Le bon écolier doit aimer et respecter ses maîtres
Boèce disait que ce que le maître a droit d'exiger de son écolier consiste en trois choses : en l'attention, en la bienveillance et en la docilité ; c'est à savoir que l'écolier doit être docile en son esprit, attentif en ses exercices, et avoir de la bienveillance en son cœur. Il doit être attentif en écoutant, docile en concevant, et avoir de la bienveillance pour retenir avec affection ce qu'on lui enseigne. Cette bienveillance lui attendrit le cœur et l'incline à aimer et respecter son maître ; il voit qu'agissant autrement, il passera pour ingrat et méconnaissant, et par conséquent qu'il sera méprisé des hommes et délaissé de Dieu même.
Dieu assure, dans la Sagesse, que l'espérance de l'ingrat se fondra comme une glace d'hiver, et périra comme une eau superflue qui se perd dans la terre, sans qu'on se mette
en peine de la conserver, et que même on jette sans en avoir aucun soin.
C'est un proverbe que tous les sages ont trouvé très véritable, qu'on ne peut rendre la pareille ni à Dieu, ni à ses parents, ni à ses maîtres. Imitez la ferveur de Diogène : il faisait tant de cas du philosophe Antisthène qu'à toute force il voulut avoir ses leçons. Le philosophe, se ne plaisant point à l'humeur de ce bouffon, le chassait souvent ; mais Diogène ne se rebuta jamais et retourna toujours en classe. Comme le maître avait pris un bâton, Diogène présenta le dos : Frappez hardiment, lui dit-il, mais vous ne trouverez jamais un bâton si dur qu'il mè puisse chasser d'auprès de vous, tandis que vous enseignerez quelque chose.
Le respect doit porter les enfants à l'obéissance en tout ce qui leur est commandé par leurs maîtres. Plusieurs nations se plaisent à mettre des pendants d'oreilles à leurs enfants, et les enfants s'estiment bien ornés lorsqu'ils portent ainsi une perle ou un diamant ; mais le Saint- Esprit nous enseigne que le plus beau pendant d'oreille c'est l'obéissance.
De ce désir d'obéir dépend tout le bonheur d'un, écolier; car, comme l'écrit saint Grégoire, puisque l'obéissance est la vertu seule qui plante les autres vertus dans nos âmes, et qui les y ayant plantées les conserve, aussi nous pouvons assurer avec certitude que l'obéissance est la seule vertu qui plante les sciences dans l'esprit d'un enfant, qui les y maintient et les y fait croître. Si l'écolier suit la direction de son maître, il ne perdra aucun temps et fera un continuel progrès ; s'il se gouverne à sa fantaisie, il se brouillera l'esprit dans le désordre de ses lectures et de ses compositions, et ne fera nul avancement dans les plus belles et les plus nécessaires connaissances.
1 1 . L'écolier a des compagnons qui fréquentent les classes ainsi que lui, il doit prendre garde à ne se lier qu'avec ceux d'entre eux qui sont en état de le porter au bien.
Celui qui a trouvé un bon ami a trouvé le plus riche et le plus souhaitable trésor qui se puisse rencontrer sur la terre ; c'est Dieu qui l'assure en l'Ecclésiastique. La nature nous fait aussi connaître cette vérité ; et les plus sages des anciens et ceux qui ont fait les plus glorieux exploits se sont attachés à ce principe.
Alexandre le Grand, conquérant incomparable, étant un jour interrogé où il avait mis ses trésors, montra du doigt les amis auxquels il avait donné sa confiance. Darius, roi de Perse, ayant un jour ouvert une pomme de grenade, on lui demanda quelles choses il souhaiterait posséder en nombre égal à celui des grains que contenait ce fruit ; il repartit sans hésiter : Je voudrais de tout mon cœur avoir autant de Zopire. Ce Zopire était un prince généreux qui aimait ardemment son roi, et qui poussé de cet amour lui avait mis, en perdant ses oreilles et son nez,, la ville de Babylone sous sa puissance.
i. Le point principal et d'où le reste dépend, c'est de choisir des amis sages et vertueux, et de ne point donner votre cœur à aucun, avant que d'en avoir pris une solide et bien assurée connaissance. Le loup est semblable au chien en grosseur et en couleur, mais il a des affections bien différentes : l'un s'approche pour nous flatter, et l'autre pour nous dévorer. Il faut appliquer son intention et recourir sérieusement à Dieu, pour pouvoir discerner le vrai ami du faux et de celui qui n'en a que l'extérieure apparence. Toute la monnaie qu'on vous présente n'est pas quelquefois bien recevable, il faut la manier, la regarder plusieurs fois et l'éprouver avec la pierre de touche, de peur d'y être trompé.
Ne croyez pas que tous ceux qui s'approchent de vous avec ardeur et avec empressement, soient portés à votre bien par une sincère et désintéressée affection, ce sont souvent des épines et des ronces qui s'accrochent à vous pour leur intérêt, et pour vous ensanglanter dans leur étroite union ; aimez plutôt ceux qui sont semblables à l'olive et à
la vigne, qui portent de bons fruits, encore qu'elles ne s'attachent point à nous.
Plusieurs ressemblent au polype et au caméléon qui changent de couleur selon la variété des objets qu'on leur présente. S'ils voient leur profit et leur contentement dans votre conversation, ils vous suivront comme l'ombre suit le corps; s'ils s'en imaginent davantage en la conversation de vos adversaires, ils vous quitteront, se moqueront de vous et de vos entretiens, et feront des risées de vos actions qu"ils ont connues par votre fréquentation. Fuyez les esprits volages qui sont la peste des amitiés.
