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CHAPITRE II

LES LABOUREURS, LES VIGNERONS ET LES ARTISANS DOIVENT EXERCER LA CHARITE ENVERS LE PROCHAIN.

I. Les Supérieurs ont droit à une particulière charité. — II. Devoirs à l'égard des Supérieurs spirituels. 1° Parce qu'ils sont les pères, les nourriciers, les médecins de la vie de nos âmes. 2° Nous leur devons amour, assistance, respect. — III. Devoirs à l'égard des Supérieurs temporels. 1° Parce que leur autorité vient de Dieu. 2° Nous leur devons amour, respect, obéissance.

^ous avons des obligations spéciales à remplir

u\ envers nos Supérieurs spirituels tels que nos

curés et les autres prêtres, comme aussi envers

nos Supérieurs temporels tels que les magistrats, les seigneurs et les princes. Les motifs de ces obligations sont décisifs et faciles à découvrir.

II. Voyons d'abord les obligations dont nous sommes tenus vis-à-vis de nos Supérieurs spirituels.

i.Le désir que nous avons de notre salut éternel nous doit portera une affection plus grande envers ceux qui contribuent davantage à ce bonheur : or, je ne trouve personne en ce monde qui nous y serve tant par office que Messieurs les curés, qui sont les pasteurs de nos âmes, et à qui elles sont mises en garde pour en rendre compte au jour du jugement.

Je trouve, dans les curés, trois qualités principales qui nous doivent entièrement persuader de leur rendre nos devoirs et nos respects.

Premièrement, ils sont les pères spirituels, lesquels nous engendrent en Jésus-Christ par le sacrement de Baptême, qui est une naissance sans comparaison plus noble et plus excellente que la naissance du corps, et comme une nouvelle création de l'âme même ; car de quoi nous serviraitil d'être nés en la chair, si nous demeurions morts en l'esprit, et si nous venions à tomber dans une mort qui ne trouvera jamais de fin dans son malheur?

Au même instant que notre âme s'unit au corps, elle en contracte la souillure, et participe de telle sorte au péché d'Adam, qu'elle est ennemie de Dieu, et n'entrera jamais dans le séjour qu'il a préparé à ses amis, qu'elle ne soit purifiée dans l'eau de salut : or, cette eau sanctifiante se donne par les mains des prêtres, si la nécessité ne la fait couler extraordinairement par les mains de quelque autre.

Secondement, les pasteurs des âmes sont les nourriciers de tous ceux que Dieu commet à leurs soins : c'est ainsi que cette infinie Bonté ordonna à Moïse de porter son peuple, comme la nourrice porte son enfant : ce fut la raison pour laquelle il s'intéressa à lui trouver de l'eau et des viandes pour son entretien.

Le curé nourrit son troupeau par les avis particuliers qu'il lui donne, par les catéchismes, par les exhortations, par les sermons, et surtout par le très auguste Sacrement de l'autel, où se trouve ce Pain des forts et des Anges.

Si aujourd'hui Monsieur votre curé faisait pleuvoir la manne du Ciel pour vous nourrir ainsi que toute votre famille ; s'il multipliait votre pain, votre vin et vos viandes, il est hors de doute que vous estimeriez lui avoir une très signalée obligation; cela n'est-il pas véritable ? Ah ! que sont toutes les viandes de l'univers, si vous les comparez au Corps, au Sang, à l'Ame et à la Divinité du Fils unique de Dieu, que le prêtre vous offre lorsque vous vous approchez de sa table? Tous les Chérubins et tous les Séraphins de l'empirée ne sauraient vous faire un présent si précieux, ni si avantageux.

Troisièmement, les pasteurs de nos âmes en sont aussi les médecins, nous consolant dans les abattements de nos tristesses, nous modérant dans la chaleur de nos passions et nous guérissant de nos péchés par la grâce sanctifiante, par les vertus infuses. et par les dons du Saint-Esprit qu'ils nous donnent au sacrement de Pénitence.

Cette puissance surpasse encore toute celle des Anges et est une participation de la divinité ; d'où vient que les Juifs dirent : Qui est-ce qui peut pardonner les péchés, sinon Dieu? Et ce qui est entièrement étonnant, les prêtres ne pardonnent pas seulement les crimes les plus énormes ; mais ils font d'un pécheur contrit un ami, un favori et un enfant de Dieu, et lui donnent un droit si clair et si certain à l'héritage du Paradis, que si un seul homme avait fait tous les péchés du monde, son curé l'enverrait au Ciel avec ces deux mots : Je t'absous ; s'il le trouve disposé par une véritable contrition ou attrition, et résolu d'amender sa vie débordée, ces petits mots,/e t'absous, éteignent en la main de Dieu les foudres que la justice y avait allumées contre l'impiété ; et la miséricorde met la palme en main et la couronne en tête à ce pénitent, comme à celui qui est

victorieux et qui doit triompher de tous les démons. Quel plus grand pouvoir désirez-vous dans un homme, et quel plus grand avantage dans la Confession ?

