CHAPITRE VIII
COMMENT LE RELIGIEUX QUI n'eST POINT PRÊTRE SE COMPORTE ENVERS UN ENFANT QUI CHOISIT UN ETAT DE VIE.
I. Le religieux convers peut avoir à donner un conseil relatif au choix d'un état de vie. — II. Principe général : Il faut suivre sa vocation sous peine de mettre en danger son salut. — III. A quelles marques on peut reconnaître sa vocation. — IV. Que faire quand les parents s'opposent à la vocation.
I. jj^ji^il e plus court et le plus sûr, c'est d'abandonner toute cette direction au confesseur ; mais comme nous savons que notre frère saint Alphonse Rodriguez en a aidé beaucoup en ce difficile passage, et que dans certaines circonstances on peut demander votre avis, je vous en faciliterai la résolution.
II. Chacun doit se rendre docile à suivre la vocation de Dieu s'il ne veut compromettre gravement l'affaire de son salut.
Toutes les terres ne donnent point à leurs maîtres toute sorte de biens ; les unes sont chargées de forêts, les autres se mettent en prairies, et quelques-unes se labourent ; celle-ci est propre à la production, celle-là rend de l'orge, et une autre ne peut donner que de l'avoine.
La grâce procède d'une pareille manière ; tous les hommes ne sont pas propres à tous les états; le malheur est que
l'amour-propre nous aveugle tous en cette affaire importante, et fait le choix de ce qui nous est dommageable ; il faut recourir à Dieu avec un parfait désir de suivre ses volontés pour cinq raisons.
i. Dieu est la lumière qui éclaire tous les hommes, et la source originaire de toutes les lumières qui y contribuent ; lui seul connaît notre naturel et la proportion qu'il a avec l'état que nous devons entreprendre ; lui seul sait toutes les bonnes et toutes les mauvaises rencontres qui nous arriveront, si nous suivons une telle vocation; lui seul sait les grâces qu'il nous veut prodiguer, et sans lesquelles nous ne pouvons rien faire qui soit utile à notre salut.
2. La volonté de Dieu est très sainte, et nous ne pouvons faillir en la suivant, et la nôtre est souvent corrompue par ses appétits désordonnés; la volonté de Dieu est la règle de toutes les volontés des Anges et des Saints du Paradis, et ils n'ont nul mouvement qu'à dessein de s'y conformer ; elle ne peut se tromper, ni abuser personne ; prenons donc une étoile si éclatante et si sûre, qui nous mènera au port du salut sans nous fourvoyer.
3. Nous sommes obligés de suivre la vocation de Dieu, parce qu'il est notre souverain Seigneur à qui nous devons la vie et tout ce que nous avons de bien. Si nous voyons les serviteurs des princes et des rois, et même de médiocres bourgeois d'une ville et d'un village, si prompts à un seul clin d'ceil de leurs maîtres qu'ils se transportent en tous les lieux où ils sont envoyés, au milieu des glaces et des neiges de l'hiver, et dans les plus cuisantes chaleurs de l'été, que devons-nous faire pour le Roi des rois, qui a le domaine absolu des hommes et des Anges, et de tout ce qui est au Ciel et sur la terre?
4. Nous devons suivre la vocation de Dieu, d'autant qu'il comble de biens et de grâces ceux qui se rendent souples à ses volontés. Il appela Abraham et le fit sortir de la maison de ses parents et de tout son pays pour aller
là où il lui déclarerait. Abraham obéit, et en récompense il fut fait le père des croyants : Dieu lui donna une nombreuse postérité, d'où sont issus plusieurs rois et le Sauveur même de tous les hommes.