Quand vous aurez trouvé un fidèle et cordial ami qui a la vertu en recommandation, ne vous en séparez plus pour en chercher d'autres; autrement vous vous mettez en péril de le perdre et de mal rencontrer.
2. Accommodez-vous aux humeurs et aux honnêtes désirs de ceux à qui vous avez confié votre cœur, autrement le dépit et le peu de contentement qu'ils auront en votre compagnie les sépareront bientôt de vous ; imitez les deux yeux de votre tête qui ont toujours les mêmes mouvements : si l'un se lève, l'autre le suit ; si celui-ci s'abaisse, le premier le fait avec une pareille condescendance et facilité.
Ne flattez pas néanmoins les vices de vos amis, autrement, comme écrit Sénèque, par cette lâche tolérance, vous les empêcherez de se corriger; ne les reprenez pas néanmoins à tous propos, car vous passeriez pour un importun ; il faut laisser mûrir l'abcès pour le percer, et agrandir la plaie pour la guérir.
Entre les bons choisissez toujours les meilleurs, à dessein de vous former. sur leurs actions et de vous animer à la perfection par leurs discours ; ceux qui demeurent au soleil, bien qu'ils n'y fassent nulle réflexion, en reçoivent la lumière, en sentent la chaleur et y prennent un teint nouveau. Personne ne peut demeurer longtemps dans la boutique d'un apothicaire sans en ressentir les parfums et
un air pur et salubre qui fortifie le corps de ceux qui y font quelque notable séjour.
3. Etudiez-vous à la civilité et à une douceur agréable ; un vin rude n'est point propre à boire, et une manière rustique et sauvage dans la conversation rebute tous ceux que l'on fréquente. Apprenez dès votre jeunesse ce que vous voulez pratiquer toute votre vie ; vivez de telle sorte dans les Collèges et dans les Universités, qu'étant de retour dans votre logis et dans votre ville, on voie que vous vous êtes appliqué à la vertu et à la bienséance aussi bien qu'à la perfection. Un peu de science bien débité vaut mieux et est mieux reçu que beaucoup de doctrine avec une arrogante rusticité ; un homme qui est propre et honnête, paraît plus dans un habit médiocre qu'un rustique dans un habit de velours et d'écarlate.
4. S'il est nécessaire de fréquenter les écoliers vertueux pour se perfectionner en la vertu, il est encore plus nécessaire de fuir les vicieux pour ne point être précipité dans le vice ; il est bien plus facile de jeter dans un abîme celui qui marche sur le bord d'un rocher, qu'il n'est possible de pousser à la cime d'une montagne une masse de chair, qui par son propre poids roule au bas de la vallée.
Notre nature est inclinée au mal dès la jeunesse, et tous nos sens et nos appétits se révoltent contre nous ; que fera-t-elle si elle est poussée par une extérieure violence? Les fleuves qui entrent dans la mer n'y portent point la douceur de leurs eaux, mais ils en contractent incontinent la salure ; si dans un concert de musique une voix est discordante, toutes les autres ne la corrigent pas, elle gâte toute l'harmonie et ôte tout le plaisir des auditeurs.
Si vous doutez de la bonté de quelqu'un, informez-vous de lui auprès de ceux qui l'ont fréquenté, et jetez souvent les yeux sur ses agissements ; si vous tenez votre àme nette, vous distinguerez facilement les bons d'avec les mauvais, comme un soldat qui a bonne vue discerne de
loin les bataillons de son armée d'avec ceux de l'armée des ennemis.
Résolvez-vous à une généreuse "fermeté de cœur qui ne se laisse point emporter à la violence des imprudents ; méprisez leur amitié et leur estime, mû par cet oracle de saint Paul : Si je plaisais aux hommes, je ne serais point serviteur de Jésus-Christ.
Votre Ange gardien vous voit, vous considère, remarque tous vos pas et tous les compagnons que vous fréquentez ; tâchez plutôt de lui agréer qu'à des fripons, autrement il vous punira avec sévérité, et puis vous abandonnera entièrement.
III. Le bon écolier doit éviter la conversation des femmes bien que très vertueuses.
C'est un paradoxe presque incroyable que la vertu même des femmes est périlleuse aux hommes ; il est toutefois vrai que, comme le bon vin enivre plus facilement que celui qui ne l'est pas, aussi une bonne femme nuit quelquefois plus qu'une mauvaise, à cause qu'on n'est point sur ses gardes pour le bon règlement des yeux, des paroles et des petites libertés innocentes, qui ne laissent point d'attendrir le cœur et de troubler l'imagination.
Le meilleur bois fait un feu plus ardent et beaucoup plus brûlant que celui qui est moindre.
Ce qui rend ces sortes de relations si périlleuses, principalement quand elles sont fréquentes et qu'elles se prolongent, c'est qu'on ne soupçonne pas le danger auquel elles exposent. Et cependant saint Augustin ne fait que constater une vérité d'expérience quand il dit à ce propos qu'il est impossible d'être environné de flammes et de ne point ressentir l'atteinte du feu. De là ces chutes épouvantables de tant d'imprudents et même parfois celles des personnages d'une éminente vertu, comme on peut le voir dans la Vie de saint Jacques l'ermite, dans celles de saint Martinien et de plusieurs autres.