie les victorieux et couronne les triomphateurs, il est le fondement, le soutien et le comble de tout l'édifice spirituel.