2. De ces trois vérités nous tirons trois conclusions nécessaires à notre salut et à notre perfection.

Premièrement, puisque les prêtres et particulièrement les curés sont les pères de nos esprits, nous leur devons l'amour et le respect qui sont dus à nos parents, et avec d'autant plus de raison que l'esprit surpasse le corps.

Secondement, les curés et les prêtres étant vos nourriciers en ce qui touche vos âmes, vous devez les nourrir en ce qui touche leur corps, ainsi qu'a sagement remarqué saint Paul parlant aux Corinthiens.

Donnez-leur donc libéralement ce que la raison vous ordonne pour les Messes qu'ils vous disent, pour la peine qu'ils prennent pour vous, et pour les enterrements de vos domestiques ; allez à l'offrande avec édification, et ne soyez point d'un cœur resserré envers Dieu ; maintenez avec soin l'affection de vos pasteurs, et faites-leur quelque civilité, même au delà de l'obligation, si vous en avez le pouvoir.

Mais surtout payez très exactement les dîmes, dans le souvenir que c'est à Dieu même que vous les payez. Il s'est réservé ce droit pour vous montrer que tous nos biens procèdent de lui comme de la source originaire, et demeurent toujours sous son domaine ; toutes les dîmes de la terre, dit Moïse au Lévitique, sont à Dieu, et elles lui doivent être offertes.

Dieu commande lui-même, en l'Exode, qu'on ne soit point paresseux en cet acte de religion ; et aux Nombres, il défend de se réserver ce qu'il y a de meilleur pour lui offrir le pire, et menace de mort ceux qui feront cette lâcheté.

Cai'n voulut faire le ménager, offrant à Dieu les moindres gerbes, et son sacrifice fut méprisé, sa personne maudite et toute sa postérité délaissée. Abel, au contraire, offrit à

Dieu les plus gras de ses moutons, et en récompense, le Ciel les reçut pour des victimes agréables, envoya un feu miraculeux pour les consumer, bénit les troupeaux de ce saint personnage, le couronna de grâces et de vertus, et en fît un glorieux martyr.

Cette pensée que ce que vous mettez dans la main du prêtre est présenté à Dieu, vous servira grandement; mais elle aura encore plus de pouvoir lorsque vous serez persuadé que Dieu vous rendra au double votre offrande ; il vous en assure en l'Ecclésiastique : Donne, dit-il, à ton Seigneur, suivant les bie?is qu'il t'a prodigués, et donne-lui de bon cœur ce que tu pourras ; car c'est un Seigneur libéral, qui te rendra sept fois autant que ce que tu lui auras offert.

Troisièmement, si les curés et les autres prêtres sont les médecins qui guérissent vos plaies, n'est-il pas juste que nous ne les blessions point, ni en leur renommée, ni en aucune autre chose ?

Dieu même prend en protection leur renommée : Diis non detrahes : Tu ne parleras point mal des dieux, c'est-àdire des prêtres, dit saint Grégoire écrivant à l'empereur Maurice.

Cham et son fils furent maudits pour avoir découvert l'ignominie de leur père Noé ; la même chose arrive à ceux qui médisent des prêtres.

L'empereur Constantin déclara aux Prélats assemblés au Concile de Nicée, que s'il voyait de ses yeux un prêtre ou un Religieux commettre un péché, il le couvrirait de sa pourpre royale, pour éviter le scandale qui arriverait de cette vue.

III. Considérons présentement nos devoirs vis-à-vis des Supérieurs de l'ordre temporel.

1. Toute votre joie et tout votre bonheur, dans le point dont il s'agit, consistent en un seul principe : c'est à savoir que toute la puissance qui est dans vos princes, dans vos seigneurs, dans vos magistrats, procède originairement

de Dieu ; qu'ils sont constitués les vicaires de sa suprême et infinie majesté, et que par conséquent tout ce que vous leur faites, en tant qu'ils sont sur vôtre tête pour vous régir, se fait à Dieu même.

