LIVRE HUITIÈME. SECTION PREMIÈRE 36l
vertu et fait que l'homme meurt en la grâce de Dieu, comme l'assure saint Jérôme.
III. La charité étant l'origine et le soutien de toutes les vertus, le plus grand soin d'un père de famille doit être de la faire entrer dans sa maison. Saint Grégoire la compare à la racine de l'arbre qui en produit les fleurs et les fruits. Comme de la racine et du tronc, dit ce saint Docteur, procèdent plusieurs branches, qui réjouissent la vue parleurs feuilles et par les fleurs, et enrichissent la main par leurs fruits, de môme plusieurs vertus naissent de la charité, et les bonnes œuvres n'ont ni verdure, ni fleurs, ni fruits, si elles ne sont jointes à cette source de la vie éternelle.
Si vous avez une charité véritable envers votre maître, vous exercerez incontinent avec perfection tous les actes •de vertus qui vous sont nécessaires pour bien servir : j'en trouve cinq principales.
i. Une profonde humilité, tant aux paroles qu'aux actions : elle gagne au serviteur l'affection de son maître, la. louange des autres et la récompense de Dieu même.
Ce serait un monde renversé, si les serviteurs allaient à •cheval et les maîtres à pied; .s'ils paraissaient dans l'éclat des habits de soie, de pourpre et de broderie, leur maître étant vêtu de simple serge ou de camelot. Chacun doit se mesurer à son aune et se parer selon son état.
Cette humilité s'acquiert facilement par la charité, car celui qui aime ne trouve rien de bas au service de son bien-aimé.
2. La seconde vertu qui procède de la charité d'un serviteur envers son maître, c'est la fidélité : elle lui est due par plusieurs titres; son maître le met dans son logis par une confiance particulière ; il le nourrit ; il le conserve et l'entretient; il lui donne des gages; il lui met en main ses biens et ses affaires, et se rend dépendant de sa vertu ou de ses vices.
Les législateurs, sur ces considérations, punissent de
mort les moindres larcins des valets ; car s'ils étaient voleurs, toutes les familles et toutes les villes seraient pleines de troubles et de renversements très fâcheux : au contraire leur fidélité attire la bénédiction sur eux et sur leurs maîtres, comme on vit en Jacob lorsqu'il servait Laban.
La charité donne cette fidélité, car elle ne cherche point ses propres intérêts, comme l'enseigne saint Paul ; d'où vient qu'elle garde le bien de la maison où elle se rencontre comme le sien propre.
3. La troisième vertu que produit la charité d'un serviteur envers son maître, c'est une ponctuelle obéissance en tout et partout, où il n'y aura point de péché : cette obéissance distingue le maître et le valet ; le maître a le domaine et le commandement pour son partage, l'obéissance et la sujétion sont pour le valet et le serviteur. L'apôtre saint Paul veut qu il obéisse à son maître comme à Jésus-Christ même, dont son maître tient la place : Serviteurs, dit-il, obéisse^ à vos maîtres charnels avec crainte et respect, en la simplicité de votre cœur, comme à Jésus-Christ, ne servant point à vue d 'œil ', comme pour plaire aux hommes, mais coinme serviteurs de Jésus- Christ, faisant la volonté de Dieu de bon cœur, leur rendant vos services avec une bonne volonté, comme à Notre- Seigneur, et non pas comme à des hommes ; mus par la cofifiaissance que la récompense est préparée aux bonnes œuvres, soit qu'elles se fassent par des esclaves ou par des personnes d'une condition libre.
La charité facilite cette obéissance et la rend excellente et très méritoire : car celui qui aime Dieu se plaît à le reconnaître, à le voir, à le contempler et à l'aimer dans son maître, qui en tient la place. Cet amour adoucit tous les commandements pour rudes et difficiles qu'ils puissent être, dans la vue qu'ils procèdent de son Bien-Aimé, pour qui il veut tout entreprendre.