5. Dieu punit avec rigueur ceux qui ne suivent point leur vocation ; il nous en assure par le plus sage de tous les rois : Je vous ai appelés, et vous avez refusé de m'obJir ; je vous ai tendu la main pour vous conduire où je vous désirais mener, et personne n'a daigné me regarder pour me suivre ; vous avez méprisé mes conseils, et vous vous êtes moqués des reproches intérieurs que je vous ai faits souvent ; je me moquerai de vous à mon tour au jour de votre perte, et lorsque les malheurs que vous craigne^ vous accableront, je n'en ferai que rire ; lorsqu'une soudaine calamité vous arrivera, et que la mort vous surprendra comme une furieuse tempête, et que vous serez abattus d'affliction et d'angoisses, vous m'invoquerez, et je n'exaucerai point vos prières ; vous vous lèverez pour courir à moi, et vous ne me trouverez pas.
III. Il y a des marques auxquelles on reconnaît la vocation divine.
Dieu appelle ses élus de diverses manières : saint Antoine se résout de quitter le monde, entendant cette sentence de l'Evangile prononcée à l'autel par un prêtre : Si vous voulez être parfait, vendez tous vos biens, et donnez-les aux pauvres, et suivez-moi.
Notre Sauveur appelle lui-même saint François; la glorieuse Vierge Marie persuada à Jean Nunez, qui fut après patriarche d'Ethiopie, d'entrer dans la Compagnie de Jésus ; les Anges commandèrent à saint Ide de sortir de son pays, et conduisirent saint Onuphre au désert.
Vous ne devez nullement attendre ces vocations extraordinaires. Dieu conduit le commun des hommes par le raisonnement, par les illustrations intérieures, par les secrets mouvements du cœur : il faut ouvrir les yeux et les oreilles pour entendre sa voix et pour la suivre.
44° i;e saint travail des mains
i. Prenez quinze jours ou un mois pour vous bien mettre dans l'esprit cette proposition : Je veux faire ce que Dieu m'inspirera, et que je connaîtrai être de sa très divine volonté ; il est mon souverain Seigneur à qui je dois tout ce que je suis : il m'a créé, conservé, racheté ; il m'a mis dans son Église par le Baptême; il me pardonne tous les jours mes péchés par la Pénitence; il me nourrit souvent de son précieux Corps et de son précieux Sang ; il me donne plusieurs grâces pour m'empêcher de tomber, pour me relever, pour exercer divers actes de vertus et acquérir une gloire immortelle.
2. Ce fondement étant fermement établi, prenez un autre mois pour comparer l'état du monde et celui de la Religion, regardant non seulement celui qui est plus parfait en soi, mais aussi celui qui est plus propre à votre naturel, à vos forces, à votre inclination, aux affections que Dieu vous donne intérieurement, et aux lumières qu'il vous fait paraître.
3. Si vous vous résolvez à demeurer dans ce siècle, il faut prendre encore un bon mois pour considérer si Dieu vous appelle au mariage ou à l'état de prêtrise ; tel se sauvera dans le célibat des prêtres, qui se damnerait dans le tracas du mariage, et tels quelquefois périraient dans la prêtrise, qui étant engagés dans le mariage se maintiendront dans la grâce de Dieu.
Si les touches du Ciel vous portent à la vie religieuse, choisissez trois ou quatre Religions qui vous semblent plus propres à votre salut, et ne craignez point d'employer le temps d'un ou de deux mois pour vous résoudre solidement à embrasser l'une ou l'autre; il s'y agit de l'éternité, car de ce choix dépend toute la vie ; de la vie, la mort; de la mort, le bonheur ou le malheur qui ne trouvera jamais de fin.
4. Durant ces trois délibérations, faites vos oraisons plus fréquentes et plus ardentes ; demandez souvent la lumière du Ciel ; offrez à cette intention toutes vos actipns
et toutes vos souffrances ; entendez tous les jours la Messe à ce sujet; et surtout lorsque le prêtre élève l'hostie et vous montre votre Sauveur et Rédempteur, demandez-lui avec ferveur et confiance la faveur d'un bon choix ; confessez-vous et communiez plus souvent pour le même dessein ; dans les difficultés qui se présentent pendant cette élection, recourez à votre confesseur ou à votre directeur, comme à l'oracle visible que Dieu a mis dans son Église pour la conduite des âmes.
