CHAPITRE PREMIER
LES LABOUREURS, LES VIGNERONS ET LES ARTISANS ONT DE GRANDS AVANTAGES POUR ARRIVER A LA PERFECTION.
I. Le bonheur du Ciel ne saurait être acheté trop cher. — II. Les artisans peuvent l'acquérir à bon compte : r Par leur pauvreté ; 2° Par le travail.
es biens que Dieu a préparés à ses amis dans son palais éternel, sont si grands et tellement au delà de notre estime que si, pour en obtenir la jouissance, il fallait que ceux qui sont occupés dans di-
vers métiers augmentassent leurs travaux, ils n'en devraient faire nulle difficulté.
II. Mais aujourd'hui je ne prétends point leur imposer aucune nouvelle charge, ni contraindre leur esprit à de plus pesants fardeaux que ceux qu'une heureuse nécessité a mis sur leurs épaules; ils sont plus que suffisants, non seulement pour leur mériter le Paradis, mais pour le. leur mériter avec un avantage très notable au-dessus des riches et des fortunés du siècle, s'ils se savent bien servir de la faveur que leur Créateur leur a faite de naître pauvres, obligés au travail, et attachés à une condition qui n'est point dans l'éclat et dans la splendeur du siècle corrompu.
i. La mollesse des esprits se plaît tellement à la joie, à l'abondance, à la bonne chère et aux trésors d'or et d'argent, qu'au premier brillant des richesses et des honneurs ils s'écrient : Oh ! que bienheureux est celui qui est si favorisé de Dieu, que d'avoir ces biens si charmants et si propres à notre nature !
Mais la sagesse du Père éternel, notre Sauveur et Rédempteur Jésus-Christ, s'écrie d'une voix si perçante, qu'elle se fait entendre du Cie] sur la terre : Vœ vobisdivitibus ! Malheur à vous, ô riches! Il est plus facile qu'un chameau passe par le trou d'une aiguille que vous entriez dans le royaume des Cieux.
L'apôtre saint Jacques peut faire trembler les plus hardis, lorsqu'il dit : Vene\, ô vous qui ne penser qu'à augmenter vos trésors ; pleure^ et hurles^ au milieu de vos misères ; vos richesses sont pourries, et vos habits délicats sont ro?igés par les teignes ; votre or et votre argent sont couverts de rouille, et cette rouille portera témoignage contre vous au jour du jugement, et brûlera votre corps comme un feu dévorant. Vous vous amasse^, par beaucoup de sueurs, des trésors de colère pour la fin de votre vie et pour toute l'éternité. Le saint homme Job, à la vue de ces fatras, dit tout en un mot contre ces hommes d'abondance T. III. 24
et de volupté : Ils passent leur temps dans les délices, et dans un moment ils descendent dans les enfers.
Dieu a montré cette vérité dans la suite de tous les siècles, tantôt permettant que les diables en forme de dragons se posassent sur les trésors des impies, comme sur celui de Cabadès, roi de Perse, et sur celui de l'empereur Constance ; tantôt écrasant ces riches heureux et les ensevelissant dans leur palais, comme celui qui assurait à saint Ambroise qu'il n'avait jamais eu aucune infortune en sa vie: ce Saint se retira incontinent du logis de cet homme de fortune, et dit à son compagnon : Dieu ne peut être où se trouve une félicité de terre, qui est de si longue durée. A peine était-il sorti de cette maison, que l'on tenait pour la demeure certaine du bonheur, que la terre s'entr'ouvrit, et en abîma le maître avec tout ce qu'il avait amassé pendant toute sa vie.
D'autres fois les démons se sont trouvés à la mort de ces hommes de richesses et ont emporté leurs âmes dans les enfers, comme nous le savons très certainement du mauvais riche, dont nous parle l'Evangile, et comme saint Grégoire le raconte de Chrysaorius, qui ne put obtenir trêve jusqu'au lendemain matin pour faire pénitence de ses péchés.