Cette vérité se trouve dans l'Ecriture sainte et dans tous les Pères de l'Eglise ; le Roi-prophète nous enseigne que Dieu s'est assis sur son trône au milieu de l'assemblée des dieux, et que dans ce lit de justice il juge les dieux, c'est-à-dire les princes et les juges du peuple, comme l'explique saint Jérôme.

2. Le principe étant fortement établi que ce que nous faisons à ceux qui nous gouvernent, nous le faisons à Dieu, il nous faut voir quelle obligation nous leur avons, et quelle dette nous contractons par l'état de sujétion où nous nous rencontrons.

Je trouve que nous sommes obligés à trois choses envers eux, à l'amour, au respect et à l'obéissance, et que nous devons nous efforcer de tout notre pouvoir de les leur rendre avec une très grande exactitude et diligence.

Premièrement, aimer, c'est vouloir et faire du bien ; il n'y a personne si pauvre qui ne puisse faire de très grands biens aux plus puissants et aux plus fortunés monarques de l'univers, et qui ne leur en puisse encore désirer davantage.

a) Les plus abandonnés de la fortune peuvent par de ferventes prières leur maintenir la santé, la joie, la prospérité et la vertu, et même affermir leur sceptre et leur couronne : saint Paul commande à saint Timothée,évêque d'Ephèse, d'ordonner, avant toutes choses, des prières pour les rois et pour tous ceux qui sont constitués en dignité, et pour lui en donner un puissant aiguillon, il lui assure que cela est bon et agréable à Dieu ; et cependant pour lors, les rois et les empereurs étaient impies et idolâtres.

b) Il est juste et raisonnable de témoigner l'affection de son cœur par quelques signes extérieurs ; les signes sont les louanges dans les compagnies, les réjouissances dans

leurs prospérités et la tristesse dans leurs calamités, quelque petit présent et pareilles marques de reconnaissance ; quand vous ne leur présenteriez qu'une pomme rare, qu'un raisin mûr avant le temps, ou quelque chose d'extraordinaire, vous leur agréeriez et souvent les exciteriez à vous faire de plus grands biens.

Un roi de Perse récompensa beaucoup un villageois qui lui avait offert avec cordialité une belle pomme ; et Louis XI, roi de France, en récompensa un autre de qui il avait reçu un beau raifort ; saint Paulin s'étant fait jardinier du gendre de Genséric, roi des Vandales, gagna son affection, en lui portant chaque jour quelques petits bouquets de fleurs, et cette affection du prince rendit à saint Paulin sa liberté et celle de tous ceux de son évêché.

c) L'amour entreprend des choses généreuses dans l'action, et souffre des choses difficiles dans les rencontres .pénibles. Tous les membres du corps se remuent et se mettent en défense pour la conservation de la tête ; le bras s'expose à l'instant même qu'il sent qu'on y veut décharger un coup d'épée, et ne se retire jamais que le péril ne soit passé ; il sait bien qu'il est perdu si la tête périt, et que tout son bonheur en dépend ; il en est de même dans un royaume, dans une ville et dans un village : les particuliers doivent viser à la conservation et à l'avancement des chefs et des magistrats, et ils se conserveront et avanceront eux-mêmes.

Secondement, un autre devoir des laboureurs, des vignerons et des artisans envers leurs seigneurs et leurs magistrats, c'est le respect fondé sur ce principe susallégué, qu'ils tiennent la place de Dieu et qu'ils en exercent la charge.

Les gentilshommes dans les Etats sont comme les étoiles dans le Ciel ; ils tirent leurs rayons du prince comme de leur soleil, et les communiquent à tous leurs sujets : si quelqu'un a de malignes influences, il le faut tolérer dans la considération de ses ancêtres, qui ont acquis leur no-

blesse par les hauts faits de leur générosité, et ont marqué et illustré leurs armoiries par leur sang. De plus, il vous donnera ainsi qu'à vos enfants quelque jeune seigneur, qui récompensera par sa débonnaireté le mal que vous souffrez.

Dieu commande que l'on rende l'honneur à qui il appartient; la soumission vous est venue en partage, faitesen votre profit pour votre salut et pour votre perfection. Si les autres abusent de leur grandeur, l'éternité est assez longue pour les tenir plus que suffisamment dans l'humiliation ; si vous jouez bien à présent votre personnage, en vous humiliant sous leur main, s'ils ne s'amendent, vous les verrez un jour sous vos pieds. Parlez toujours honorablement d'eux, dans la vue de leur dignité, et fermez les yeux à leurs vices, dans un véritable désir de n'amoindrir point la volonté de les respecter ; assurez-vous que ce respect de paroles et d'actions que vous leur porterez, est le meilleur moyen que vous puissiez prendre pour les changer de cruels en débonnaires envers vous et envers tous ceux de votre famille.

