De n'y point paraître quand le Couvent passe
7. De se découvrir aussitôt qu'ils aperçoivent de loin un Père, et de rendre ce devoir au Supérieur, quand même il serait au bout du cloître ;
8. D'être séparés du Chœur et du réfectoire dans la Communauté, bien qu'ils observent entièrement, dans l'un et dans l'autre, les cérémonies des autres Religieux. Quelle plus grande humilité voudriez-vous que celle-là ?
Si donc, comme l'assure Notre-Seigneur, celui qui s'humilie sera exalté, et si, selon que l'enseigne saint Basile de Séleucie, l'humilité est une plante dont le fruit est le Ciel, quel honneur ne méritent pas sur la terre et quelle gloire
n'obtiennent pas dans le Paradis ceux qui s'abaissent de la sorte toute leur vie ?
Iî. Secondement, faites-vous état de la diligence au travail? Venez dans les Couvents des Chartreux. Vous verrez les Frères convers, comme autant d'abeilles sacrées, occupés dans les offices ainsi que dans des ruches pleines du miel de leurs vertus et des douceurs que Dieu leur y communique, ils ne dédaignent aucun service de ceux que peuvent rendre les plus laborieux artisans, et exercent toute sorte de métiers avec une incroyable assiduité. Ils cultivent les jardins, ils s'occupent à la menuiserie, ils sont serruriers, tonneliers et vitriers, et pour dire tout en un mot, ils font tous les offices nécessaires à une grande Communauté.
Il yen a même qui dans les déserts (où plusieurs Chartreuses sont bâties) cultivent les terres par leurs mains, font la semaille et la moisson, cuisent le pain et font le reste des offices, pour exempter les maisons d'une fâcheuse multitude de serviteurs, qui ne se tiennent qu'avec de grands frais, et ne correspondent pas toujours par leur vie aux promesses qu'ils ont données et aux espérances qu'ils ont fait concevoir de leur innocence.
Saint Valérien écrit que la vertu qui est sans travail a rjeu de louange, d'où j'infère que celle qui est jointe au travail est très louable. Et l'abbé Agathon disait que l'homme est semblable à un arbre dont les feuilles sont le travail corporel, et les fruits le soin de l'avancement spirituel. Ces saints Frères ont l'un et l'autre; et par l'occupation du corps aux choses terrestres, ils élèvent leur esprit aux choses célestes et divines.
III. Troisièmement, leur charité est tout à fait admirable. Ils servent les malades avec une ardeur et une assiduité non pareilles. Ils sont apothicaires, exercent la chirurgie, et n'omettent aucun soin pour soulager les Religieux dans les offices les plus ravalés et les plus remplis de fatigue. Ils prouvent par leurs actions ce que saint
Chrysostome remarque, que la charité est une grande et savante maîtresse ; car elle leur enseigne tous les arts, et leur en fait continuer l'exercice avec ferveur, avec allégresse et avec persévérance.
IV. Quatrièmement, la mortification des convers des Chartreux est très exemplaire. Ils se lèvent tous les jours vers minuit pour assister à Matines. Là ils reçoivent la discipline par la main du Supérieur, une fois toutes .les semaines de l'Avent et du Carême, et dans ce martyre volontaire ils montrent une singulière humilité et une rare patience ; ils ont quantité de jeûnes et d'abstinences de l'Ordre, et ne mangent jamais de viande ni en santé ni en maladie, s'exposant volontairement à la mort plutôt que de violer cette sainte coutume. Leur pain même est moindre que celui des Religieux; leurs vêtements sont faits de grosse laine, et jamais ils ne portent aucun linge, nonobstant leurs travaux journaliers. Si donc, comme dit l'Apôtre, ceux qui suivent Jésus-Christ mortifient et crucifient leur chair avec ses convoitises, nous devons juger que ces bons Frères suivent cet aimable Rédempteur, se trouvant unis à lui dans les souffrances et sur la croix qu'ils portent constamment et généreusement.
V. Cinquièmement, enfin ils joignent l'oraison à la mortification, afin de les rendre toutes deux plus stables et plus ardentes. La mortification et l'oraison, disait saint Ignace, notre fondateur, sont deux sœurs qui ne se doivent jamais séparer. Et saint François assurait que les prières qui sont accompagnées de la mortification, sont beaucoup plus agréables à Dieu et plus efficaces pour obtenir de sa bonté ce qu'elles désirent.
Les Frères Chartreux ont cette union sacrée ; car après de pénibles travaux ils font de bien longues oraisons, récitant leurs offices qui sont composés de rosaires et de chapelets, et faisant un très grand nombre de ces prières et d'autres pour les âmes des trépassés. Ils y emploient les heures entières pour s'en bien acquitter, et récitent cer- T. m. 3o
taines oraisons prosternés à terre, pour témoigner davantage l'humilité de leur cœur et la haute estime de Celui à qui ils parlent. Il me serait difficile de mettre sur le papier toutes leurs dévotions. C'est assez de dire que, s'emparant de la toute-puissance de Dieu dans leurs prières, ils ont fait des merveilles en diverses rencontres et ont été signalés en toutes les vertus. Saint Grégoire de Nysse assure que ce sont les fruits de l'oraison. « L'oraison, dit-il, est le rempart de la chasteté, le sceau de la virginité, le bouclier des voyageurs, la gardienne durant le sommeil, l'assurance de ceux qui veillent, le repos de ceux qui sont fatigués, la consolation des affligés, la véritable satisfaction dans la joie, et la joie dans la mort même. L'oraison, ajoute ce saint Evêque, est la conversation avec Dieu, la contemplation des choses invisibles, et un moyen céleste qui transforme les hommes en Anges. » J'omets le reste, bien que très remarquable.
