CHAPITRE III
LA VIE DU BIENHEUREUX JACQUES L'ALLEMAND, FRERE CONVERS DE L'ORDRE DE SAINT-DOMINIQUE.
I. Sa vie innocente dans le monde. — II. Son entrée en Religion. — III. Ses vertus : r Chasteté ; 2° Obéissance ; 3° Patience ; 4 Charité ; 5" Oraison. — IV. Combats contre le Démon. — Y. Don des miracles.
'•H^^E bienheureux Jacques l'Allemand fut natit d'Ulm, cité d'Allemagne, et pour cette raison le surnom d'Allemand lui est demeuré. Son père se nommait Thierry ; et comme il était de grande vertu, il élevait avec soin ses enfants dans la crainte de Dieu. Sa rare sobriété lui prolongea la vie jusqu'à cent trois ans, sans que pour lors il eût besoin d'aucun bâton
pour marcher, ni qu'une seule de ses dents fût tombée.
Notre Jacques suivait les traces de son père, et faisait de jour en jour de plus considérables progrès dans la vertu. A l'âge de vingt-cinq ans, il alla en pèlerinage à Rome et de là à Naples, où il fut quelque temps soldat dans l'armée du roi Alphonse ; mais dans la considération des brigandages des autres soldats et de leur vie licencieuse, il quitta l'épée et se retira à Capoue chez un jurisconsulte qu'il servit avec une telle fidélité et une telle innocence, l'espace de cinq ans, qu'on ne lui en voulait pas permettre la sortie.
Il s'échappa secrètement, laissant à son maître tout l'argent qu'il avait gagné chez lui, et les habits qu'il lui avait donnés, se contentant de reprendre ceux qu'il y avait apportés.
II. Etant arrivé à Bologne, il fut sollicité par un de ses compagnons de reprendre l'épée, ce qu'il fit; mais dans peu de temps il fut si épris du désir de son salut, qu'il résolut de se consacrer pleinement à son Créateur dans la Religion de Saint-Dominique.
Il fut reçu à l'âge de trente-quatre ans, et quoiqu'il eût une légère teinture des belles sciences, il voulut servir en qualité de frère convers pour vivre dans une plus grande humilité.
D'abord il se donna à Dieu sans réserve, et n'omit rien de ce qui pouvait l'aider à l'acquisition de la perfection. Il s'attacha d'affection à son Maître des novices ; il le consulta souvent dans ses doutes et ses tentations, et le pria de l'instruire de tout ce qui concernait les Règles et les Constitutions de l'Ordre. Par ce moyen il fit de grands progrès en peu de temps, et se rendit aimable et admirable à tous ceux de la maison.
Son humilité était si grande qu'il s'estimait indigne d'être admis aux vœux dans un si saint Ordre. Dans cette pensée, il se prosternait aux pieds de tous les Religieux et les suppliait, les larmes aux yeux, que, sans avoir égard à
ses imperfections, ils lui rissent cette miséricorde de l'admettre en leur Compagnie.
III. Sa Profession fut un très -puissant aiguillon pour lui faire doubler le pas dans la voie de la perfection. Les paroles avec lesquelles il s'était lié d'un nœud si étroit à son Dieu, lui revenaient toujours en la mémoire, et lui étaient de nouvelles pointes pour s'avancer en son service.
i. La chasteté était la prunelle de son œil, et il l'avait en vénération comme une vertu angélique. Outre la mortification du corps en veilles, en jeûnes et autres austérités, il mettait un soin très particulier à la garde de ses yeux, afin de les maintenir en sujétion, et par leur modestie conserver son imagination pure et nette de tous les objets qui la pourraient troubler.
Lorsque l'obéissance ou la nécessité l'envoyait en ville, il priait Dieu de le préserver de tous péchés et de diriger de telle sorte sa vue, qu'elle ne vît nulle vanité, laquelle passe par les fenêtres dans l'âme et y cause le désordre et la mort.
Si quelque pensée peu honnête se logeait dans son esprit, ou si quelque fantôme se présentait à son imagination, il se jetait dans les plaies de son Sauveur, et par la méditation de ses souffrances et l'efficacité de son Sang, il empêchait le démon de l'endommager de ses flammes.
2. L'obéissance était son soin particulier, et il y excellait à ravir. Chacun le regardait comme un modèle très accompli de cette divine vertu. Il s'y exerçait avec ardeur et avec plaisir, dans le souvenir que notre Rédempteur a été obéissant jusqu'à la mort de la croix. Souvent il prévenait les commandements sur un simple signe de la volonté de son Prieur ou Sous-Prieur, et le moindre mot était suivi d'une très prompte exécution, encore que l'action fût très difficile.
Un jour son Prieur lui dit en présence d'un Évêque : Mon fils, il vous faut aller en France pour porter à Paris des lettres d'importance. — Je suis tout prêt, répliqua
le Saint, 711' est-il permis d'aller à ma chambre prendre un bâton et un chapeau ? L'Evêque fut fort étonné et très édifié de cette promptitude et de cette allégresse dans l'entreprise d'un si long et si pénible voyage, car pour lors il demeurait à Bologne.
Une autre fois, il avait peint une belle image sur du verre; pour y faire mieux tenir les couleurs il l'avait mise dans un fourneau, et le succès dépendait beaucoup de sa présence. Le Supérieur, qui ne savait rien de cette nécessité, lui envoya dire qu'il fallait aller à l'aumône par la ville. Il laisse au même moment tout son ouvrage, jette la besace sur son dos et s'en va mendier par les rues. Son retour ne fut qu'après plusieurs heures, et il tenait son travail pour perdu ; il trouva néanmoins ses couleurs si bien imprimées sur le verre, que jamais son art ne lui avait mieux réussi. Dieu ne se laisse jamais vaincre en bonté et en générosité par ses créatures ; il console ses serviteurs dans leurs ferveurs.
3. Sa patience était héroïque. Elle lui fit dissimuler toujours trois grandes infirmités qui l'incommodaient. Elle le fit agir sans cesse dans les offices les plus laborieux par la haine immortelle de l'oisiveté, comme source de tous les maux, ainsi qu'il la nommait. Il vivait dans la croyance qu'un homme n'est digne d'aucune viande s'il fuit le travail. Il ne perdait aucun temps en de vains discours, et la seule nécessité lui tirait les paroles de la bouche.
4. Sa charité envers le prochain était éminente, particulièrement envers les malades, lesquels recevaient une telle consolation de sa présence, de son assiduité, de son allégresse, de son affabilité et de son entretien spirituel, qu'ils espéraient une prompte guérison entre ses mains, ce qui arrivait souvent. Il lavait les morts et les portait sur ses épaules, et même depuis sa mort il aide notablement les malades qui se recommandent à lui.