Troisièmement, le dernier devoir des laboureurs, des vignerons et des artisans envers leurs magistrats, leurs seigneurs et leurs princes, c'est une parfaite obéissance à leurs commandements; cette vertu est l'âme des villes et des royaumes, et elle les maintient dans leur vigueur et dans leurr, fonctions. Otez l'obéissance d'un peuple, c'est un corps mort, qui n'a ni chaleur, ni action, et qui ne se remue qu'avec fâcherie et violence; remettez-y cette vertu, tous les esprits se vivifient, s'échauffent et s'entr'aident les uns les autres; la joie, la santé, la force, la couleur et tout ce qui est utile et aimable retournent et se font paraître dans les occasions.

On dit un jour à Théopompe, roi de Lacédémone, que sa république subsistait par l'industrie et parla générosité des rois qui étaient bien versés au gouvernement: Non, non, dit-il, le bonheur de Lacédémone procède des citoyens

qui savent parfaitement obéir à ceux qui les régissent et qui les commandent.

Nous ne devons pas seulement obéir à nos princes, à nos seigneurs et à nos juges par la crainte des peines portées dans leurs ordonnances, mais aussi pour nous conformer à la volonté de Dieu, qui commande qu'on lui obéisse en leur personne : Qui vous obéit m'obéit, disaitil à ses Apôtres, qu'il constituait supérieurs en son Église. Il en va de même de ceux qui ont le gouvernement de la police, car toute puissance vient de Dieu, comme l'assure saint Paul parlant aux Romains, et celui qui résiste au pouvoir des hommes, résiste à la volonté de Dieu. Et aux Ephésiens, il ordonne que les serviteurs obéissent à leurs maîtres, comme à Jésus-Christ, et non pas comme aux hommes, dans la vue qu'ils en recevront une grande récompense en Paradis, comme d'un devoir rendu à Dieu même.

Saint Pierre était dans le même sentiment, et il commande à tous les chrétiens d'être parfaitement soumis à leurs rois et à leurs princes, comme leur étant envoyés par leur Créateur.

La plus difficile obéissance que l'on rend aux princes, c'est le paiement des gabelles et des nouvelles impositions qui déconcertent l'esprit, et donnent de l'appréhension qu'elles ne sucent toute la substance d'une famille ; mais quel remède à ce malheur, qui est au-dessus de notre puissance, et que les princes eux-mêmes ne peuvent empêcher? Ils sont accablés d'affaires, il faut de nécessité lever et payer de grosses armées pour fermer le passage aux ennemis qui se veulent jeter dans leurs royaumes pour y mettre tout à feu et à sang : ils choisissent de deux maux le moindre. Que deviendriez-vous, vous, votre femme et vos enfants, si votre maison était pillée et brûlée par les ennemis de l'Etat, et si vous étiez forcé de fuir en un pays étranger et inconnu? Il est très véritable que les subsides, les contributions et toutes les impositions sont très fâ-

cheux, et qu'il est très difficile que la patience n'échappe ; mais encore vaut-il mieux perdre une partie de vos biens que d'être ruiné entièrement, sans aucune espérance de vous pouvoir rétablir. Il vaut mieux arroser votre champ de vos sueurs et de vos larmes que de vous voir blessé, et vos enfants massacrés devant vos yeux.

Imitez notre Sauveur et Rédempteur Jésus-Christ, qui étant si pauvre qu'il n'avait pas un sou pour payer le tribut à César, fit miracle pour satisfaire à ce devoir, auquel il n'était nullement obligé, César n'étant que son vassal et sa créature. Si Jésus étant Fils de Dieu et égal à son Père s'est soumis à la gabelle sans y être sujet, n'aurions-nous pas mauvaise grâce d'en fuir le paiement?

Demandez souvent la patience au Dieu de votre cœur et de tout l'univers, il vous assistera dans le besoin ; cette contrainte au travail vous retirera de l'enfer, où l'oisiveté, mère de l'ivrognerie et de tous les vices, vous aurait peutêtre précipité. Donnez plus volontiers votre argent .à ceux qui vous protègent qu'à un cabaret, qui noyerait votre raison dans le vin et renverserait toute votre famille ; la vie est courte, et la récompense de vos travaux sera éternelle.

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