Vous concluez donc de là que c'est un avantage de n'avoir point en main des armes pour vous nuire à vousmême, et des filets aux pieds, qui vous traînent aux enfers. Vous ne voyez que trop la vie des riches dans le jeu, dans les festins et dans les débauches; ils ne se peuvent promettre que des feux éternels pour récompense. *
2. Notre premier père Adam, ayant offensé Dieu, fut condamné au travail, pour lui servir d'expiation à son crime ; nous sommes participants de son péché, n'est-il pas de justice que nous ayons part à ses sueurs? Il a labouré et nettoyé la terre pour en tirer sa nourriture l'espace de neuf cents ans : serions-nous bien si délicats de fuir
le labeur, dans une vie qui est plus tôt passée que l'on n'a fait une sérieuse réflexion sur sa venue ?
Saint Isidore fut touché au vif par cette pensée, dès qu'il apprit que le premier des hommes avait été condamné à manger son pain à la sueur de son front. Quoi, se dit-il, ne suis-je pas pécheur et fils d'Adam? Pourquoi donc ne serais-je point participant de sa pénitence? A ce dessein, il se loua à un laboureur pour cultiver, sans diminuer d'une façon quelconque ses dévotions.
Outre l'obligation que nous contractons par notre naissance de travailler en cette vie, nous tirons de ce travail de très grandes utilités pour la victoire des tentations et pour l'acquisition des vertus ; c'est ce qu'enseigna un Ange à saint Antoine. Le séraphin de l'Egypte fut un jour si inquiété par les fantômes importuns, qu'il se jeta hors de sa cellule. Ah Seigneur ! s'écria-t-il, mes pensées m'assassinent, et je ne puis m'en débrouiller ; à l'instant un des princes du Paradis lui apparut dans une ravissante modestie, tantôt il levait les yeux et les mains au Ciel, et tantôt il les abaissait à terre dans lé travail. Saint Antoine ravi de ce spectacle lui demanda à quelle intention il changeait ainsi de posture et d'occupation ; l'Ange répondit : Faites de même, et vous serez victorieux dans vos combats. Ayant dit ce peu de paroles, il disparut, et le Saint s'occupa de temps en temps à faire des paniers, des nattes et de pareils ouvrages des mains, après avoir passé les nuits entières à l'oraison ; et par cette industrie, il se trouva libre dans tous les exercices de piété.
Saint Hilarion, saint Palémon, saint Pacôme, saint Arsène et tous les Pères du désert suivirent la même route, et consacrèrent beaucoup d'heures aux travaux corporels, pour maintenir en état leur esprit, et pour tourmenter celui qui les tourmentait, je veux dire le corps qui bataille sans cesse contre l'âme. Par ce moyen ils triomphèrent des démons les plus furieux, et se rendirent admirables en toute sorte de vertus.
Les Religieux de saint Romuald, après leurs contemplations, s'occupaient à divers labeurs : les uns tournaient des cuillers, les autres filaient de la laine, les autres passaient leur temps à faire des cilices pour affliger leurs corps, ou à faire des filets pour prendre des poissons.
Ne vaut-il pas mieux se joindre à ces saints Personnages, qui se sont rendus recommandables à tout l'univers par leurs vertus, qu'à des muguets et à des délicats, qui se noient dans une oisiveté pleine de vices, et sont obscurcis par des crimes de ténèbres, ne pensant qu'à l'assouvissement de leur sensualité?
Si on casse la noix, on en mange le fruit : la racine du travail est amère ; mais les fruits en sont très doux, très savoureux et très 'profitables. Nous lisons que plusieurs Martyrs ont donné du lait pour du sang, après beaucoup de tourments, et nous savons qu'une belle et salutaire fontaine jaillit de terre, aussitôt qu'elle fut trempée du sang de saint Canut, roi de Danemark et glorieux martyr ; du fond le plus aride, vos sueurs vous feront sortir des sources de plaisirs et de délices célestes et innocentes.