Vous voyez suffisamment le bonheur de ces saints Frères qui, par toutes leurs vertus, et principalement par l'oraison, par l'humilité, par la diligence, par la charité et par la mortification, se vainquent eux-mêmes, soulagent leur prochain et s'unissent à Dieu, source inépuisable de tous les biens. Ce n'est donc point merveille si dans cet état de vertu ils se sont rendus si recommandables par leur perfection.
On pourrait en rapporter plusieurs qui ont été très grands devant Dieu, et qui ont vécu dans cette estime parmi les hommes. Je me contenterai de trois ou quatre en ce lieu, ayant fait mention de plusieurs dans l'épître liminaire placée au commencement de ce Traité.
Clément IV, pape, confirmant l'autorité du Chapitre général de cet Ordre, donnée à Viterbe l'an quatrième de son pontificat, semble canoniser son propre père, qui s'était fait convers chartreux et s'appelait frère Fulcode. Il avait vécu religieusement dans l'Ordre et y avait achevé heureusement sa course.
Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, qui fut l'oracle de son siècle et qui paraît fort réservé dans ses éloges, rapporte la vie d'un Frère convers tout à fait admirable. Il écrit qu'il n'avait pas seulement crucifié le monde en sa personne, mais qu'il l'avait totalement enseveli, et qu'étant persécuté à outrance par les démons, il était défendu visiblement par la Mère de Dieu, laquelle l'encourageait par ses paroles très tendres et très pleines de consolation. Les autres Saints du- Paradis se rendaient aussi visibles, à ce bon Frère. Un de ses disciples, qu'il avait instruit en la vertu, vint après sa mort lui dire des nouvelles de sa béatitude. Le lecteur peut voir l'histoire dans l'Auteur nommé ci-dessus.
Gérard, comte de Nevers, quitta le monde pour se faire convers à la Grande Chartreuse, où il profita tellement en vertu et en sainteté, qu'il fut donné à saint Hugues, évêque de Lincoln, aussi chartreux, pour avancer les Maisons de son Ordre en Angleterre.
Sa vertu était si mâle et si généreuse, qu'il reprenait sans crainte les plus puissants seigneurs et les rois mêmes, lorsqu'ils manquaient en quelque chose. Un jour, trouvant Henri, roi d'Angleterre, qui se divertissait au jeu avec ses courtisans, il en prit occasion pour lui donner de bons et de sérieux avis en ces termes : Sire, se peut-il faire qu'un homme qui a le gouvernement d'un royaume, dont il doit rendre compte au souverain Juge des vivants et des morts, puisse trouver aucun temps pour le jeu ? Oh ! que Votre Majesté aurait bien de quoi s'occuper si elle voulait considérer comment Dieu est servi par tous ses sujets ; comment la justice y est administrée par les magistrats ; combien les riches et les gentilshommes foulent les pauvres, qui gémissent sous leur oppression, et combien de choses se peuvent réformer pour conduire au Ciel ceux dont Dieu lui a commis la charge ! Il dit cela, et beaucoup d'autres choses, avec tant de vigueur, de modestie et de charité, que le Roi prit tout en bonne part, lui porta toujours
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un très grand respect et déféra beaucoup à ses conseils.
Nonobstant le fruit que ce saint Personnage faisait dans l'Angleterre, il fit tous ses efforts pour retourner à la Grande Chartreuse, et pour y demeurer comme au port assuré de son salut. Après son retour, il s'occupa aux exercices les plus humbles et les plus laborieux du monastère, à l'étonnement de tous ceux qui le considéraient. Une fois le Comte de Nevers, son fils et son héritier, le vint visiter par honneur, et pour en recevoir des lumières qui lui servissent dans la conduite de ses affaires et de ses dévotions. Ce bon Frère était pour lors occupé à tondre les brebis sur la montagne, d'où il revint sur le soir, chargé d'un fardeau de laine qu'il portait sur ses épaules. Comme la laine n'était pas encore lavée, quelques vermisseaux en tombaient et couraient sur son habit. Son fils les lui voulut ôter ; mats ce saint Religieux lui dit : Laisse^, laisse^ courir ces petites bêtes sur mon habit ; j'espère que les souffrajit par une religieuse mortification, elles me préserveront des morsures dont le ver insupportable de la conscience ronge les misérables damnés. Ne jugez-vous pas cette humilité admirable dans un Comte de Nevers ?
Le Frère de Diest, en Zélande, n'est pas moins à estimer. Étant envoyé à La Haye, en Hollande, pour quelques affaires de l'Ordre, il y tomba malade d'une griève maladie dont il mourut. Au moment de son trépas on vit son âme dans une merveilleuse splendeur, qui montait au Ciel en la compagnie de plusieurs Anges ; et comme s'il eût voulu payer son hôte et le récompenser de la charité qu'il avait exercée à son endroit, il lui obtint des grâces si puissantes, qu'il se fit chartreux dans le monastère même de Zélande. De ces exemples et de ce que j'ai rapporté des Statuts qu'acceptent tous les Frères convers des Chartreux, vous concluez facilement avec moi que cette vocation est très propre à faire des Saints, et qu'elle peut donner exemple à tous les Frères laïques des autres Ordres, dont je ne rapporterai point les observances, de crainte d'une
trop grande prolixité. Ce me sera bien assez de vous mettre en abrégé devant les yeux quelques Vies de ces vertueux serviteurs de Dieu, afin de vous animer à leur imitation.