4. La quatrième vertu du serviteur, c'est une forte et constante patience, en souffrant les incommodités du
vivre, l'âprcté des paroles et la barbarie des actions; par cette vertu, saint Sérapion convertit à la vraie foi plusieurs de ses maîtres, auxquels il se vendait afin d'avoir occasion de les gagner à Dieu.
La charité est la source de la patience, et tous ceux qui aiment avec ardeur endurent tout de ceux qui possèdent leur cœur.
5 . L'amour du serviteur pour son maître fait encore qu'il travaille sans relâche au profit de ce maître, et qu'il ne craint pas de prendre de la peine pour accomplir la besogne dont il est chargé.
Comme l'oiseau est né pour voler, ainsi l'homme est né pour travailler, dit Dieu par la bouche de Job ; tantôt il travaille du corps, tantôt il travaille de l'esprit, quelquefois de l'un et de l'autre ; et pour l'ordinaire la fin d'un travail est le commencement d'un autre.
Mais comme le vol apporte trois utilités à l'oiseau, qui sont la récréation, le moyen de chercher son vivre et le pouvoir de fuir ses ennemis, de même le travail réjouit . l'homme, le nourrit et le maintient contre les attaques de ses adversaires.
Premièrement, le travail est une source de contentement, laquelle ne tarit jamais ; et l'oisiveté est une eau croupissante, qui se rend insupportable par sa puanteur et qui se remplit de crapauds et de serpents.
Un homme laborieux prend plaisir à voir le fruit de ses travaux, et un fainéant se ronge le cœur par de continuels soucis et par une tristesse accablante.
Dieu mit Adam dans le jardin d'Eden, qui signifie délices et plaisirs, pour y travailler même dans l'état d'innocence, afin de nous apprendre que le véritable et le solide contentement est dans le labeur.
Secondement, le travail nourrit le corps et l'âme. La manne ne tombe point sur ceux qui se tiennent assis autour des marmites de l'Egypte, mais sur le peuple de Dieu qui mène une vie laborieuse dans le désert. Les dieux, di-
saient les anciens, vendent tout au travail et ne reçoivent que cette monnaie en paiement.
Nos premiers parents, après leur péché, ont été condamnés à la culture de la terre, sans quoi désormais elle serait stérile et ne produirait que des épines et des chardons.
La sauterelle qui chante et qui danse en été, meurt de faim en hiver, et la fourmi qui ne s'épargne point durant les chaleurs, trouve ses greniers pleins au temps de la nécessité : travaillez donc, si vous voulez mériter que votre maître vous retienne en soa logis et vous y nourrisse. Quiconque ne travaille point, dit saint Paul aux Thessaloniciens, ne mérite pas de manger : et par cet effet, plusieurs peuples, et nommément les Gaulois, faisaient de temps en temps une sérieuse recherche pour voir si chacun s'exerçait en quelque office ou métier, suffisant à sa nourriture et à celle de sa famille.
Le cardinal Angerot fit un plaisant tour à ses domestiques fainéants : un jour ayant fait sonner la cloche pour donner le signal de sa sortie, il s'y en trouva peu pour l'accompagner ; à son retour, le temps du dîner étant venu, il fit toucher avec une queue de renard sur sa cloche, qui avertissait d'ordinaire pour venir à table, afin que n'étant point entendue, ils n'y vinssent pas, comme cela leur arriva ; leur montrant par ce symbole que celui qui veut manger des biens de son maître doit travailler à son service.
L'apôtre saint Paul s'occupait avec une merveilleuse assiduité et avec une continuelle fatigue à la prédication de l'Evangile, et néanmoins il gagnait son pain à la sueur de son corps, comme un simple artisan ; il le témoigne aux principaux chrétiens d'Ephèse par ces paroles : Je n'ai souhaité ni l'or, ni l'argent, ni les habits de personne, comme vous save^ : j'ai gagné ma vie et celle de mes compagnons par le labeur de mes mains. Il se plaisait si fort à cet exercice et en faisait tant d'estime, qu'écrivant aux Corinthiens, il le nomme sa gloire.