IV. Dieu étant notre père par excellence, c'est à lui qu'il faut obéir quand il est question de vocation et lorsque l'appel divin s'est fait entendre ; les parents n'ont aucun droit de retenir leur enfant dans le siècle.
Il est certain qu'il n'est personne au monde à qui les enfants doivent plus qu'à leur père et à leur mère, et que par conséquent ils sont obligés de les aimer, de les respecter, de les servir et de leur obéir.
Il est encore plus certain qu'en comparaison de ce qu'ils doivent à Dieu, ils ne leur doivent presque rien; d'où il suit qu'ils ne sont nullement tenus de leur obéir lorsqu'ils leur commandent quelque chose contre Dieu, ou qu'ils s'opposent aux volontés du* souverain Seigneur, d'où procède l'autorité qu'ils revendiquent.
Dieu seul donne l'âme à tous les hommes, sans que les parents concourent en aucune manière à sa création ; c'est encore lui qui forme le corps dans les entrailles de la mère, sans qu'elle sache ce qui s'y passe ; il n'est nullement au pouvoir de la femme d'empêcher que son fils ne naisse aveugle, sourd, muet et impotent. Si nous avons un cœur, des pieds, des mains et tous les autres membres, c'est Dieu qui les a faits et formés, qui les a fortifiés de tendons, de muscles et de nerfs, qui les arrose par les veines, lesquelles communiquent le sang de tous côtés, qui forme les esprits vitaux et animaux, et pour dire tout en un mot, Dieu est le maître architecte qui bâtit cet édifice si admirable ; c'est lui seul qui, donnant sa bénédic-
tion fait que la femme conçoive, qu'elle porte son fruit ' sans aucun accident, que l'enfant sorte au jour sans péril, et qu'il ait tous les avantages qu'il possède.
De ce principe vous devez tirer une conséquence infaillible, que Dieu est notre Père, et qu'en cette qualité il doit être honoré à plus juste titre qu'aucune créature; il nous a ordonné de l'invoquer chaque jour sous ce nom très aimable, nous lui devons un amour et une obéissance plus ponctuels qu'à nos parents ; de sorte que si ceux-ci nous ordonnaient une chose qui fût contraire à ses commandements, nous n'en devons faire nul état, mais en ce cas, comme parlent tous les Saints, les tenir pour nos ennemis jurés et les fuir comme tels.
Quoi donc, si un père ou une mère idolâtre voulait contraindre son fils ou sa fille à renier Jésus-Christ, faudrait-il suivre leurs conseils ? Qu'eussiez-vous conseillé à sainte Julienne, qui fut pressée par son propre père d'offrir de l'encens aux idoles, et qui, sur son refus, fut livrée par ce barbare aux mains 'd'un juge pour être battue à coups de nerf de bœuf, brûlée avec des flammes ardentes, jetée dans une fournaise et enfin mise à mort par divers tourments? Lui eussiez-vous dit qu'elle devait obéir à cet impie ? N'eussiez-vous pas affermi son cœur contre les menaces et contre toutes les tortures de ce père dénaturé, qui la voulait contraindre à désobéir à Dieu ?
Si seulement vos parents vous commandaient démentir, de vous parjurer, de dérober, le devriez-vous faire? Non certainement, car ces actions sont contre Dieu.
Le prince des philosophes, après avoir montré les grandes obligations des enfants envers leurs parents, demande enfin s'ils sont tellement obligés de leur obéir en toutes choses, qu'ils ne puissent résister à aucun de leurs commandements, et il conclut que non. Et voici comme il raisonne : Si un enfant est malade, il doit plutôt obéir au médecin en ce qui concerne sa santé ; s'il est soldat, il doit plutôt suivre les ordres de son capitaine en ce qui
touche la milice ; vous pouvez dire de môme des magistrats, des princes et des rois ; concluez donc que toutes les créatures doivent se soumettre à Dieu et suivre sa volonté, vu le souverain domaine qu'il a sur tous les Anges, sur tous les hommes et sur tous les êtres créés.
SECTION IV
Comment le religieux qui n'est pas prêtre doit converser avec les soldats.