‹ Le saint travail des mainsChapitre 61 sur 86 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LE SOLDAT GENEREUX DOIT FAIRE PROFESSION PUBLIQUE DE NE POINT VOULOIR ETRE ESCLAVE DU PECHE.

I. Nous sommes incessamment entourés d'ennemis. — II. Nous pouvons et nous devons vaincre. — III. Que faut-il faire pour n'être pas vaincu? i° Fuir les méchants; 2 Nous souvenir de la présence de Dieu ; 3° Penser aux fins dernières.

I. (fliP^I oute la vie de l'homme est une guerre contivM pU nuelle ; il a des ennemis de tous côtés : aufeay^W dessus, au-dessous, à droite et à gauche; et ce qui est le plus fâcheux, il en a jusqu'aux plus profondes moelles de son corps et au plus secret repli de son cœur ; et ces ennemis ne lui donnent jamais aucune trêve, depuis sa plus tendre jeunesse jusqu'à l'extrême vieillesse, et jusqu'à la mort même ; il n'y a lieu si sacré, ni si retiré de la conversation des hommes, où ils ne lui livrent bataille ; on ne trouve aucune occupation si céleste et si divine, dont ils ne tirent des occasions pour le perdre ; et il est impossible d'avoir un temps qui soit exempt de leurs filets et de leurs surprises ; tantôt ils se saisissent de son âme en plein midi, tantôt au plus sombre de la nuit, quelquefois au point du jour, et quelquefois sur le soir.

Nous sommes obligés d'avoir toujours l'épée à la main et de faire bonne sentinelle, afin que les portes de nos

sens ne soient pas saisies ; l'ennemi se glisse par les yeux, par les oreilles, par la bouche et par tous les membres de notre corps.

II. Il faudrait désespérer absolument de pouvoir résister à des furies si impitoyables, si nous n'étions assurés qu'à moins de le vouloir nous ne serons jamais vaincus par nos ennemis, qui sont le monde, le diable et la chair. Donc si nous sommes vaincus par eux, et si nous devenons leurs esclaves, nous ne sommes pas généreux et magnanimes. .

La raison en est évidente : celui-là n'est point généreux et magnanime, mais un traître, un perfide et un déloyal, qui abandonnant son roi se met dans l'armée de ceux qui lui font la guerre et qui tâchent de renverser son royaume ; ne confessez-vous pas que cela est vrai ? Vous estimeriezvous homme de cœur si, étant né français et ayant prêté serment de fidélité au roi, vous vous jetiez dans les troupes des Turcs qui combattraient actuellement contre lui? Calphurnius Pison faisait demeurer en public, à pieds nus et sans ceintures, tous les fuyards ; les anciens Germains ou Allemands leur coupaient les mains ; Louis II, empereur, fit crever les yeux à Rustrice, prince des esclavons, parce qu'il lui avait faussé sa foi, comme le rapporte Sigebert ; Xerxès fit pendre les soldats traîtres à leur patrie ; et Scipion l'Africain les fit exposer aux bêtes farouches, pour qu'ils en fussent dévorés ; vous jugez tout cela raisonnable ; mais prenez garde que vous ne portiez sentence contre vous-même.

Vous êtes baptisé ; dans le Baptême vous avez fait publiquement serment d'être soldat de Jésus-Christ, de combattre sous ses enseignes et de renoncer au monde, au diable, à la chair et à leurs pompes; cela n'est-il pas vrai? Vous avez ratifié ce serment plusieurs fois, depuis que vous avez l'usage de raison, vous professant hautement chrétien, allant à l'église et vous approchant de l'autel pour y recevoir votre Dieu, votre Sauveur. Dieu de son côté s'est donné à vous plusieurs fois, vous a caressé et entretenu comme son vassal, son serviteur et son enfant; dans le

Baptême il vous a donné libéralement sa grâce, vous a délivré des liens et de la captivité du diable, qui vous tenaitpar le péché originel ; il vous a marqué de son caractère, afin que vous fussiez inscrit dans sa milice, et que tous ses Anges vous reconnussent pour son soldat.

III. Vous avez donc l'obligation de ne rien négliger pour demeurer fidèle à un engagement si sacré, et vous devez prendre tous les moyens nécessaires à le tenir.

i. Le premier moyen d'éviter tous les péchés, c'est de fuir la compagnie des méchants et de ne jamais nouer aucune amitié avec eux. J'estime qu'un scélérat, pour impie et abandonné qu'il puisse être, mais qui fréquente les gens de bien et se retire des libertins, est moins en péril de son salut qu'un soldat vertueux qui se plaît à converser avec les blasphémateurs, avec les débauchés et avec les ivrognes ; car le premier se corrigera peu à peu, et l'autre se laissera enfin corrompre. On ne peut pas demeurer longtemps en un air empesté, qu'en le respirant on ne prenne la peste ou quelque autre maladie contagieuse.

2. Le second moyen pour résister généreusement au péché et aux invitations des impies, c'est le souvenir fréquent de la présence de Dieu, qui vous regarde et qui peut vous foudroyer quand il lui plaira. Oseriez-vous faire devant Dieu et dans Dieu même ce que vous n'oseriez faire devant un prince, devant un honnête homme, et quelquefois devant un laquais? Dites à votre cœur : Dieu est ici ; Dieu te voit; Dieu te peut jeter dans l'enfer dans un moment ; il te présente son Paradis ; il t'aime ; il t'a donné la vie, les biens et les honneurs ; il te les conserve; il te les peut augmenter ou ôter ; à quei penses-tu de le vouloir offenser; il tient le glaive de sa vengeance su/* ta tête, il ne faut pas t'y exposer. Si vous aviez souvent ces pensées en face de la tentation et pendant vos combats intérieurs, vous ne pécheriez jamais, ou très rarement ; et si par malheur vous étiez quelquefois vaincu,

vous reprendriez incontinent les armes en main et regagneriez la victoire.

3. Le troisième et le dernier moyen que je vous donnerai maintenant pour éviter le péché, c'est de méditer souvent sur la mort, le jugement et l'enfer. Lorsque la trompette a sonné, et qu'on vous a commandé de donner dans les escadrons des ennemis, que diriez-vous à un infâme qui vous pousserait à commettre un adultère, à vous enivrer dans un cabaret, ou à quelque autre vice? N'est-il. pas certain que vous tiendriez ferme en cette rencontre, et que vous mettriez au nombre des brutaux et des insensés celui qui aurait assez peu de soin de son âme pour s'exposer au danger évident de la perdre pour une éternité tout entière, en satisfaisant sa passion désordonnée?

Quoi donc,n'êtes-vous pas en danger de mourir à toute heure ? Êtes-vous assuré que dans un quart d'heure il n'arrivera point de querelles parmi vos compagnons, et que quelque ivrogne ne vous y percera point d'un coup d'épée ; qu'il n'y aura point d'émotion populaire pour une légère occasion ; qu'on ne vous commandera point de monter à cheval pour aller combattre l'ennemi qui fera querelle à l'improviste?

Quand tous ces désordres n'arriveraient pas, croyezvous que Dieu tolérera toujours vos crimes ; qu'il ne vous foudroyera pas dans votre logis, comme l'empereur Anastase ; qu'il ne vous brûlera point dans quelque logette de village, comme cela est arrivé à l'empereur Valens ; ou qu'il n'enverra point son Ange vengeur pour vous étouffer, comme Sennachérib? Vivez en tout temps comme si vous deviez mourir à l'heure même.

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