Troisièmement, le travail tient la conscience nette et mérite de grandes récompenses en Paradis.
a) La netteté du cœur suit le travail ; le fer se rouille si on ne le manie, et il reluit si l'on s'en sert souvent : de même, le corps et l'âme s'emplissent de crasse et d'ordures si on ne les exerce : l'exercice de l'âme ce sont les sciences et les vertus ; et celui du corps ce sont les labeurs journaliers en la culture des champs, des vignes et de ce qui nous est mis en main.
Les esprits généreux, comme l'enseigne Sénèque à son ami Lucille, se nourrissent de travail ; si vous le refusez, vous ramperez toujours par terre, et ne serez jamais dans une haute considération ; un homme ne doit jamais craindre la sueur.
Ne vous accablez pas néanmoins par des travaux excessifs et de trop longue durée. Une pluie modérée nourrit et fait croître les plantes ; mais celles qui sont trop véhémentes et trop longues, les noient et les suffoquent. Élevez de temps en temps votre cœur à Dieu durant vos labeurs, afin que cette respiration de l'air du Paradis fortifie votre esprit et vos bras, et vous donne une vigueur profitable et vraiment chrétienne.
Saint Tillon, serviteur de saint Eloi, lorsqu'il était orfèvre, travaillait pour le roi en divers vases d'or, d'argent et de pierres précieuses ; et à l'imitation de son maître, il nourrissait son esprit par la lecture de quelque livre de dévotion, même lorsqu'il exerçait son corps au travail.
b) La récompense suit les travaux : le soldat ne doit point prétendre de part à la victoire s'il ne participe au combat; les lutteurs et autres athlètes n'aspirent pointa la couronne sans labeur; mais ils entrent dans la lice, ils y courent et y combattent. Ainsi, comme dit l'Apôtre, tous les hommes recevront leur récompense selon leurs travaux.
IV. Le philosophe Aristote enseigne que la ressemblance est la mère de l'amour : les serviteurs ont donc
une grande facilité et une grande obligation de s'entr'aimer, ayant divers rapports entre eux ; ils sont d'une même condition, ils demeurent dans le même logis, ils servent un même maître, ils mangent à la même table, ils attendent la même affection et la même récompense pour leurs travaux. Voyons comment vous leur enseignerez quelle doit être cette charité envers leurs semblables.
i. En premier lieu, la charité ne doit pas consister en des vains offices de services, dit saint Jean ; mais elle doit être effective et produire des œuvres avec utilité et sincérité : Servez-vous par charité les ujis les autres, dit saint Paul aux Romains.
Deux serviteurs dans une même maison sont comme les deux yeux dans un même corps, pour prendre la même visée et le même dessein ; ce sont les deux mains pour s'entr'aider aux plus fâcheuses besognes, les deux pieds pour aller avec une pareille allégresse où ils sont commandés d'agir, enfin les deux épaules pour supporter les charges avec une affection réciproque.
L'Apôtre écrit aux Galates : Portez te fardeau l'un de l'autre, et par ce labeur vous accomplirez la loi de Jésus- Christ. Il est meilleur, dit Dieu dans l'Ecclésiaste, que deux vivent ensemble, que de vivre séparément en leur particulier, car cette société leur apportera de notables utilités; si l'un fait une glissade, l'autre lui donnant la main empêchera sa chute.
2. En second lieu, cette charité de serviteurs doit s'emparer du cœur par une entière et parfaite concorde : elle sera une douce musique dans la famille, sans aucune discorde, et en tout temps elle y produira de très grands biens ; la charité, comme l'enseigne saint Augustin, est la rosée de la grâce de Dieu et la semence de l'union et de la concorde.
Si vous avez cette concorde, vous ferez un petit Ciel de votre logis, et Dieu y prendra son repos avec ses Anges, et s'y rendra sensible par ses grâces et par ses faveurs. Les